‹ Canadiennes d’hierChapitre 37 sur 41 · M Sylvie Carrière à M Dumas

M Sylvie Carrière à M Dumas

Paris, 24 décembre 1918.

La mort de ma chère et parfaite amie, madame Tessier, m’afflige profondément, mais elle ne me surprend pas beaucoup. Malgré vos efforts pour me cacher la gravité de son état, j’avais remarqué dans vos dernières lettres une contrainte qui m’inquiétait. L’impression m’en était si pénible que je m’empressais de l’écarter et, chose singulière, maintenant que mes appréhensions se sont changées en certitude, je ne peux pas croire, je ne peux pas me faire à l’idée que je ne reverrai jamais, en ce monde, notre chère gros’maman. Je cherche à m’expliquer cette nouvelle disposition d’esprit. Il est vrai qu’il y a entre nous l’immensité de l’océan et qu’à trois mille milles de distance, les événements de St-Jean-Port-Joli peuvent paraître irréels… Est-ce pour cette raison que je ne retrouve pas dans mon cœur, qui pourtant n’a pas changé, ce sentiment de séparation définitive, ce déchirement, éprouvés il y a près de trois ans en descendant le St-Laurent ?

Ce jour-là, il m’avait semblé que mes parents et mes amis n’attendaient que mon départ pour mourir, que je leur arrachais l’âme pour compenser ce que je laissais de la mienne au pays. Il avait fallu rien moins qu’une extrême détresse physique pour me délivrer de ces pressentiments. Pendant trois jours, je n’avais plus pensé qu’à combattre le mal de mer, mais le quatrième jour, — le jus d’orange et le changement de scène ayant rétabli, en même temps, mon équilibre physique et mon équilibre moral, — garde Carrière, dans son costume bleu marine (genre Armée du Salut), s’était trouvée sur le pont, dès le matin, avec ses compagnes de voyage, en admiration devant le spectacle grandiose de 26 beaux icebergs qui se coloraient sous les caresses du soleil et qui, à distance respectueuse, paraissaient doux comme des agneaux.

Et ce fut l’arrivée en Angleterre, le séjour de six semaines à Londres, à l’hôtel Thackeray dans le Strand, et la visite de la ville ; puis la traversée de la Manche, agrémentée d’un court mais violent mal de mer, et notre entrée en fonction dans un hôpital anglais près des falaises d’Étretat ; enfin, après quelques mois, notre installation à l’hôpital de Saint-Cloud, établi à l’emplacement du champ de courses de M. Edmond Blanc, en face du mont Valérien.

En entrant en France, on respirait un air d’héroïsme ; le dévouement, l’esprit de sacrifice étaient constants et devenaient contagieux. Je m’étais vouée corps et âme à mon rôle d’infirmière où je me pensais bien à l’abri des surprises sentimentales. Je ne quittais ma baraque que pour les heures de repos indispensable et, au milieu des braves poilus confiés à ma garde, je me sentais immunisée par la compassion et l’admiration même que j’éprouvais pour tous mes malades.

Des héros ! ma chère amie, qui, tous les jours pendant des mois et des années, avaient risqué généreusement leur vie et étaient prêts à recommencer.

Ils se montraient tous gentiment reconnaissants de nos soins et gais, malgré, pour la plupart, la triste certitude de rester infirmes. Dès que leurs souffrances diminuaient, ils plaisantaient, riaient, chantaient comme s’ils revenaient d’une partie de plaisir. Évidemment, il y avait des nuances dans la manifestation de leur fermeté d’âme, suivant l’éducation et le tempérament de chacun. Il s’en trouvait de silencieux qui étaient aussi courageux que les autres et tout aussi sympathiques.

Parmi les plus gravement atteints, il y en avait un que l’on avait amputé d’une jambe et qui se rétablissait difficilement. Je peux bien vous le nommer, il s’appelle André P. et il appartient à une famille de grands industriels parisiens. Nous l’avons habitué, sa béquille et moi, à marcher avec sa jambe artificielle. Il ne serait pas beau, même si ses traits ne portaient pas les traces des fatigues de trois années de tranchées et des souffrances causées par la blessure qui l’avait conduit à l’hôpital, mais son visage est tout intelligence et noblesse de pensée. Il causait peu et de choses sérieuses, tout simplement, sans aucun pédantisme. Ses yeux brillaient et il devenait éloquent lorsqu’il parlait de Paris, sa ville natale, dont il connaît tous les monuments, tous les coins intéressants et leur histoire. Je ne pouvais trouver de meilleur guide pour le visiter. Sur la fin de sa convalescence, à mes jours de permission, il m’a fait avec fierté les honneurs de la ville incomparable.

