‹ Canadiennes d’hierChapitre 32 sur 41 · M Sylvie Carrière à M Tessier

M Sylvie Carrière à M Tessier

Québec, 15 juillet 1913

Il ne faut pas écrire à papa, vous en seriez pour vos frais de style et de papier. L’ingrat vous répondrait qu’il regrette mais qu’il est obligé, vu les circonstances, de remettre à plus tard le plaisir de renouer avec vous et St-Jean-Port-Joli. Je ne sais pas s’il ajouterait autre chose, s’il oserait vous faire des reproches quand je lui ai si bien dit et prouvé, lettres en mains, que vous m’avez conseillé dès le début de me confier à lui. Mais il m’en a dit long quand j’ai « sondé le terrain » ; il s’est soulagé de l’irritation que lui cause ma figure allongée. Il m’en veut parce qu’il me fait de la peine, parce que je ne veux pas entendre raison et profiter de son expérience. Non, il n’ira pas à St-Jean-Port-Joli, il ne donnera pas dans le panneau ; il se méfie des femmes et de leurs moyens de persuasion, des vôtres en particulier, gros’maman ; c’est flatteur, n’est-ce pas ? Il s’aperçoit que vous dépensez à protéger ma petite intrigue un fonds romanesque inemployé, accumulé durant vos quarante années de vertueux veuvage. Vous vous mettez à ma place en imagination, vous revivez, — il ne veut pas dire vos quinze ans, ce serait fatuité de sa part, — disons votre vingtième année et vous semblez avoir totalement perdu le sens de la réalité.

Voilà pour vous, gros’maman. Mon paquet, à moi, a été beaucoup plus considérable. Si l’explication a été orageuse, ce n’est pas que j’aie eu la chance de placer un mot pour défendre mon amour. Le tonnerre et les éclairs étaient de son côté et la pluie du mien ; je pleurais comme une Madeleine pendant qu’il fulminait. Je résume. S’il s’oppose à mon mariage avec un cultivateur, ce n’est pas qu’il méprise ou dédaigne sa condition de paysan, loin de là, c’est, au contraire, parce qu’il en a une très haute idée. D’après lui, c’est une sorte de paradis où l’on ne peut plus rentrer quand une fois l’on en est sorti, soit par sa propre faute, soit par celle de ses parents. La terre rejette à jamais ceux qui lui ont été infidèles, elle leur refuse ses dons. À l’entendre, j’apporterais la ruine au foyer prospère de la famille Leclerc. Je ferais manquer la récolte, ni plus ni moins.

— Tu ne penses pas devenir une vraie femme de cultivateur du jour au lendemain, par la vertu du sacrement de mariage. Il aurait fallu te mettre en apprentissage beaucoup plus tôt, ma fille. C’est « une éducation de prince » qui doit commencer dès le berceau et qui exige une atmosphère spéciale. Il faut être né là-dedans, quoi !

— Ah ! je comprends, tu aimes pour la première fois, du moins je le suppose, et le gars est séduisant, j’en conviens ; un peu gauche, peut-être, mais, il n’y a pas à dire, c’est un beau mâle. Si la vie conjugale n’était qu’un long baiser, je nouerais moi-même autour de son cou tes mains exquises emmanchées de tes jolis bras blancs et je me retirerais discrètement sur la pointe des pieds. Malheureusement, etc.

— Mon devoir de père m’oblige à te protéger contre toi-même, à te montrer le danger des emballements. Du reste, ce que j’en dis, c’est pour ton bien et pour celui de ce brave garçon ; tu feras bien ce que tu voudras, tu es majeure. Seulement, je t’avertis que je ne me prêterai pas au jeu que vous menez, madame Tessier et toi. De même, je te conseille, dans ton intérêt, de renoncer à te mesurer avec l’impétueuse maîtresse d’école ; ta dignité et ton amour-propre pourraient en souffrir. Quant a ton merle blanc, si tu veux qu’il te recherche, affecte l’indifférence, tiens-le à distance. Si tu voulais m’en croire, tu irais à Valois au lieu de rester à Québec en plein mois de juillet. Tu ferais plaisir à ta sœur, tu retrouverais tes amies de Montréal et les distractions qui ont suffi à ton bonheur à venir jusqu’à présent. Fais la bonne fille, tu ne le regretteras pas.»

