M Sylvie Carrière à M Tessier
Québec, 25 mai 1913.
Vous avez bien parlé, je vous en remercie. Même si vous avez exagéré considérablement mon mérite, j’essaierai de tenir toutes les promesses que vous avez faites en mon nom. Il n’y a rien que je ne veuille entreprendre pour me rendre digne d’être aimée du plus charmant garçon que je connaisse.
Je ne dis pas que papa manque de perspicacité, chère madame, mais je prétends qu’il n’a pas eu l’occasion d’exercer ce qu’il en a depuis longtemps ; elle est un peu rouillée. Il est distrait et à cent lieues de penser que sa « petite dernière » puisse songer à l’amour. Cependant, depuis la visite de mon cher Jean, il se fait un travail dans son esprit. Il a parlé de lui à plusieurs reprises. Une fois, il a dit :
« Sais-tu que ce jeune Leclerc est extrêmement bien doué ? il devrait aller étudier le chant à Paris. S’il voulait travailler sérieusement, il ne tarderait pas à se faire un nom et, avec sa prestance, il aurait du succès. »
Oui, je veux bien le croire ; mais, précisément parce que Jean est si bien doué, je préfère qu’il demeure à St-Jean-Port-Joli. Un bon cultivateur est plus utile à la société qu’un beau chanteur d’opéra et sa femme a moins de sujets d’inquiétude. Je ne serais pas rassurée, même si je devais l’épouser avant son départ et le suivre comme son ombre dans la Ville-Lumière ; et que deviendrais-je s’il devait être accueilli, à son retour, aussi chaleureusement que certains chanteurs étrangers !
Papa s’est reproché de ne lui avoir pas offert l’hospitalité l’autre soir, quand il avait sûrement retardé son retour à St-Jean pour nous apporter « sa », votre bonne tire. C’eût été plus poli ; malheureusement, il est un peu tard pour y songer. Je n’avais pas attendu d’avoir fini de manger la tire, moi, pour me demander si mon Jean a des parents à la ville ou s’il a été obligé d’aller à l’hôtel. Vous ne m’avez pas éclairée sur ce point, il vous faudra combler les lacunes de votre compte-rendu.
Je ne peux plus vivre sans m’occuper de lui continuellement ; il faut que je sache tout ce qui le concerne. J’espère que la vivacité de mes sentiments ne vous scandalisera pas, gros’maman. Songez que j’ai vingt-trois ans et que j’aime pour la première fois. Je n’ai pas eu, moi, une grande passion d’enfant pour un élève en versification du collège Sainte-Anne. Mon cœur n’a même pas battu pour des héros imaginaires. Je n’ai pas lu de romans, si ce n’est ceux de Dickens, Thackeray, Eliot… et quelques-uns d’Alphonse Daudet. Les grands romanciers français et étrangers, je les connais par les morceaux choisis qu’on nous faisait étudier au cours de littérature. Je n’ai pas de passé sentimental et mon bonheur à venir dépend de Jean Leclerc. Il est le grand, il sera l’unique amour de ma vie. Lui non plus n’a pas prodigué son cœur, s’il faut en croire tante Louise, il n’est pas « marieux » : c’est un point de ressemblance avec moi. Ne croyez-vous pas que nous sommes destinés l’un à l’autre de toute éternité ? Ne trouvez-vous pas merveilleux, providentiel même, cette similitude d’âge, de taille, de dispositions et jusqu’à ce concours de circonstances qui nous a rapprochés ?
Je vais trouver le mois de juin bien long. Papa ne sait pas encore s’il aura son exeat dans les premiers jours de juillet, mais il en est presque sûr. Je crains les cas fortuits. « Il y a loin de la coupe aux lèvres. » Dieu veuille qu’il ne surgisse pas d’obstacle à notre réunion.