J’étais arrivée à la fin de mon séjour à Saint-Cloud sans avoir eu l’occasion d’en sortir. Situé sur les pentes des hauteurs qui dominent la Seine, l’endroit est, d’ailleurs, charmant et plein d’intérêt par ce qu’il rappelle du passé et par ce qu’il est devenu pendant la guerre. On avait à portée de la vue le plus puissant phare du monde destiné à la navigation aérienne, et l’on pouvait, sans se déranger de ses occupations, assister a des tirs de barrage, au départ des escadrilles qui se rendaient au combat et guetter leur retour, quelquefois hélas ! vainement.

Pour notre dernière promenade, André m’avait menée voir à Saint-Étienne-du-Mont, qui est l’une des plus vénérables églises de Paris et l’une des plus remarquables au point de vue artistique, les admirables vitraux, le jubé, le portail et la châsse de sainte Geneviève, patronne de la ville.

En revenant prendre le métro, nous étions entrés, dans la cour du musée de Cluny, voir encore une fois les fenêtres gothiques et les magnifiques lucarnes que j’avais regardées plutôt distraitement à une précédente visite au Musée.

On m’en faisait trop admirer, j’éprouvais parfois de la fatigue. Ce jour-là, pour un autre motif, j’avais peine à écouter les explications de mon guide. Le moment approchait de lui dire adieu et mon cœur se serrait ; je me rendais compte pour la première fois de la force du sentiment qu’il m’inspirait. Je ne savais rien de son passé, il ne m’avait rien dit de ses projets d’avenir, je n’espérais rien de précis sinon que, peut-être, l’adieu pourrait se changer en au-revoir. Mon visage devait laisser voir le « trop-plein » de ma tristesse, malgré les efforts que je faisais pour paraître m’intéresser aux croisillons de pierre des fenêtres gothiques. Nous étions dans le coin de la cour, à droite, près de la margelle du puits du manoir du Sauvage, — je m’en souviendrai toujours, — André parlait des armes du cardinal d’Amboise, des abbés de Cluny et, je ne sais plus par quelle transition, il en est venu à me dire qu’il était séminariste avant la mobilisation et qu’il avait l’intention de poursuivre ses études de théologie aussitôt que sa santé le lui permettrait, les épreuves de la guerre n’ayant fait que l’affermir dans sa vocation.

Encore un qui avait mieux à faire que de se consacrer à mon bonheur !

Le coup a été rude, mais je l’ai encaissé sans sourciller, les yeux rivés à un croisillon de fenêtre comme à celui d’un crucifix. J’ai appris en France à montrer du cran. L’exemple ne m’a pas manqué.

Avant cette dernière déception, j’hésitais à suivre mes compagnes à Constantinople où l’on requiert nos services aux hôpitaux des Alliés. Mais, après cela, je n’ai rien de mieux à faire que de rester à la tâche jusqu’au bout, malgré un peu de fatigue et une forte dépression morale. C’est le meilleur moyen de m’en tirer.

Il n’est guère probable que je m’éprenne jamais d’un sujet du Grand Turc, mais si cela arrivait, soyez tranquille, Régina, je suis bien sûre que celui-là aussi se défilerait comme les autres. Allah lui en ferait un devoir.

Je ne sais pas combien de temps on aura besoin de nous là-bas. Je voudrais, en revenant, puisqu’on nous débarquera à Marseille, en profiter pour voir le Midi et, tandis que je serai en France, visiter aussi la Touraine, la Normandie, la Bretagne. Si rien ne vient contrarier mes projets, je ne retournerai pas au Canada avant la fin de l’année qui va commencer, peut-être même un peu plus tard.

Je vous tiendrai au courant de mes faits et gestes. Les cartes postales illustrées sont faites spécialement pour les nomades, les paresseuses ou les personnes très occupées qui n’oublient pas cependant leurs amis.

