M Tessier à M Sylvie Carrière
St-Jean-Port-Joli, 13 août 1913
J’ai toujours été d’opinion, vous le savez, chère Sylvie, que votre père est meilleur juge que moi en ce qui vous concerne, j’en suis de plus en plus persuadée. La forme railleuse de son raisonnement ne change pas la justesse du fond ; seulement, elle le rend encore plus douloureux à votre cœur. Il aurait pu prendre un autre ton, mon ami Jacques, « les gens d’esprit font de ces bêtises ». Cependant, s’il traite cavalièrement vos affaires sentimentales, c’est que, probablement, il ne veut pas paraître les prendre au sérieux ; mais ça ne signifie pas qu’il n’a jamais aimé. Une femme au moins, votre mère, a su gagner son cœur puisqu’il a été si malheureux de sa mort et qu’il est resté fidèle à sa mémoire, du moins en apparence. Ce n’est sûrement pas, non plus, parce qu’il n’a jamais été aimé ! Si vos larmes l’irritent, c’est tout bonnement qu’il est un homme et qu’il ne veut pas se laisser attendrir. C’est aussi, peut-être, qu’elles lui rappellent d’autres larmes qu’il a fait couler, qu’elles le forcent à se souvenir de certaines cruautés de sa jeunesse qu’il aimerait mieux ne pas avoir commises. Je ne fais pas ici allusion à cette première flambée dont j’ai été la victime, il en était aussi innocent que moi. Ne cherchons pas plus longtemps le motif de sa présente attitude, ça ne change rien à l’affaire. Je ne me formalise pas de ses remarques piquantes : elles sont un hommage à la dignité de ma vie. Il est vrai que j’ai dans le cœur une réserve de tendresse que je suis heureuse de déverser sur vous, mais il est faux que je me mette à votre place en imagination. Je n’ai pas à rougir de mon fonds romanesque : il est propre. Je n’ai pas honte d’avoir des illusions, à mon âge, même si elles me rendent parfois imprudente. Je plains ceux qui ne peuvent plus s’intéresser au bonheur des autres : leur cœur est desséché. Ceci n’est pas à l’adresse de votre père. Lui, son cœur vaut mieux que son esprit. Dans le cas présent, hélas, l’événement le justifie de sa conduite. Moi, je n’ai pas su voir plus loin que mon grand nez. Je pensais travailler à votre bonheur et je vous préparais une cruelle déception. J’en suis bien punie : je vous aime comme si vous étiez ma fille et je suis obligée de vous faire de la peine. Sylvie, vous devinez où je veux en venir…
Ils sont mariés de ce matin ! Je les ai vus, de ma fenêtre, revenir de l’église. Pauline m’a lancé en passant un coup d’œil triomphant ; Jean n’a pas tourné la tête. Je connaissais leurs accords depuis plus d’une semaine et, sachant que nous n’y pouvions rien, j’ai attendu le fait accompli pour vous en informer. J’ai pensé que vous souffririez moins.
Le jour qu’il est allé mettre les bans à l’église avec son futur beau-père, Jean est venu me voir. Je ne m’attendais pas à sa visite et son air grave m’a frappée. J’ai crié :
« Mon Dieu ! venez-vous m’apprendre une mauvaise nouvelle ? Y a-t-il quelqu’un de mort ou de malade chez vous ? votre tante peut-être… »
— Ma tante, elle en regagne tous les jours, elle rajeunit et, de ce temps-ci, elle est au comble du bonheur. Non, madame Tessier, il ne s’agit pas de mort ni de maladie. La nouvelle que je viens vous annoncer, j’ai peine à y croire moi-même, il me semble que je rêve. Ça s’est décidé si vite et j’en avais si peu l’intention : Je me marie !
Je tortillais nerveusement un bout de papier, il a roulé par terre. Jean s’est baissé machinalement pour le ramasser, me l’a tendu et est resté penché en avant, les coudes appuyés aux bras du fauteuil, les mains croisées sur la poitrine, le menton levé, afin que je puisse lire sur ses lèvres.
