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M Tessier à M Sylvie Carrière

St-Jean-Port-Joli, 25 février 1913.

Ah ! chère enjôleuse, il faut donc en passer par ce que vous désirez et, à mon âge, jouer un rôle de vestale. Il est vrai que si je n’ai pas la sveltesse attribuée à ces jeunes prêtresses par l’image du Petit Larousse, j’ai presque l’innocence exigée pour l’emploi : il y a si longtemps que je suis veuve !

Bien ! je vais essayer de le conserver ce feu sacré, ma petite fille ; je crois que ça ne sera pas trop difficile.

De ma fenêtre, je vois souvent passer notre jeune ami depuis quelques semaines, mais je n’ai pas souvent l’occasion de causer avec lui. Il se dépêche de charroyer son bois de chauffage pendant que les chemins sont encore durs ; quand viendra le dégel, ça ne sera plus possible et la saison sera venue d’entailler les érables. Tous les jours de beau temps, je le vois revenir de St-Aubert, au commencement de l’après-midi, conduisant ses deux traînes à bâtons chargées d’érable, de merisier ou de bouleau. En bon habitant, il fait le trajet à pied, soucieux de ménager ses chevaux. Le « paletot de racoon » serait trop lourd pour une aussi longue marche, il porte un pardessus d’étoffe du pays, gris fer, serré à la taille par une ceinture rouge. En passant, il me fait un large salut de la main avec un beau sourire tout radieux de jeunesse. Il est, des fois, deux heures de relevée et le pauvre gars, parti pour le bois au petit jour, n’a pas encore dîné. Je suis sûre que tante Louise tient son repas au chaud sur le coin du fourneau et qu’il est appétissant. Son Petit peut le manger sans remords, il l’a bien gagné… lui !

Pour apaiser les scrupules hépatiques de mon ami Jacques, dites-lui donc que son père a été beaucoup plus que lui responsable de son infidélité à la terre. Il était pourtant homme d’esprit et de jugement, votre grand-père. Très attaché au sol, il travaillait aux champs, par goût, quand les devoirs de sa profession lui en laissaient le loisir ; et, par une inconséquence qu’il aurait vite remarquée chez autrui, il présentait à ses fils comme une punition ce qu’il aurait dû leur proposer en récompense. À la moindre incartade, il les menaçait de les retirer du collège et de les faire cultiver sa terre. On peut se demander comment il aurait agi si votre père ou votre oncle Gilbert avait été chassé de ce paradis terrestre qui s’appelle le Collège de Ste-Anne de Lapocatière. Je suis sous l’impression que le lendemain, il aurait attelé Suzette au cabrouet et conduit le coupable au séminaire de Québec.

Tout en écrivant, il me revient un petit fait que je croyais sorti de ma mémoire pour toujours. Je me rappelle qu’une année, le beau Jacques Carrière, alors étudiant en droit, avait fait sensation à Québec quand, par un clair soleil de mai, il avait paru sur la terrasse Frontenac, à l’heure où tout le beau monde était à la promenade, vêtu d’un complet gris pâle de flanelle du pays. Comme le « moine » faisait valoir l’habit, tous ses amis voulurent en avoir de semblables et bientôt on ne trouva plus assez d’étoffe à St-Jean-Port-Joli pour contenter tous les demandants. Rappelez à mon ami Jacques cette jolie réclame faite aux habiles tisseuses de son village. Le souvenir de sa bonne action adoucira peut-être ses regrets.

Je suis persuadée que les jeunes Bellanger ne travaillent pas pour leur propre compte ; elles vont encore à l’école ; mais il peut se faire qu’elles surveillent les intérêts de quelqu’une de leurs sœurs. Elles sont six ; il peut s’en trouver une ou deux qui prétendent à fixer le choix de notre Jean, vu qu’il est le meilleur parti de la paroisse et assez bien de sa personne, comme vous l’avez probablement constaté. Il me revient vaguement que Pauline, celle qui est institutrice par en haut, lui a déjà fait les yeux doux. Elle est son aînée de deux ou trois ans ; il n’a pas paru encourager ses avances. Ce dont je suis sûre, c’est que tante Louise serait bien contente d’avoir l’une ou l’autre de ces jeunes Bellanger pour bru. Elle les connaît depuis leur enfance, les sait intelligentes, travailleuses et accoutumées à la besogne d’habitant.

Chère enfant, réfléchissez avant de vous élancer vers une autre destinée. Consultez non seulement votre cœur et votre courage, mais aussi vos forces. Ma Régina est fille de cultivateur, elle a été élevée à la campagne, et néanmoins elle a refusé d’épouser un habitant « en moyens » qu’elle estimait beaucoup, parce qu’elle ne se sentait pas capable de le seconder efficacement. Réfléchissez, Sylvie, réfléchissez.

Vous vous dites sans doute : « Cette gros’maman devient bien ennuyeuse, elle fait des objections pour se racheter d’avoir été imprudente. » Il y a du vrai là-dedans ; c’est pourquoi je vous parlerai un peu de « lui » afin de vous laisser sur une plus agréable impression. Je l’ai vu dimanche, un tout petit moment, sa voiture l’attendait à la porte. Ma chère, il n’ose plus prononcer votre nom, on dirait qu’il lui brûle les lèvres ; il ne veut pas non plus dire « elle », alors il appelle Rostand à son secours. En me remettant mon « Chanteclerc », il m’a demandé avec un petit air dégagé — il croyait ne pas y toucher — :

« Votre faisane a-t-elle l’intention de venir à St-Jean, à Pâques ? »

J’ai répondu du tac au tac :

« Je ne le crois pas, mon beau coq. »

Il a paru embarrassé et ravi du qualificatif, mais déçu du renseignement.

Malgré le plaisir que nous aurions tous de vous revoir, chère Sylvie, je crois que, dans les circonstances, vous avez raison d’attendre l’été pour nous enchanter de votre gracieuse présence. Cela ne veut pas dire nécessairement que l’occasion ne s’offrira pas, d’ici là, de présenter notre jeune ami à son futur beau-père.

Il y a une Providence pour les amoureux.

V. A. Tessier.

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