Qu’est-ce que vous pensez de ça, gros’maman ? On dirait que papa n’a jamais été jeune, qu’il n’a jamais aimé ! Quelle panacée que les courses de Blue Bonnets et les régates de Ste-Anne de Bellevue pour un cœur malade !

Comment aussi mon pauvre Jean oserait-il me demander en mariage si j’ai l’air de le fuir, s’il ne trouve jamais l’occasion de causer avec moi ? Pendant que je suis ici à grelotter d’angoisse par cette température d’étuve, l’odieuse Pauline tourne autour de lui dans la liberté des champs embaumés de foin coupé, de menthe, de trèfle rouge. Légère et court vêtue, elle se fait guêpe et sauterelle ; elle le frôle, le pique, le harcèle, osant chaque jour davantage. Je vois ça d’ici… et l’on voudrait que le pauvre garçon se dise, le soir, après sa journée de travail lourde de chaleur et d’agaceries : « Il y a là-bas, sur les remparts de la vieille cité de Champlain, une jeune fille froide et réservée dont les actions et les aspirations mêmes sont rigoureusement asservies au code des convenances. Nonobstant, j’ai tout lieu de croire qu’elle daignerait peut-être abaisser ses regards sur moi si elle n’était pas si étroitement surveillée par un père noble du répertoire, retranché derrière cinq vieux canons aveugles. Au prochain jour de pluie, je me ferai la barbe, je prendrai le train de nuit et un alpenstock. j’escaladerai les sommets glacés de la Côte-de-la-Montagne et de son balcon. À la faveur des ténèbres, — au risque d’attraper des engelures, — je la soustrairai à la vigilance de son gardien et je l’emporterai à la maison. En attendant les formalités d’usage, je placerai ma Notre-Dame-des-Neiges sur le petit autel d’angle de ma chambre à coucher, à côté de ma statue de la bonne sainte Anne ; le même lampion servira aux deux. »

Je divague, gros’maman, mais avouez qu’il y a de quoi ! J’accorde à la volonté paternelle un mois plein de soumission absolue, à compter d’aujourd’hui. Je ne remuerai pas un doigt pour communiquer avec Jean, pas même par votre intermédiaire, pendant tout ce temps, et je sens que j’ai tort, mais je tiendrai ma promesse. Par exemple, je ne veux pas bouger de Québec. Si, le 15 août, papa n’est pas revenu à des idées plus justes, je partirai pour St-Jean-Port-Joli. Je n’irai pas chez vous, pour ne pas vous mettre dans une fausse position. J’irai tout droit trouver Jean aux champs, à l’étable ou à l’écurie. Qu’il soit en train de panser Castor ou d’étriller la pouliche, je me jetterai dans ses bras, je m’offrirai. S’il ne veut pas de moi, je reviendrai à ma courte honte, mais au moins j’aurai tenté quelque chose, je saurai à quoi m’en tenir. À mon retour, si papa me ferme sa porte, je ne réclamerai pas mes droits, je travaillerai pour gagner ma vie et l’on verra si je ne sais rien faire de mes dix doigts.

M Rivet vous avait mise en garde, l’été dernier, contre l’égoïsme des Carrière, des Carrière, des Carrière… Vous avez fait la sourde oreille, vous avez préféré écouter la voix magique du passé et celle de votre cœur généreux. Vous en êtes bien mal récompensée, chère gros’maman.

Pardonnez au père son injustice et, à la fille, le trouble qu’elle a jeté dans votre vie paisible. Gardez-moi votre affection, amie unique, j’en ai plus besoin que jamais.

Sylvie

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