‹ Canadiennes d’hierChapitre 3 sur 41 · M Sylvie Carrière à M Tessier

M Sylvie Carrière à M Tessier

Québec, 20 septembre 1912.

Merci de votre aimable lettre ; elle est bien telle que je la souhaitais. Quelle délicieuse confidente vous allez faire ! À vous je dirai tout sans crainte. Vous connaîtrez mes défauts, c’est vrai, mais j’oserai parler de ma tristesse et de mes ennuis pour que vous m’en prescriviez le remède. C’en est un excellent, déjà, de savoir que ma petite personne peut vous paraître intéressante.

Chère madame, j’ai 22 ans, pas 18, mais pas 32 non plus. Dieu merci ! Vous avez dû voir, chez mes grands-parents, ma sœur Geneviève, morte à 8 ans, et vous me prenez pour elle.

En 1889, mes parents firent un séjour de quelques mois à Paris, à l’occasion de l’Exposition universelle. Pendant la traversée, maman s’était liée d’amitié avec une jeune Française qui venait d’épouser un médecin de Québec, le docteur G. Elle a continué de la voir, après son retour, et lorsque je naquis — exactement, le 15 mars 1890, — madame G. accepta d’être ma marraine et me donna au baptême ce joli prénom de Sylvie (c’est vous qui l’avez dit) qui était le sien et dont je suis assez satisfaite.

J’ai été un bébé pas trop gâté malgré les circonstances extraordinaires qui me faisaient entrer en ce monde dix ans après la dernière de la famille : puis une petite fille pas trop sage que sa bonne conduisait, les jours de classe, aux Ursulines dès le matin, et que son papa ramenait le soir, quand il revenait de son bureau, en passant invariablement par les mêmes rues. Tous les jours, à la même heure, je voyais la mitre de M de Laval pointer ses cornes de bronze vers le ciel et les vieux canons encloués, pris à Sébastopol, monter la garde non loin de la demeure de mes parents.

J’avais dix ans lorsque je perdis ma mère. Sa longue maladie m’en avait tenue assez éloignée : je me souviens à peine d’elle maintenant. Mais j’eus alors l’impression très vive de la place qu’elle tenait dans notre vie par la désolation qui tomba sur notre maison lorsqu’elle l’eut quittée pour toujours. Il me sembla que j’avais aussi perdu mon père tant il changea, du jour au lendemain. Le beau Jacques Carrière, (comme vous dites, chère madame,) devint, en l’espace de quelques heures, un vieillard. À l’âge que j’avais, je ne pouvais lui être d’aucune consolation. Ma sœur Hélène, (M Gustave Berti, que vous avez failli connaître, il y a un mois) mariée depuis quatre ans, passa chez nous, avec ses deux enfants, les trois semaines qui suivirent immédiatement notre malheur. Puis elle parvint à décider mon père de l’accompagner, avec moi, à Montréal d’abord, ensuite à Valois où mon beau-frère possède une spacieuse villa sur le lac Saint-Louis.

Quand, septembre venu, on eut décidé en conseil de famille de me mettre en pension chez les dames de la Congrégation Notre-Dame, à la « Villa-Maria », papa reprit seul le chemin de son vieux Québec et rentra dans sa maison des remparts avec la satisfaction de pouvoir du moins être malheureux à sa guise, à l’abri des prévenances et des attentions qui, je crois, l’agaçaient un peu.

Notre vieille bonne, notre fidèle Cati, l’y attendait. Vous la rappelez-vous, chère madame, Catherine Desrosiers ? Elle est de St-Jean-Port-Joli, elle aussi. Toute jeune, elle a été en service chez mes grands-parents et ne nous a pas quittés depuis le mariage de mon père. Grande, forte, très brune, moustachue, rustique, propre et probe, elle fait chez nous, depuis douze ans, la pluie et le beau temps. Entendez qu’elle tient le ménage et fait la cuisine à sa façon, qui en vaut bien une autre d’ailleurs et… il ne fait pas bon la contrarier. Mais je ne veux pas critiquer ma vieille Cati, ce serait de l’ingratitude. Elle est à part des autres et d’une espèce qui tend malheureusement à disparaître.

