‹ Canadiennes d’hierChapitre 35 sur 41 · 1916 M Sylvie Carrière à M Tessier

1916 M Sylvie Carrière à M Tessier

Québec, 1 mai 1916.

Je me reproche de vous avoir laissée sans nouvelles depuis plus d’un mois. Je sais bien que vous n’êtes pas inquiète quand je traîne un peu ; vous vous dites. « Sylvie ne m’oublie pas, seulement, elle est très occupée et n’a rien de particulièrement intéressant à me communiquer » ; mais tarder à ce point c’est par trop se fier à la télépathie et à votre indulgence. Je ne peux pas prétexter le manque de loisir, je sais qu’une toute petite lettre, écrite hélas ! quelquefois à la hâte, suffit à satisfaire votre cœur et à tenir votre esprit en repos. Elle vous plaît par son laconisme même, vous y voyez une preuve de ma bonne santé morale. Depuis la reprise de notre correspondance, d’ailleurs, vous m’avez donné l’exemple de la brièveté. J’ai compris votre fatigue et vos craintes. Je sais qu’il est un sujet défendu sur lequel j’aurais été tentée de revenir si j’avais laissé courir ma plume. Il y en a encore un autre que, sans nous donner le mot, nous avons laissé tomber : la guerre, sujet permanent d’inquiétude et d’espoir qui malheureusement ne se réalise pas vite. Sur celui-là, il y avait beaucoup à dire. Nous avons cessé d’échanger nos impressions précisément parce que nous sentons de la même manière. En appliquant aux circonstances présentes le conseil de Gambetta : « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais », nous avons considérablement abrégé nos lettres. Cela m’a permis de diriger mon effort épistolaire sur Montréal où je trouve dans ma famille des divergences d’opinion qui m’affligent.

Hélène tricote avec ardeur pour les soldats canadiens, mais elle pense qu’on devrait les garder au pays. Elle continue de se mettre en quatre pour recevoir les Académiciens de passage, elle se pâme d’admiration pour les braves officiers aux bras en écharpe, missionnaires du droit et de la justice, — à condition toutefois qu’ils soient élégants dans leurs uniformes, — mais elle ne veut pas admettre que le Canada se doit de prendre part à la lutte, qu’il y va de son honneur et de son avenir. On ne dirait pas qu’elle est la fille de mon père ! Ce n’est pas lui, votre vieil ami, qui se serait laissé influencer par la propagande boche si habilement camouflée qu’elle soit. Son cœur était infaillible. Comme j’ai été constamment auprès de lui pendant sa dernière maladie, je peux affirmer que l’anxiété continuelle que lui causaient la durée de la guerre et l’incertitude de son issue, ainsi que le sentiment de son impuissance à servir la bonne cause, a hâté sa fin. Pauvre papa ! je le regrette toujours, mais je le trouve heureux de reposer en paix dans le cimetière de St-Jean-Port-Joli et je ne veux pas m’attendrir sur sa perte. Dans ma profession, pour rester maîtresse de ses nerfs, il faut oublier ses chagrins personnels.

C’est parce que je n’étais pas sûre de moi, chère gros’maman, que j’ai attendu six mois pour vous entretenir d’un petit incident qui s’est produit après ses funérailles en novembre dernier. J’étais restée la dernière au bord de la fosse où l’on venait de le descendre. Gustave était allé rejoindre Hélène et ses fils qui vous entouraient en m’attendant. Je revenais lentement en m’essuyant les yeux lorsque, sans l’avoir entendu venir, je me suis trouvée en présence de celui-là même que j’aurais préféré ne pas rencontrer, surtout en ce moment où j’avais l’âme ouverte à tous les regrets. C’était assez pour ma sensibilité de l’avoir entendu chanter « l’Adieu » de Schubert pendant le service. J’ai « vu » qu’il venait m’offrir des condoléances ; sa voix, aspirée par la rumeur du fleuve, était à peine perceptible. J’ai chancelé, mais Dieu m’a préservée de tomber dans les bras du mari de Pauline Bellanger, ou de choir à ses pieds. Mes neveux accouraient au-devant de moi, ils m’ont aidée à faire bonne contenance. J’ai balbutié quelques mots de remerciements sans oser lui tendre la main et continué d’avancer vers la grille. Là, je me suis retournée pour un dernier adieu à mon père et pour le voir, lui, encore une fois. Il se tenait immobile et tête nue à l’endroit où je venais de lui parler. Je n’avais pas marché longtemps, il n’avait pas bougé et il me paraissait déjà loin, presque perdu dans la grisaille de l’allée. Seuls, son front blanc, la ligne sombre de ses cheveux, la forme parfaite de sa tête, se distinguaient nettement contre le ciel bas. Sur la grève toute proche, les lourdes lames grises des grandes marées d’automne lançaient très haut leur écume blanche en se brisant sur les rochers.