Si j’ai parlé de travailler aux foins, gros’maman, c’était pour faire comprendre à mon Jean que je suis prête à tout faire pour mériter son amour. Je ne me dissimule pas qu’il sera difficile, pour ne pas dire inconvenant, de le suivre aux champs, du moins tant que nous ne serons pas fiancés. J’ai peur de ne pas avoir souvent l’occasion de le voir, l’été prochain, excepté les dimanches et les jours de pluie. Espérons qu’il en viendra quelques-uns. Dans l’intervalle, il faudra que j’attende avec patience. J’écrirai le nom du bien-aimé sur tous les rochers du rivage comme vous faisiez dans votre jeunesse, chère amie. Jamais je ne croirai qu’il ne se présentera pas dans le courant de l’été une circonstance favorable à la conclusion de l’entente souhaitée. J’espère en la Providence des amoureux, en votre complicité, en l’occasion, l’herbe tendre et surtout en quelque diable poussant mon beau Jean. Je me figure qu’un bon soir, — un soir de grâce et de mansuétude chanté par Albert Samain, — un peu après l’angélus, nous pourrions être assis, lui et moi, disons dans les marches de votre véranda. Papa se serait dirigé vers la jetée pour humer l’air marin et l’odeur des cordages goudronnés des goélettes. Il a beaucoup navigué dans son enfance, en cachette de ses parents. C’est un beau souvenir à revivre et d’autant plus émouvant qu’il a failli se noyer plusieurs fois.
Vous, gros’maman, vous diriez votre chapelet comme chaque soir, assise dans votre bergère à la fenêtre de la grande salle, et vous auriez des distractions. Alice et Regina achèveraient l’arrosage du parterre, les voisins prendraient le frais. Delvina se bercerait « sur » sa galerie, l’oreille au guet, un œil à hue et l’autre à dia, comme dit votre vieux garçon ; des amoureux se rencontreraient, par hasard, en allant faire leur prière à l’église et on entendrait au loin la voix agaçante d’un cornet à piston. Il pourrait se faire qu’une lune blonde et curieuse veuille se montrer entre les branches des érables de grand-papa, mais je n’y tiens pas. Le crépuscule sera assez poétique sans elle et il voilera insensiblement les regards indiscrets. L’odeur des fleurs montera du jardin rafraîchi… Le seringat fera pleuvoir sur nous ses pétales blancs…
Je ne m’attends pas à une déclaration à la Cyrano, non ; mais je voudrais bien ne pas être obligée de dire comme Notre-Seigneur : « Jean, m’aimez-vous » ! L’année n’est pas bissextile ; il a beau m’appeler « la fille du roi » comme dans les contes, je préfère ne pas être obligée d’exercer mes prérogatives royales ; c’est toujours embarrassant.
Et si, dans l’ombre de votre seringat, vous voyez mettre « un point rose sur l’i du verbe aimer », vous n’en serez pas offusquée, n’est-ce pas ? vous serez plutôt émue en faisant un retour sur votre passé.
Je vous le disais bien que tante Louise aurait besoin d’aide avant longtemps ; je ne pensais pas que ma prédiction se réaliserait si vite. C’est malheureux qu’il soit si difficile de trouver une servante dans vos parages. Tout le monde est donc riche, à St-Jean-Port-Joli ? C’est, en effet, à la ville que vont les jeunes filles de la campagne qui veulent se mettre en service. Quand je me marierai, j’en emmènerai une de Québec. Dès maintenant, je me ferais un plaisir de servir d’intermédiaire si nos amis se trouvent dans l’embarras. Vous jugerez de ce que je dois offrir et vous parlerez en mon nom, chère madame. Je vous charge de cette négociation délicate et vous prie par la même occasion de mettre un autre comble à vos bontés ; (c’est peut-être trop vous demander, attendu qu’il s’agit de faire mentir un de vos proverbes favoris) : Entretenez l’enthousiasme de votre Jean, gros’maman, si tant est qu’il en ait. Je veux demeurer près de son cœur, malgré l’éloignement.
Depuis quelques jours, je travaille à mon trousseau… de vacances. J’ai taillé et cousu, sans l’aide de personne, une petite robe de shantung écru qui n’est réellement pas mal. Tout unie, avec, pour seule garniture, une rangée de boutons rouges du plus audacieux effet. 18 boutonnières ! vous voyez que je ne ménage pas ma peine.
Le beau Jacques était, tantôt, plongé dans son Montaigne. Il en est sorti un instant pour me recommander de vous dire qu’il a hâte aux vacances comme un écolier. Vous pensez bien que, moi, je les appelle de tous mes vœux. En attendant, écrivez-moi, j’ai soif de vos lettres.
Votre chère fille Sylvie.
P. S. — Que diriez-vous, gros’maman, si, par un beau soir de juillet prochain, vous voyiez arriver papa dans sa tunique d’écolier du collège de Sainte-Anne de Lapocatière ?