— Je vais vous raconter comment c’est arrivé, m’a-t-il dit. Vous vous rappelez qu’à la fin de juin, quand Pauline est revenue à St-Jean, je venais d’avoir un grand désappointement. J’avais le cœur malade et ce n’était pas d’elle que j’attendais sa guérison. Elle n’a pas eu l’air tout d’abord de faire attention à moi. Elle allait à la maison quand j’étais à mon ouvrage et se trouvait rarement sur mon chemin ; mais petit à petit j’ai fini par la rencontrer à tout propos. Par exemple, elle venait travailler aux foins dans les champs voisins des nôtres et saisissait tous les prétextes pour venir jaser. Une fois, leurs vaches ont passé dans notre avoine, il a fallu que j’aille avec elle les en faire sortir. Une autre fois, ses petites sœurs l’ont fait exprès pour laisser une barrière ouverte, les veaux ont pris la route et il a fallu qu’elles m’appellent pour courir après. C’était drôle de les voir gambader, mais n’empêche qu’on ne les a rattrapés qu’en arrivant à la Côte-des-Chênes. C’était de la fatigue et une perte de temps… d’autant plus que, pour me remercier, ces demoiselles m’ont emmené chez elles boire un verre de petite bière d’épinette, puis leur mère est survenue et, c’est pas tout-ci, tout-ça, il a fallu que j’accepte de souper avec eux autres ; on m’a donné une demi-heure pour prévenir ma tante et faire un brin de toilette. Pendant ce temps-là, on avait averti toutes les jeunesses du canton, décidé Cajétan à jouer de l’accordéon et, un quart d’heure après le repas, on s’est mis en place pour un « salut de dames » : puis, sans prendre le temps de souffler, on a passé à un « spendy », — c’était « le noir » Bourgeau, nouvellement arrivé des États qui « callait » les danses, — et, de l’une à l’autre, on a continué jusqu’à ce que M. Bellanger se réveille de son premier somme et vienne crier par le trou du tuyau :
« C’est assez, mes jeunesses, il va falloir se lever de bonne heure demain matin pour aller travailler. Faut pas ambitionner sur le pain bénit ! »
Samedi, il faisait une chaleur écrasante, comme rien ne pressait, j’avais quitté ma besogne un peu plus tôt que de coutume. Tout en nage, je m’étais assis sur le seuil du fournil pour m’essorer un peu avant d’aller me baigner et je regardais monter la marée sur le sable de l’Anse-à-Coronet. J’étais là depuis quelques minutes lorsque j’ai vu Pauline traverser le champ à patates en courant et se diriger de mon côté. J’étais loin de me douter de ce qui m’attendait. Tout essoufflée, les deux mains sur son cœur pour en modérer les battements, elle m’aborda en disant : « On est bien ici, il fait un bon petit vent, fais-moi une place. » Sans attendre que je me range, elle s’est faufilée auprès de moi. elle a passé son bras sous le mien, appuyé sa tête à mon épaule et m’a demandé tout bonnement, comme s’il s’agissait d’aller aux framboises ou de faire une promenade en canot :
« Quand est-ce qu’on se marie ? »
Je ne pouvais pas en croire mes oreilles. Je l’ai regardée en face pour voir si elle parlait tout de bon. Elle était couleur de rose, souriante, un peu gênée, pas trop, ses yeux brillaient autrement que de coutume, elle me disait, la voix invitante :
« Réponds, réponds, grand innocent ! »… J’ai répondu :
« Quand tu voudras… »
En nous voyant entrer bras dessus bras dessous, ma tante ne nous a pas donné le temps de lui annoncer la grande nouvelle, elle s’est écriée en joignant les mains : « Qu’est-ce que je vois là ! C’est-y vrai qu’on va faire des noces ! merci, mon Dieu… J’te félicite mon p’tit garçon… toi aussi, ma p’tite fille, t’as été ben fine. »
J’ai bien vu qu’elle était de connivence avec Pauline… comme mon père, d’ailleurs, et toute la famille Bellanger qui s’est trouvée rassemblée chez nous en moins de rien. De tous les intéressés, je suis le seul que « l’événement » a pris par surprise. N’importe, je peux dire que je n’ai pas été obligé de prier pour connaître ma vocation. »
Il essayait de plaisanter, mais je voyais qu’il était ému. Il a ajouté :
« À présent que c’est décidé, je suis bien content. Pauline va faire une bonne femme : c’est sa mère tout recopiée. Elle ne se laisse pas marcher sur les orteils, M Bellanger, mais elle sait prendre son ouvrage et elle élève bien ses enfants. »
Je serrais les dents et les lèvres pour ne pas faire de grimaces, mais je ne pouvais plus retenir mes pauvres vieilles larmes ; elles tombaient en cascade sur ma robe. Jean m’a regardée tout étonné, ses lèvres ont tremblé : il comprenait le pourquoi de cette émotion extraordinaire. Presque malgré lui, il a dit :
« Je croyais bien qu’Elle ne s’occupait pas de moi ».
