1920 M Sylvie Carrière à M Régina Dumas
Montréal, 8 juin 1920
Chère amie, mes chers amis, je suis de retour au pays depuis quelques jours et tout attristée de m’y sentir étrangère. Oh ! mes parents se sont montrés aimables, mais on dirait qu’ils ont peine à me reconnaître ; ils me prennent, je crois, pour une sorte de phénomène. Le contact est difficile à rétablir ; nous ne trouvons plus rien à nous dire.
Ils sont, disent-ils, fatigués d’entendre parler de la guerre. Il faut croire que ma présence suffit à la leur rappeler puisque je n’en ai pas soufflé mot depuis mon arrivée.
Pendant mes quatre années d’absence, si, moi, j’ai changé, ma sœur, elle, est restée la même. Elle est toujours aussi primesautière et aussi jolie, quoiqu’un peu lourde pour le genre papillon. Mon beau-frère a pris du ventre, mais perdu ses cheveux et sa jovialité. Mes neveux ont de la barbe et ne me tutoient plus ; ils m’intimident. Je ne sais rien de leurs idées, je ne peux même pas voir s’ils en ont. J’ai entendu parler de leurs prouesses sportives, pas de leurs études et je n’ose pas poser de questions.
Aussi, je ne m’attendais pas à trouver la famille si haut perchée. On ne m’avait pas écrit que le démon de l’agiotage l’avait conduite sur le sommet du Mont-Royal pendant la guerre. Entendez par ces paroles que mon beau-frère s’est fait construire une belle maison au point le plus élevé de la ville, plus haut que l’Oratoire St-Joseph, et qu’il l’a meublée luxueusement. Tout est battant neuf. Je me trouve dépaysée au milieu de ces splendeurs qui ne me rappellent rien.
Par surcroît, j’ai appris avec un serrement de cœur que notre vieille maison de Québec, la maison de Montcalm, ne nous appartient plus. Il était entendu qu’elle resterait fermée jusqu’à la fin de la guerre. L’année dernière, la paix étant signée, l’occasion s’est présentée de s’en « débarrasser » à bonnes conditions. J’étais à Constantinople, on ne savait pas quand j’en reviendrais, si même j’en reviendrais ; j’avais autorisé mon beau-frère d’agir en mon nom ; il a fait, m’a-t-il dit, comme si c’était pour lui. Il ne me restait plus qu’à le remercier de ses bons offices. Me voilà plus riche d’argent et plus pauvre de souvenirs, plus déracinée que je ne croyais. Mes vieux meubles n’ont pas été compris dans le marché — c’est encore beau — ils m’attendent à Québec, en magasin. Je verrai plus tard à en disposer ; pour l’instant, je ne songe qu’à me rendre le plus vite possible à St-Jean-Port-Joli.
Hélène ne peut pas dire au juste quand elle occupera sa villa de Valois. Elle ne se résigne pas à y passer tout l’été et doit partir, la semaine prochaine, en auto, avec ses fils, pour de courtes visites aux principales villes d’eaux des côtes de l’Atlantique. Si elle en trouve une à son gré, elle s’y installera pour quelques semaines. Gustave semble croire qu’elle ne se fixera nulle part. Il connaît sa phobie du peuple de Dieu et sait que la colonie montréalaise de cette race privilégiée affectionne particulièrement les plages américaines.
