M Tessier à M Sylvie Carrière
St-Jean-Port-Joli, 25 septembre 1912
Chère fille de mon cœur. — J’en suis déjà là, que les appellations cérémonieuses n’expriment plus du tout ce que j’éprouve pour vous, — je vous écris aujourd’hui pour accuser réception de votre lettre, vous assurer de l’intérêt que je prends à ce que vous me racontez, vous engager à continuer et vous dire pourquoi je ne peux pas entrer tout de suite dans le mouvement et vous ouvrir, cette semaine encore, les tiroirs secrets de mes souvenirs. Malheureusement, mes actions sont toutes subordonnées à l’état de ma santé. Il me faut suivre un régime assez sévère, et, si j’étais tentée d’y manquer, les bonnes gens qui m’entourent de soins me rappelleraient vite à mes obligations. Or, comme la température a été très douce, dernièrement, je n’ai pas eu la permission de rester longtemps à la fois dans la maison. Chaque jour on m’a dit : « Gros’maman, il fait beau aujourd’hui encore, profitez-en, venez au jardin avec nous. » On me coiffe d’un grand chapeau de paille, je noue autour de mon cou un mouchoir rouge plié en pointe, Alice porte mon pliant et mes sabots de jardin. Régina me met la canne à la main et me donne le bras jusqu’à l’endroit où je dois m’asseoir. Je passe ainsi presque toutes mes journées au grand air, à regarder mes filles arracher les oignons et les pieds de haricots, cueillir les prunes et les groseilles, empoter les géraniums et planter les oignons de lis. Je chauffe mon vieux dos et mes vieux genoux au soleil. Je ne me rassasie pas de respirer le bon air, d’admirer tout ce qui m’entoure. Le jardin sent bon la verveine et le réséda ; les feuilles, encore toutes veinées de vert, tombent lentement, par devoir, parce que c’en est la saison et non parce que la température les y force. Hier, le ciel était gris perle. Sur ce fond si doux à l’œil se dessinait le velours mauve des montagnes. Sur les chaumes blonds, le vert foncé des petits bois d’épinettes se détachait plus nettement et, tout près de moi, le jaune des feuilles de bouleaux contrastait vivement avec le rouge des feuilles d’érables. Le soleil qu’on ne voyait nulle part mettait partout des reflets, fondait ces oppositions dans une harmonie divine. Je m’écriais à tout instant : Mon Dieu, que vous êtes grand ! mon Dieu, que vous faites de belles choses ! J’appelais Alice ou Régina pour leur faire part de mon ravissement. Comme je les dérangeais de leurs occupations, elles ont fini par me donner à entendre que je ferais mieux de modérer un peu mon exaltation, afin de ménager ma santé.
Tous les vieux du village — Dieu sait s’ils sont nombreux — profitent du beau temps pour se promener avant de se « gabionner » pour l’hiver. Quoique j’aie l’oreille dure, j’entends le bruit de leurs bâtons ferrés sur le béton du trottoir et j’entends à peu près, ou je devine, les civilités qu’ils me disent en passant. Hier, Prosper Bernier m’a tiré son bonnet à mèche, (il est le dernier de la paroisse et peut-être du Canada à y être fidèle) et s’est accoudé à la barrière. Il a toujours été remarquable par son bagout, — c’est probablement à cause de cela qu’il se dit « descendant de Jean de Paris ». — Votre père doit se souvenir de lui, mais il aurait peine à le reconnaître maintenant. Tout noueux, tout cassé, sec comme nordet, il a une vraie tête de cactus : du poil frisé plein le nez et les oreilles, une barbe touffue qui monte jusqu’à ses yeux déteints. De longs cheveux, pas assez clairsemés pour être soyeux, cachent les rides profondes de son front et rejoignent la barbe, sur les tempes. Par contre, au bord des yeux : pas un poil de sourcil, pas un cil. De petites larmes rondes profitent de l’éclaircie pour sauter dehors et filer le long du nez pointu, pelé, auquel la pomme d’Adam ressemble comme une sœur. Le bonhomme n’a plus de dents, mais il a encore la langue bien pendue. D’une voix aiguë, qui m’entrait dans les oreilles comme une vrille, il a fait la causette :
« Beau temps, mame Tessier, vraiment beau ! on en profite pour sortir pendant qu’on est encore de ce monde… On vieillit… on vieillit… j’ai pris 92 à la St-Michel, oui ! quoique ça, j’ai encore l’œil à la mignonnette et le pied poudreux… Vous êtes pas jeune, vous non plus, soit dit sans vous offenser… » La conversation, ou plutôt son monologue, menaçait de durer ; heureusement, Régina est venue à mon secours en lui offrant quelques belles prunes blanches (c’est-à-dire jaunes d’un côté, roses de l’autre) qu’elle venait justement de cueillir.
Comme mon Élie doit aller à Québec, aujourd’hui même, faire quelques achats, on cueillera, cinq minutes avant son départ, les plus belles qui restent aux pruniers, et mon vieux garçon vous les portera, toutes chaudes encore du beau soleil de St-Jean.
Au prochain jour de pluie, je continuerai de vous écrire. Je relis votre lettre et j’attends que vous ayez terminé votre petite histoire pour vous offrir ces consolations et ces conseils que vous m’avez demandés si gentiment. Jusqu’à présent, il me semble que vous n’avez besoin ni des unes ni des autres, mais attendons la fin.
Je vous embrasse, ma chère Sylvie, et je tends cordialement la main à M. Jacques Carrière.
V. A. Tessier