Dès mon arrivée à Québec ou à Montréal, je vous écrirai quand je pourrai profiter de votre invitation amicale, mais je peux vous assurer immédiatement que je l’accepte avec joie. Après ma sœur et sa famille, peut-être même avant eux, vous êtes les seules personnes vivantes qui m’attirent au Canada.

Dans votre modestie, ma chère amie, vous avez cru nécessaire de me rappeler — oh ! délicatement, comme vous savez dire toutes choses, — le cimetière de St-Jean pour m’engager à retourner chez vous. Je ne l’ai jamais oublié et de nouvelles raisons viennent s’ajouter aux anciennes pour me le rendre cher. Mais, même sans ce devoir de piété filiale, j’aurais été heureuse de me retrouver à St-Jean-Port-Joli et dans la maison de madame Tessier avec tout son bon monde. Je la sentirai présente au milieu de nous. Tant que le souvenir de sa rayonnante bienveillance vivra dans le cœur de ceux qu’elle aimait, il les rapprochera, il les unira dans une sorte de fraternité spirituelle. Je n’aurais pas eu besoin de ce lien pour apprécier votre amitié, ma chère Régina ; même quand vous n’étiez que la fidèle secrétaire de M Tessier, je sentais entre les lignes de ses lettres un courant de sympathie qui gardait votre personnalité et m’attachait à vous.

La nouvelle de la mort de Jean Leclerc m’a causé une douloureuse émotion, pas comparable cependant à celle que m’avait produite l’annonce de son mariage. Pour moi, c’est cette fois-là qu’il est mort. Je compatis de tout mon cœur au chagrin de sa famille, surtout à celui de ses vieux parents, et j’imagine leur inquiétude en ce qui concerne la succession au « bien des ancêtres ».

Si l’on m’avait dit, il y a cinq ans, que j’en viendrais à remercier Dieu de n’avoir pas permis que j’épouse ce pauvre Jean, je n’aurais pas voulu le croire et, pourtant, je ne voudrais pas être à la place de Pauline à présent.

Ce pauvre Jean, quand il m’arrivait de penser à lui, depuis deux ans, c’était pour l’accuser de manquer de cœur ou d’intelligence. Cultivateur et père de famille, il était justifiable de rester tranquille sur sa belle terre et d’être profiteur de guerre, — sans qu’il y eût de sa faute, d’ailleurs, — mais je ne pouvais pas me défendre de le comparer à ceux de Courcelette et de Vimy, et à son désavantage.

Sa mort le relève dans mon estime. Il devait se sentir atteint depuis quelque temps déjà, c’est évident. Je me souviens qu’à notre dernière rencontre il m’avait paru fatigué et je me souviens, de plus loin encore, que tante Louise avait pour son « petit », qui était grand et fort, une sollicitude qui paraissait exagérée. Elle avait toujours peur qu’il prenne froid. La bonne vieille maman connaissait le point faible de cette riche nature, elle avait discerné la menace.

Ce soir, Régina, je demeurerai en votre compagnie longtemps après avoir déposé mon porte-plume. Je vous écris en attendant d’aller, avec deux de mes compagnes, à la messe de minuit à Saint-Roch qui est l’une des plus belles églises de Paris. C’est cependant à la modeste église de St-Jean-Port-Joli que le chant du Minuit, chrétiens ! va me reporter. Je croirai entendre la voix merveilleuse « du plus joli garçon de la province de Québec ». C’est un beau souvenir à conserver, n’est-ce pas, au fond d’un cœur de vieille fille ?

Cette nuit, vous me croirez sans peine, je ne ferai partie d’aucune bande joyeuse qui réveillonnera et dansera dans un restaurant pour oublier le cauchemar de la guerre. Mes deuils et mes déboires sentimentaux aidant, je résiste sans effort à l’appel du turkey trot ou du tango.

Quand vous recevrez ma lettre, je serai en route pour le Levant. Priez Dieu que j’en revienne.

Il ne me reste plus, ma chère Régina, qu’à vous souhaiter, ainsi qu’à Alice et à M. Dumas, une bonne et heureuse année et, à la canadienne, le paradis à la fin de vos jours.

Sylvie

P. S. — Je ne crains pas vos taquineries, chère amie, elles ne peuvent pas être sottes ni méchantes. Dieu veuille que j’aie assez profité de mon séjour en France pour qu’on s’en aperçoive à mon accent et à la correction de mon langage.

Page 1