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M Daniel Robichaud à M Sylvie Carrière

St-Jean-Port-Joli, 20 juin 1920

Quand on vous a présenté M Daniel Robichaud, hier, chez M Tessier, j’ai bien vu que vous ne pensiez pas avoir devant vous la veuve de Jean Leclerc. Je n’aurais pas accepté d’entrer dans la grande salle si j’avais su qu’il y eût de la visite et surtout que la visite c’était vous. Une fois prise, il a bien fallu que je paraisse être à mon aise mais je ne l’étais pas.

Vous vous êtes montrée affable et tout a bien marché jusqu’au moment où ma petite fille, qui était gênée pour commencer, a fini par s’apprivoiser, s’est laissé embrasser par vous, s’est décidée à lever les yeux et à vous sourire.

Vous avez été frappée de sa ressemblance avec son défunt père. J’ai vu le bras qui l’entourait retomber comme s’il était cassé, j’ai vu blanchir et trembler vos lèvres. J’ai compris que la mémoire de ce pauvre Jean est encore vivante dans votre cœur, après sept années et tout ce qui est arrivé, et que ma présence ne pouvait pas vous être agréable. Mon agitation a été aussi vive que la vôtre. Sans m’en apercevoir, je me suis trouvée debout, j’ai pris ma petite Louise par la main et tourné les talons comme si on m’avait mise à la porte. M Régina était elle-même contente que je m’en aille, même si je partais comme les sauvages, sans dire bonjour. