‹ Canadiennes d’hierChapitre 36 sur 41 · 1918 M Régina Dumas à M Sylvie Carrière

1918 M Régina Dumas à M Sylvie Carrière

St-Jean-Port-Joli, 25 novembre 1918.

On n’osait pas croire à la bonne nouvelle de l’armistice. Ça paraissait trop beau pour être vrai, même à nous autres qui, grâce à nos deux mères patries et à notre éloignement du théâtre de la guerre, n’avons pas entendu le canon ni subi les horreurs de l’invasion. Quel cri de délivrance a dû retentir en France à l’annonce de cette paix obtenue au prix de si grands sacrifices. J’imagine que la joie n’a pas dilaté les cœurs en proportion de ce que l’inquiétude les avait serrés pendant si longtemps : il y reste trop de deuils et de soucis de toutes sortes.

Chez nous, il manquait à notre joie la présence de celle qui aurait été si heureuse de la victoire des Alliés. Notre bonne gros’maman nous a quittés pour le ciel, le 26 octobre. J’ai attendu pour vous l’écrire que l’horizon se soit éclairci.

Depuis plus d’un an, sur sa recommandation, je vous cachais les progrès de sa maladie ; elle disait : « Il ne faut pas inquiéter ma chère fille ni la distraire de la tâche qu’elle accomplit. » Vous étiez toujours présente à son esprit, même lorsque vos belles cartes illustrées étaient un peu espacées. Jusqu’à ses derniers jours, quand on l’entendait murmurer « la vaillante », on savait à qui elle pensait.

La mort de sa parente et amie, M Rivet, survenue l’hiver dernier, l’avait éclairée sur son propre sort. Elle nous avait dit : « Je n’irai pas loin par derrière. »

Devenue complètement sourde depuis au-delà d’un an, au lieu de s’en plaindre, elle prétendait y trouver de grands avantages. Sa voix était toute changée, durcie et comme tournée en dedans. Elle disait en détachant chaque parole : « Depuis que je suis entrée dans le grand silence, je vois plus clair, j’ai le temps de me recueillir, je comprends mieux. Ce n’est pas sur vos lèvres, mes pauvres enfants, que je lis la vérité, c’est dans vos yeux, par moments, et plus sûrement encore en moi-même. Si je juge de votre affection par la peine que vous prenez pour me faire des menteries, vous devez m’aimer beaucoup. Soyez tranquilles, je ne crains plus rien, pas même le jugement. J’ai confiance en la miséricorde de Dieu. »

Le croirez-vous ? elle qui avait tant eu peur de la guerre quand celle-ci n’était qu’à l’état de menace, était devenue relativement calme et sans inquiétude quant au résultat de la plus terrible de toutes. Elle avait une confiance inébranlable dans la valeur et le patriotisme des Français ainsi qu’en la justice de leur cause.

Dès le commencement, le mot prophétique de Jules Lemaître mourant : « Ce sera une résurrection » lui avait donné un point d’appui. Elle le répétait souvent en ajoutant : Une résurrection ne peut qu’amener la victoire… le bon Dieu n’est pas un Sauvage… et la Sainte Vierge aime particulièrement la France. Elle faisait ces réflexions en lisant les nouvelles, quand, malgré son parti pris d’optimisme, elle ne pouvait se défendre d’être un peu nerveuse et elle combattait ses grosses craintes à coup d’oraisons jaculatoires. Tous les saints Français, canonisés ou non, y passaient. Il fallait rire malgré tout. Elle les priait sur le ton du commandement et s’écriait de sa voix étrange : « Grand saint Louis, les Infidèles sont en France, qu’est-ce que vous attendez pour les chasser ? Sainte Geneviève, faites quelque chose : vous n’avez pas coutume d’avoir peur des boches, faites quelque chose » ; ou bien : « Bonne petite Jeanne d’Arc, donne la main sans rancune à saint Georges puisqu’il est du bon bord à présent ; mettez-vous ensemble et priez fort. »

Elle invoquait Péguy et Guynemer ; elle aurait eu le cœur de leur adjoindre Clemenceau s’il n’avait pas été vivant.

Je n’ai pas besoin de vous dire que les consolations de la religion ne lui ont pas manqué, ni les bons soins. Nos religieuses ont saisi l’occasion de montrer leur reconnaissance à la grande amie qui les aimait tant et nous ont été d’un grand secours.

Tout est demeuré dans la maison comme si notre gros’maman ne l’avait pas quittée. Pas un meuble n’a été changé de place, pas un bibelot n’a été dérangé. Mon frère Élie est son héritier. Alice et moi nous restons attachées sur le bien. Le vieux garçon n’est pas encore habitué à être le maître et ne le sera pas de sitôt, il se sentira toujours chez madame Tessier. Nous avons hérité d’elle, à part égale, sa grande amitié pour vous. Jointe à l’admiration que nous avons éprouvée à première vue, c’est plus qu’il ne nous en faut pour désirer vous revoir.

Je suppose que vous reviendrez au pays prochainement. Malgré votre long séjour en France et toutes les raisons que vous avez d’aimer et d’admirer notre mère patrie, il doit y avoir encore un peu de place dans votre cœur, sinon pour le Canada, du moins pour notre province de Québec. Il a dû vous arriver quelquefois de remonter le St-Laurent en imagination et de vous laisser porter sur ses ondes jusqu’au paisible cimetière de chez nous.

Et, après toutes vos tribulations, vous devez avoir besoin d’une détente dans le calme de la campagne. Où pourrez-vous la trouver plus complète qu’à St-Jean-Port-Joli, dans la maison de gros’maman Tessier ? Venez donc sans cérémonie, nous vous recevrons de notre mieux ; vous serez portée sur la main. Vous dormirez « dans » le gros lit de plume de la chambre rose, vous savez celui dans lequel on tombe comme dans la crème.

J’espère que l’accent canadien et nos « archaïsmes » (pour ne pas dire plus) ne choqueront pas trop vos oreilles françaises. On ne craint pas vos remarques, on sait que, comme dirait M Rivet, les vrais savants sont indulgents, indulgents, indulgents ! D’ailleurs, si vous avez trop de mal à nous comprendre, nous demanderons à mère François-d’Assise et à sœur Bernadette de nous servir d’interprètes.

Je risque cette petite taquinerie pour vous remettre dans l’atmosphère québécoise. Vous pourriez croire que notre mentalité a changé durant votre absence. Il n’en est rien hélas !… ou pas hélas ! En compensation, s’il en est besoin, je peux vous assurer de l’immuabilité de nos sentiments.

Au plaisir de vous revoir, chère mademoiselle Sylvie, nous espérons tous trois que ce sera bientôt.

Régina

P. S. — J’ai gardé pour la fin une nouvelle qui, j’en ai peur, vous causera une pénible impression et que je ne peux pas, cependant, vous laisser ignorer. Je la copie du « Soleil » de Québec :

« À St-Jean-Port-Joli, le 19 octobre courant, est décédé de la grippe espagnole, à l’âge de 28 ans et trois mois, Joseph-Amédée-Jean Leclerc, époux de Pauline Bellanger. Outre son épouse, il laisse pour pleurer sa perte, son père, de nombreux parents et quatre enfants. »

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