Je me suis demandé, après réflexion, si Jean est venu à moi de lui-même ou si vous lui avez suggéré de le faire et, dans ce cas, quel avait été votre mobile. Il a vieilli déjà ; des rides, légères, il est vrai, témoignent de ses rudes travaux ; mais il est toujours beau. Ses vêtements étaient soignés bien que d’étoffe du pays et de coupe domestique, et il sentait légèrement l’écurie… pas plus, d’ailleurs, que certains sportmen des mieux cotés. Si vous avez eu l’intention de le dépoétiser à mes yeux, vous avez manqué votre but, gros’maman. Mais si vous avez voulu qu’il me voie, les joues livides et le nez rouge, vous avez réussi au-delà de vos espérances. L’image qu’il gardera de moi est rien moins que troublante. En avait-il besoin pour apprécier le teint « magnifique » de sa douce moitié ?

J’ai hâte d’être assez vieille pour ne plus souffrir d’un retour sur ce passé. Un temps viendra, je le suppose, où la grande déception de ma jeunesse ne sera plus qu’un sujet de douce mélancolie. Depuis quelque temps, j’étais parvenue, sinon à écarter entièrement, du moins à refouler ces réflexions à la Desbordes-Valmore et je m’étais bien promis de ne plus vous en parler. Et alors ? D’où vient qu’aujourd’hui je sorte de ma réserve après en avoir reconnu l’avantage ? Pourquoi cette revue de mes déceptions, inquiétudes et chagrins de famille ? C’est afin de vous préparer à un événement de peu d’importance mais qui se rattache, en quelque sorte, à ce que je viens d’écrire.

Vous ne serez pas trop surprise, je l’espère, si je vous annonce sans autre préambule que je m’embarquerai pour la France, via l’Angleterre, après-demain, jeudi, avec sept de mes compagnes, à destination de l’hôpital de Saint-Cloud. Je n’entre pas dans les détails de notre organisation, vous les connaîtrez par les journaux. Vous y verrez même une photogravure de notre groupe.

J’arrive de Montréal où je suis allée faire mes adieux et régler définitivement avec mon beau-frère nos affaires de famille. Notre maison des remparts, comme un temple de la Paix, restera fermée jusqu’à la fin de la guerre.

Ma vieille Cati est en pension depuis trois semaines, chemin Ste-Foye, chez nos bonnes sœurs de St-Joseph de St-Vallier, St-Jean-Port-Joli et autres lieux. Elle est aussi heureuse qu’elle peut l’être ici-bas. Depuis la mort de « monsieur Jacques », elle ne pense plus qu’à l’autre monde et la nouvelle de mon départ ne l’a pas affectée outre mesure. Quand j’ai été la voir, hier après-midi, un salut du Saint-Sacrement sonnait à la chapelle comme j’entrais dans le couvent. Ma Cati est venue au parloir, son voile noir sur la tête et n’a pas caché sa contrariété… ni sa satisfaction quand j’ai écourté ma visite pour lui permettre d’assister à l’office.

La traversée m’effraie un peu ; je me soupçonne de ne pas avoir le pied marin. Les éléments me paraissent plus redoutables que les Allemands. La flotte anglaise va me préserver des sous-marins, mais pas du mal de mer.

S’il fait beau, jeudi après-midi, chère gros’maman, peut-être irez-vous, vers cinq heures, avec Alice, Régina ou votre vieux garçon, sur le bord de la côte, voir filer, à trois lieues au large, la fumée noire et le sillage blanc du « Métagama ». Quand il passera entre le Pilier et l’île aux Coudres, votre petite Sylvie tendra toute sa pensée et tout son cœur vers vous et St-Jean-Port-Joli.

J’ai eu envie d’aller vous embrasser avant de partir, chère et précieuse amie. Dans ce geste filial, j’aurais mis toute l’affection, toute la reconnaissance que des mots ne sauraient exprimer. Je me prive de ce bonheur pour nous épargner, à toutes deux, des émotions trop fortes. Votre santé en aurait souffert peut-être et garde Carrière a besoin de tout son sang-froid.

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