‹ Canadiennes d’hierChapitre 19 sur 41 · M Tessier et M Mlle Régina Dumas à M Sylvie Carrière

M Tessier et M Mlle Régina Dumas à M Sylvie Carrière

St-Jean-Port-Joli, 15 mars 1913.

Non, chère Sylvie, non, elle n’a pas précisément l’air « maîtresse d’école », mais elle a l’air décidé et ses yeux noirs sont plus vifs que doux. C’est de Pauline Bellanger qu’il s’agit. Assez grande, bien prise, elle a d’abondants cheveux bruns, le bout du nez un peu rond, une jolie bouche, un teint magnifique, et quand on dit magnifique, c’est signe que c’est beau, prétend Delvina Duvallon. Elle est éclatante, comme on dit. Quand Jean en était encore au poil follet, sa lèvre supérieure s’ornait déjà d’une petite moustache noire qui contrastait de façon gênante avec la blancheur de la peau. Depuis qu’elle fait l’école dans les environs de Montréal, ce petit ornement a disparu mystérieusement.

Chère enfant, c’est à mon tour de recommander la pondération. Notre beau gars connaît Pauline depuis toujours et il est encore garçon. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de ne plus penser à elle. Il aurait un beau choix rien que dans cette famille Bellanger, notre Jean, s’il voulait regarder par-dessus les clôtures. La cadette est mariée de l’année dernière, mais il en reste encore cinq : des brunes et des blondes, toutes fraîches, jolies même, allantes, bien jambées, et qui n’ont pas froid aux yeux ! Êtes-vous rassurée maintenant ?

Je cède la plume à Régina qui vous expliquera pourquoi elle doit me remplacer.

Chère mademoiselle Sylvie, je sais bien que vous allez perdre au change, mais il faut absolument que notre gros’maman obéisse à son médecin qui lui prescrit un repos absolu pendant une dizaine de jours. Pour que ses jambes désenflent, il est indispensable qu’elle fasse de la chaise longue. Il a fallu parlementer pour la faire consentir à rester tranquille complètement. Je la remplace assez souvent pour ses lettres d’affaires ; c’est la première fois qu’elle me demande d’écrire à une de ses amies. Je monte en grade et j’en suis tout intimidée.

Elle vient de s’endormir sur son « lit de torture morale » comme elle nomme sa chaise longue. J’ai transporté mon écritoire sur la table de la cuisine pour me mettre hors de sa portée immédiate et ne pas être obligée de lui lire, si elle se réveillait, tout ce que je vous écris. Vous le savez, notre bonne grosse est, en tout temps, très impressionnable ; mais, tous les ans, vers ce temps-ci, elle fait une crise de dépression que nous voyons venir sans qu’il nous soit possible de la détourner. Il faudrait pouvoir l’empêcher de lire les journaux ; elle a peur de la guerre. Il est vrai qu’il ne faut pas être nerveux pour suivre les nouvelles d’Europe sans inquiétude, ces années-ci ; on dirait qu’il se prépare des catastrophes. L’année dernière ou il y a deux ans, la fois du coup d’Agadir, madame Tessier en avait perdu complètement le sommeil ; le docteur était obligé de lui donner des piqûres. On sait bien que cet état est l’effet, plutôt que la cause de sa maladie, mais elle n’en souffre pas moins et nous en fait souffrir aussi. Comme elle est sourde et que sa vue est excellente, c’est elle qui nous fait la lecture. En voyant les en-têtes, elle pousse des exclamations :

« Ah mon Dieu ! qu’est-ce qu’il va arriver encore ? Venez que je vous lise ça. Laisse ta couture, Alice, arrive Régina » ; et elle n’en passe pas une ligne. Souvent, dès le lendemain, les nouvelles effrayantes sont démenties ; elle s’est frappée pour rien et reste tout énervée pendant quelques jours. Vous n’aurez pas de peine à croire que je préférerais, dans ce temps-là, me mettre dans un coin et lire tranquillement les Lenôtre que vous avez envoyés au jour de l’an.

Cette fois-ci, nous espérons que sa crise ne sera pas aussi forte, elle a été prise à temps et il n’y a rien de particulièrement alarmant, cette semaine, dans les affaires mondiales. Auriez-vous pensé que la politique internationale puisse préoccuper à ce point une paisible habitante de St-Jean-Port-Joli ?

Elle regrette bien de ne pas pouvoir vous écrire longuement. Elle pense que les nouvelles de la paroisse vous intéressent beaucoup ; c’est pour cela qu’elle m’a mis la main à la plume. Je ne peux pourtant pas vous donner une liste des baptêmes, mariages et sépultures de gens que vous ne connaissez pas. À part l’ordinaire, il ne se passe rien. Il n’y a pas eu d’événement sensationnel depuis votre visite.

Le temps a été mauvais toute la semaine. Il faut qu’il pleuve pour fondre la neige, il y en a encore gros dans les bois. Nos « sucriers » ne pourront pas entailler les érables avant Pâques. C’est aussi bien ; ils vont pouvoir assister aux offices de la semaine sainte et j’aurai mes artistes pour nous ressusciter en musique et chanter un joyeux Alleluia.

J’espère que madame Tessier sera sur pied, revenue de la guerre pour la circonstance, et que le soleil sera de la partie. Lui absent, les choses ne seront que ce qu’elles sont et elles ne sont pas gaies. Vous voyez que, moi aussi, j’ai profité de votre « Chanteclerc » ; voilà ce que c’est que de se frotter aux personnes instruites !

Gros’maman vient de se réveiller et me crie de vous dire qu’elle compte sur vous pour la distraire pendant qu’elle est en pénitence. Elle vous supplie de ne pas la faire languir, de ne pas faire la mystérieuse pour vous rendre intéressante ; puis, elle vous embrasse pour vos vingt-trois ans et vous souhaite de vous marier dans le courant de l’année. Comme vous voyez, l’âge et les infirmités ne lui ont pas fait perdre ses illusions : elle croit encore qu’il suffit de se marier pour être heureux.

Toute la maisonnée se joint à moi, chère mademoiselle Sylvie, pour vous souhaiter un saint et joyeux jour de Pâques.

Régina Dumas

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