Ma sœur m’invite à faire partie de sa suite ; j’ai prétexté un grand besoin de repos pour refuser de l’accompagner. Je peux bien vous le dire, Régina, j’ai vu bien du pays depuis deux ans. Sans parler de Constantinople, j’ai visité la Côte d’Azur, la Côte d’Argent, la Côte d’Émeraude ; j’ai vu Nice, Biarritz, Paramé, pour ne nommer que ces plages. Vous comprenez que Atlantic City, Old Orchard Beach, etc., ne m’attirent pas irrésistiblement. J’aime mieux les bords de mon Saint-Laurent ô gué, et j’ai hâte de me retrouver avec vous, mes chers amis, dans la maison qui n’a pas changé, où l’on se souvient. Elle est mon port de salut. Chemin faisant, je m’arrêterai quelques heures à Québec, en pèlerinage. Hélène prétend que ma vieille Cati ne me reconnaîtra pas, je veux au moins m’en assurer. Je me propose de longer des rues étroites, de passer sous des porches, par des portes jadis fortifiées, de revoir la Terrasse, les remparts, les vieux canons ; je voudrais rencontrer des fantômes, y compris celui de l’ancienne Sylvie. J’irai ensuite déjeuner chez Kerhulu, puis je descendrai l’escalier de la basse ville… et je partagerai ma dévotion entre le buste de Louis XIV et l’église Notre-Dame-des-Victoires en attendant l’heure du train.
Si je n’avais pas l’espoir de me sentir enfin rapatriée en mettant le pied sur le sol de St-Jean-Port-Joli, je regretterais de ne pas avoir suivi ma première idée qui était de passer l’été en Bretagne.
Àcette fin, je m’étais rendue directement de Paris à Saint-Malo. Je vous raconterai les belles excursions que j’ai faites aux environs. Je me proposais de visiter ensuite la Bretagne bretonnante et d’y mettre toute la belle saison. Mais voilà ! La ville de Saint-Malo est bâtie sur une presqu’île, elle a la forme d’un navire et toutes ses statues font face à la mer. Chateaubriand, au pied des remparts, a l’air en contemplation devant le Grand-Bé, son tombeau, et ne voit pas plus loin en dehors de lui-même. Dans le jardin public, Duguay-Trouin paraît viser, par delà la Manche d’émeraude, particulièrement l’Angleterre. Mais, du point le plus élevé des remparts, le regard de Jacques Cartier fouille l’espace, franchit les mers, semble pénétrer dans le Saint-Laurent, apercevoir la pointe de Gaspé, l’île aux Coudres, le cap Diamant…
Je faisais ces réflexions un après-midi que j’étais assis sur un banc du jardin suspendu appelé « la batterie de Hollande », à quelques pas de la statue de notre découvreur. C’est dans cet admirable site que j’ai été prise de nostalgie. Des vers de Péguy me sont venus aux lèvres :
Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?
Quand nous reverrons-nous et nous reverrons-nous ?
Ô maison de mon père, ô ma maison que j’aime !
J’ai fait une dernière fois le tour des remparts, descendu l’escalier près de la tour Qui-qu’en-grogne et dit adieu le soir même à la maison natale de Chateaubriand, devenue l’hôtel où je logeais depuis une semaine.
J’étais partie d’un bel élan ! Trois jours après, je prenais, au Havre, un paquebot qui devait me ramener à toute vitesse au Canada. Toute cette hâte et tous ces frais pour me sentir, au débarquer, plus dépaysée, moins chez moi qu’en France et trouver la maison de mon père devenue la propriété d’un étranger.
Vous avez compris, chère amie, que je vous écris sous le coup du désappointement. À d’autres qu’à vous je ne parlerais pas aussi librement. Après quatre années d’absence, il faut que je prenne garde à ce que je dis comme si je n’étais pas du terroir car, si mes compatriotes n’ont pas changé, ils sont quelque peu susceptibles.
Il y a une partie de l’héritage de gros’maman que vous ne pensiez peut-être pas recueillir, Régina : celle de confidente de Sylvie Carrière. J’espère me conduire de manière que vous ne soyez pas tentée de renoncer à la succession. Sous votre apaisante influence, après la première émotion du revoir, la minute de silence suivie probablement d’un flot de paroles (je me connais), je suis sûre de recouvrer mon équanimité.
Àbientôt donc, chère amie, mes chers amis, je vous avertirai par carte postale illustrée (« château Ramezay », je la tiens prête à partir) du jour et de l’heure de mon arrivée. Il ne faudra pas venir me chercher au train : une vieille citoyenne de St-Jean-Port-Joli telle que moi doit être capable de s’y retrouver seule.
Sylvie