M Sylvie Carrière à M Tessier
Québec, 5 mars 1913.
Je connais la bonne Providence qui permettra à M. Jacques Carrière de faire connaissance avec son futur gendre. Elle se nomme gros’maman Tessier. J’ai confiance. Je ne vous demande pas comment vous vous y prendrez pour amener cette heureuse rencontre… sans avoir l’air d’y toucher, naturellement. Avez-vous remarqué que tout se passe ainsi dans notre petite intrigue ? Nous procédons par touches légères. C’est une toile d’araignée qui se tisse autour de notre beau coq. Il faudra qu’il y mette de la bonne volonté s’il se fait prendre et, surtout, s’il reste pris. Il lui suffirait d’un léger coup de bec pour se dégager, et nous en serions pour nos frais de délicatesse.
Quand l’occasion s’en présentera, chère madame, dites à M. Jean Leclerc que je ne suis pas la cérébrale qu’il pense. En général, je n’aime pas les comparaisons et ce n’est pas pour en faire des applications que je vous ai offert le chef-d’œuvre de Rostand ; c’est parce qu’il y parle de la campagne en beaux vers du plus haut idéalisme. Je n’ai qu’un seul trait de ressemblance avec la faisane : comme elle, je voudrais « dans son âme être seule ». Je n’ai pas l’ambition d’être plus pour lui que l’humble poulette grise, mais votre Jean peut être sûr que je ne m’éprendrai jamais du coucou de la cuisine. Faites-le lui comprendre, sans appuyer, cela va sans dire.
Votre Régina, chère madame, ce n’est pas parce qu’elle ne s’est pas sentie assez robuste pour les travaux rustiques qu’elle n’a pas voulu de son habitant « en moyens » ; c’est parce qu’elle ne l’aimait pas, tout uniment.
Pauvre gros’maman, vous voulez trop prouver, vous me faites rire ! Moi non plus je ne voudrais pas d’un habitant que je ne pourrais « qu’estimer beaucoup »… ni d’un notaire, d’ailleurs, ni d’un avocat, ni même d’un officier, quand je serais assurée de marcher toute ma vie, comme dit la chanson,
« À pas carrés, dans ma jolie chambrette ».
Régina, avec quel entrain elle se serait attelée à n’importe quelle rude besogne, si celui dont elle n’a peut-être jamais parlé, mais qui est en chapelle au fond de son cœur, lui avait demandé de partager son sort. Vous connaissez peut-être son petit roman et vous n’êtes pas obligée de le dire ; mais il se peut aussi qu’il vous ait échappé parce que vous la voyez tous les jours vaquer à ses petites besognes habituelles, le sourire aux lèvres. Moi qui l’ai vue pour la première fois à Noël, j’ai été frappée du peu de gaieté de son sourire. Ses jolis yeux « noisette » ont pleuré, je le jurerais. Et elle a deviné tout de suite mon secret, je l’ai compris au regard de compassion que j’ai surpris attaché sur moi. Je me suis dit : « Elle me plaint d’aimer, donc elle a souffert par l’amour. » C’est logique. L’apaisement s’est fait à la longue : elle se trouve heureuse, je n’en doute pas, chez sa bonne cousine Tessier, dans l’atmosphère de calme, de bonne entente, d’affection que la chère gros’maman répand autour d’elle. Je la trouve à la fois chanceuse et admirable, ce qui peut paraître contradictoire ; toutefois, je ne peux pas être aussi raisonnable qu’elle pour le moment. Je vais peut-être au-devant d’une déception, mais il faut que je coure ma chance avant de sombrer dans la « vieille fillerie » ; je veux lutter pour conquérir un bonheur plus vif et plus fécond que le sien.
Mes réflexions sont faites, chère madame ; je ne crains pas que la tâche soit au-dessus de mes forces. J’ai une excellente santé que la vie aux champs ne pourra que fortifier, une volonté ferme de prendre mon rôle au sérieux, et une autre bonne raison de ne pas redouter l’avenir que vous ne connaissez pas encore et qui, je le crois, réduira à néant toutes les objections.
La petite Sylvie remercie… la Providence de sa grande bonté et l’embrasse sur les deux joues.
P. S. — Mais ! elle est vieille Pauline Bellanger ! trois ans de plus que lui ! Moi, je suis son aînée de quelques mois seulement et j’ai honte de le dire : Elle peut se tenir tranquille !
Rassurez-moi, chère gros’maman, dites-moi qu’elle n’est pas à craindre. Est-elle jolie ? A-t-elle l’air maîtresse d’école ?
S. C.