Après un moment, il a repris :
« Savez-vous ce qui m’a empêché de me rendre à Québec, il y a trois semaines, quand j’ai été au pèlerinage de la paroisse, à Ste-Anne de Beaupré ? D’abord, Pauline ne m’a pas quitté de la journée, mais si j’avais voulu j’aurais bien réussi à m’esquiver ; ensuite, je n’étais pas sûr d’être bien reçu chez M. Carrière, mais encore là, je pense que je me serais risqué. J’avais une troisième raison que je ne m’expliquais pas bien. C’était plutôt un instinct, une impression vague ; c’est pourtant celle-là qui m’a retenu. Le printemps dernier, vous le savez, M Tessier, j’étais parti pour aimer votre « chère fille » à la folie. J’aurais été fier comme un roi d’être son mari, mais je me demandais si je pourrais la rendre heureuse. J’avais peur qu’elle ne puisse pas se faire à notre genre de vie si différent du sien. Il m’était venu à l’idée de mettre à ma place l’aîné des enfants de mon frère Majorique qui va sur ses seize ans. Mon père est encore capable de voir à son affaire et il a un engagé de première classe. Moi, j’aurais pu les aider pendant les quatre mois de vacances. On ne le dirait pas à mon langage, mais je suis bachelier et j’aurais aimé étudier le droit. C’était bien faisable… mais au bout de quatre ans, j’aurais été « un avocat sans causes » et c’est déjà long quatre ans de fiançailles.
J’avais pensé, aussi, à demander un emploi du gouvernement, mais, en supposant que je l’obtienne, il m’aurait fallu commencer au bas de l’échelle et, « petit employé » à dix-huit piastres par semaine, je n’aurais pas eu belle façon d’aller demander en mariage la fille d’un sous-ministre. Je faisais mieux de rester « gros habitant » comme devant.
Àbien considérer, il était clair que tout ce que je ferais pour sortir de ma condition m’abaisserait, non seulement dans ma propre estime, mais encore dans celle de M Carrière. Cependant, comme je l’aimais, j’espérais que tout s’arrangerait… Tout s’est arrangé, en effet, mais pas comme je pensais. Je me suis fait remettre à ma place : j’y reste. »
Le menton levé, le front têtu, il avait un air déterminé que je ne lui connaissais pas. Ce n’était plus notre Jean hésitant et timide que j’avais devant moi, c’était le paysan éternel. Et je me disais que, en fin de compte, celle qui a triomphé de vous, ma petite Sylvie, ce n’est pas Pauline, quoi qu’elle en pense, c’est la terre. Il me semble que cela devrait vous consoler un peu. En tout cas, c’est ce que souhaite de tout son cœur votre vieille et fidèle amie
V. A. Tessier
P. S. — Ma Régina veut vous écrire un petit mot.
Chère mademoiselle Sylvie, la nouvelle que vous venez d’apprendre, je la connais, moi, depuis dix jours. J’ai confié le chagrin qu’elle devait vous causer à Notre-Dame-de-pitié, afin qu’elle vous aide à le supporter. J’ai fini ma neuvaine ce matin, j’ai confiance en son efficacité et il me semble que je ne peux pas faire mieux que de vous le dire pour vous prouver mon humble amitié. — Régina.