‹ Canadiennes d’hierChapitre 34 sur 41 · M Sylvie Carrière à M Tessier

M Sylvie Carrière à M Tessier

Québec, 5 novembre 1913.

Vous connaissez la cause de mon long silence. Cela me dispense d’en demander le pardon. Je sais que vous avez été mise au courant du triste état où m’a plongée votre dernière lettre et Cati m’a appris, depuis peu, que vous avez aussi écrit à papa quand vous m’avez annoncé la terrible nouvelle. J’avais pressenti votre bienfaisante influence avant d’en être instruite car il avait tout de suite changé d’attitude. Il s’est montré ce qu’il a toujours été au fond — mais tout au fond — sensible et compréhensif. Il fallait être susceptible comme je l’étais pour voir dans ses manières affectueuses et ses prévenances le genre de tendresse qu’il m’aurait témoignée si j’avais subi une opération chirurgicale dangereuse mais nécessaire ; je croyais y discerner la satisfaction d’avoir gagné la partie et j’en souffrais. Je suis reconnaissante à mon père de sa bonté, mais je ne peux me défendre de lui en vouloir un peu, même si l’événement semble lui avoir donné raison. C’est sa logique spécieuse, sa fausse sagesse qui m’ont empêchée d’obéir à ma première impulsion. J’aurais dû braver son déplaisir et me jeter à la tête de Jean. C’est ce que Pauline a fait et avec quel succès !

Il n’était plus un cultivateur au moment où elle a fait jouer le déclic de son piège à mari : il était un jeune homme, un homme… tout court. Il n’a pas eu le temps de se dire qu’elle n’avait pas sa pareille pour traire les vaches et fabriquer le pain de ménage, il a été pris avant toute réflexion, il vous l’a dit. C’est aussi simple que cela.

Je ne devrais pas m’occuper de lui puisque j’en suis séparée par un acte définitif, mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas le chasser de mon cœur si vite, il a trop fait partie de ma vie depuis un an ; et, je peux bien l’avouer, je suis atrocement jalouse de Pauline.

Je ne veux pas penser, mais dans le vague où je me force à rester pour souffrir moins, passent toutes sortes d’images que je ne parviens pas à écarter immédiatement. Parmi les plus précises et les plus avouables revient, trop souvent pour mon repos, une petite scène champêtre que j’essaie vainement de trouver ridicule.

Quand, ici, je vois le soleil à travers un voile de deuil, il me semble que toute la lumière, toute la joie du monde baigne St-Jean-Port-Joli. Je le vois au soir d’un beau jour dans un poudroiement vert et or. Au fond, sur sa colline bleue, St-Aubert — qui, à cette heure, étincelle de toutes ses fenêtres — dresse sur le ciel rosé son modeste clocher tout vibrant d’angélus. Dans un enclos ou viennent d’entrer, pour la traite du soir, de nombreuses vaches mugissantes, un jeune couple, sans un geste inutile, accomplit sa besogne journalière. Le mari s’empresse à faciliter la tâche de sa femme : il range les bêtes en posture favorable, ajuste le petit banc et le seau de ferblanc, tient la vache vicieuse par les cornes, pendant que sa compagne dont je vois le gros chignon, les coudes en mouvement et la croupe débordante, prestement, fait gicler le lait entre ses doigts. Indifférent à ce spectacle, dans l’intervalle et en attendant d’emporter à la laiterie les grands seaux pleins de lait chaud et mousseux, le jeune homme, les bras en anse de panier, lève au ciel, pour y chercher un pâle croissant de lune ou les premières étoiles, le beau profil et les beaux yeux bleus qui me sont toujours chers.

Chaque fois que la vision repasse sous mes paupières, en même temps se présente à mon esprit un jeu de mots facile, trivial, idiot, dont je vous fais grâce… et je constate que cette bonne vieille ironie de famille dont papa s’est servi il n’y a pas longtemps pour me faire de la peine est une bien pauvre ressource contre le chagrin. Régina possède une meilleure recette d’apaisement. J’envie la Belle sérénité qui pare son aimable visage, mais je ne suis pas encore assez avancée en perfection pour chercher dans la prière seule la consolation qu’il me faut.

J’essaie de me persuader que Pauline n’est pas aussi heureuse que je l’aurais été à sa place, que l’image du marchand de prunes doit s’interposer quelquefois entre elle et celui qu’elle m’a volé. Je lui suppose des regrets qu’elle n’a peut-être jamais eus ; mais, d’autre part, je me dis que, pour une personne de sa trempe, le beau bien au soleil, les animaux de race, le grand poulailler modèle, ont sûrement plus de prix que les joies sentimentales. S’il en était autrement, elle n’aurait pas mérité d’être choisie par la grande jalouse, elle ne serait pas l’élue de l’intéressée par excellence : la terre.

Je n’envie pas un bonheur de cette sorte, le mien eût été d’une autre qualité.

Et Jean ? — Les échos de sa voix habitent nos vieux murs. — Se souvient-il de moi quelquefois ? Je ne dois pas le désirer, cela ne serait pas moral.

Gros’maman, j’ai pris l’habitude de penser tout haut avec vous. Aujourd’hui encore, je soulage mon cœur, mais c’est la dernière fois. J’ai abusé de votre bonté et de vos nerfs, je vous promets d’être moins égoïste à l’avenir. Pour me tirer du marasme, je vais travailler de mes dix doigts à des travaux utiles qui m’occuperont corps et âme.

Je n’ai pas la vocation et j’aurais mauvaise grâce d’offrir à Dieu un cœur encore plein de regrets douloureux, mais j’entrerai quand même à l’Hôtel-Dieu lundi prochain. Papa m’a permis d’y suivre un cours d’infirmière. C’est à deux pas d’ici, je viendrai le voir souvent et Cati aura bien soin de lui ; je n’aurai pas d’inquiétude.

Ne pourrez-vous jamais venir à Québec, gros’maman ? et, en attendant que vous vous y décidiez, Alice et Régina ne viendront-elles pas, cet automne, faire vos provisions d’hiver ? Je compte sur leur visite. Il faut que vous me voyiez, au moins par leurs yeux, dans mon uniforme blanc, sous mon long voile d’épouse… de la souffrance humaine.

Et dire que je suis bannie du pays de mon âme, de ce St-Jean-Port-Joli où j’espérais vivre et mourir !

Je vous embrasse, ma véritable amie, et je ne vous dis pas adieu.

Sylvie

P. S. — Les Berti sont en Espagne et, suivant l’expression consacrée, ils sont enchantés de leur voyage. Songez donc, ils ont assisté à une course de taureaux et Hélène a failli s’évanouir ! n’est-ce pas délicieux ? Quand je pense qu’ils m’avaient offert de les accompagner pour me remettre le cœur !

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