Moi, j’ai grandi, tout simplement, éduquée dans les bons principes par les bonnes sœurs de la Congrégation. Ma sœur Hélène veillait à ce que ma tenue soit toujours irréprochable. Elle venait me voir tous les dimanches, quelquefois le jeudi et m’apportait, sans y manquer, des petits fours et des chocolats. J’allais, avec elle, son mari et ses enfants, pour les vacances de Noël, à Québec : celles d’été, je les passais avec eux à Valois et papa nous y rejoignait quand venait le mois d’août. C’est ainsi que je suis arrivée à mes 16 ans, heureusement et banalement, sans autres incidents dans ma vie qu’une distribution de prix ou quelque visite de « Monseigneur » qui me valait un grand congé. Ce jour-là, Hélène m’envoyait chercher, dès le matin, s’ingéniait à me faire passer la journée agréablement et, le soir, je rentrais à mon couvent, reconduite par mon beau-frère ou son cocher, en voiture à deux chevaux.

J’aurais été bien ingrate, n’est-ce pas ? si j’avais insisté, le premier brevet obtenu, pour retourner habiter Québec avec papa. Je l’aimais, mais il ne tenait pas la première place dans ma pensée, et je n’aimais pas beaucoup lui écrire « souvent et longuement » comme on me le recommandait à la « leçon de politesse ». Il ne m’y encourageait guère d’ailleurs. Ma sœur lui donnait de mes nouvelles. — il entretenait avec elle une correspondance presque régulière. — il savait qu’elle me lisait, quand elle venait au parloir, les parties de ses lettres qui me concernaient et, pour l’acquit de sa conscience, il m’écrivait quelques mots affectueux à Pâques ou à la Trinité : son effort épistolaire s’arrêtait là. C’est évidemment de lui que je tiens mon aversion pour l’écriture d’obligation. Ma plume est comme les enfants, elle aime courir, mais à sa fantaisie ; par devoir, elle est tout de suite fatiguée.

Ne pensez pas, chère madame, que je vais vous mettre au courant de ma longue carrière en une seule fois. Vous verrez la suite au prochain numéro et j’espère que l’intérêt ira grandissant.

D’ailleurs, je ne dois pas me livrer toute sans rien exiger en retour. C’est entendu, n’est-ce pas, que je suis la discrétion même. Votre joli secret tout parfumé de jeunesse et d’innocence, il est en sûreté ; mais vous ne m’avez pas défendu de lire à papa quelques passages de votre lettre, c’est ce que j’ai fait après l’avoir parcourue une première fois. L’ingrat ne l’est pas autant que vous le croyez : il se souvient, chère madame. Si vous aviez vu le beau sourire rajeuni qu’il avait en écoutant ma lecture, peut-être y aurait-il eu place dans votre cœur — au moins pendant quelques instants — pour tout autre chose qu’un sentiment de tout repos. C’est la première fois, depuis mon retour à la maison, qu’un sujet de conversation nous intéresse l’un et l’autre. Il est bien québécois, ce pauvre père, et moi j’étais presque montréalaise avant d’opter définitivement pour St-Jean-Port-Joli. Le soir, quand il rentrait de son bureau, après son petit tour rituel sur la Terrasse, il m’embrassait et s’informait de ma santé ; je m’enquêtais de la sienne ; nous nous mettions à table et mutuellement au courant des incidents de la journée.

— « Tiens, je viens de rencontrer Thomas C. qui se rendait à l’Université ; ou bien : J’ai fait un bout de conduite au juge R. qui sortait de la Basilique »…

Comme sa conversation n’était pas plus intéressante pour lui et le serait encore moins pour vous, je ne vous en rapporte pas d’échantillon. Le repas fini, papa se plongeait dans la lecture de ses journaux… et, « bonsoir, fillette », la vie de famille était suspendue jusqu’au lendemain soir.

Grâce à vous, chère madame, ce régime a pris fin ; il était temps ! Vous rendez une fille à son père, comme on dit dans les tragédies classiques. Vive la « veuve Tessier », vive St-Jean-Port-Joli ! Parlez-moi de ce qu’on y fait. Contez-nous des histoires du temps passé et votre propre histoire…

Puisqu’il n’est plus de vrais amours,
Dites-nous ceux des anciens jours

soupire une vieille chanson française que vous connaissez, que vous avez peut-être chantée : je m’autorise d’elle pour vous en prier. Surtout, expliquez-moi comment il se fait que votre idylle avec mon père ait abouti à deux mariages au lieu d’un, et chacun de son côté.

Papa trouve madame Rivet un peu rosse mais bien amusante. Il se souvient de ses tics et de ses manies, de sa perruque et de son bonnet de tulle surmonté d’une aigrette cliquetante ; de sa conversation spirituelle mais redondante. Pour qu’il se rappelle si bien certains détails de sa mise, il faut, tout de même, qu’il l’ait vue depuis trente ans. Il me dit que nous n’avons pas besoin de nous disculper de ses accusations d’ingratitude, auprès de vous, notre fidèle amie. Vous savez très bien qu’à la mort de grand’maman, il a été impossible à mon père de conserver la grande propriété de sa famille et qu’il a été obligé de la vendre pour donner à son frère et à ses sœurs leur part de la succession. Vous savez mieux que personne avec quel chagrin il s’y est résolu, puisque vous êtes toujours arrivée la première quand vos amis ont eu besoin de réconfort. Et puis, chère madame, dans les années qui ont suivi ce grand sacrifice, si papa n’est pas allé souvent à Saint-Jean-Port-Joli, il ne vous a, quand même, pas négligée tout à fait. Il me dit que, jusqu’à la dernière maladie et la mort de maman, il ne manquait pas d’aller, avec elle, vous rendre visite quand vous veniez à Québec chez votre amie, M Mondou, et qu’ils ont eu quelquefois le plaisir de vous recevoir chez eux.

C’est depuis que votre santé ne vous permet plus les déplacements et depuis son veuvage que vous vous êtes perdus de vue. Si, tout compte fait, il y a eu négligence de notre part, nous voulons réparer et reprendre le temps perdu.

Pour commencer, nous avons formé le projet d’aller passer quelques semaines à St-Jean, l’été prochain. Pour papa, c’est comme s’il y était déjà : « À mon âge, le temps passe si vite » a-t-il dit. Oui, mais au mien, il traîne un peu trop, le temps. Je crains de ne pas avoir la patience d’attendre dix longs mois le plaisir de vous revoir.

Je voudrais être votre cousine, chère madame, et l’organiste de St-Jean-Port-Joli. Mademoiselle Régina a bien du goût, mais il me semble que j’en aurais, à sa place. Si jamais elle a besoin d’une remplaçante, dites-lui bien que je me tiens à sa disposition. Peut-être ne voudrait-elle pas me confier le soin d’accompagner le chant de certain beau jeune homme à la voix ensorcelante ? Je me figure qu’il doit y avoir un petit roman entre ces deux musiciens : pour que l’accord soit parfait à ce point, il faut que les cœurs battent à l’unisson.

Moi aussi, je regrette de n’avoir pas fait connaissance avec votre maisonnée. Et dire qu’il aurait suffi d’un peu de complaisance de la part de mon beau-frère pour que, malgré notre malencontreux accident, nous ayons pu passer une petite heure en votre compagnie. La prochaine fois que j’irai à St-Jean, ce sera seule : c’est décidé !

En attendant que j’en aie trouvé le prétexte, ayez pitié de moi, de nous, pauvres déracinés ! Écrivez-moi, chère madame, racontez-vous et soyez assurée de la vive gratitude de votre vieil ami Jacques ainsi que de votre nouvelle amie.

Sylvie

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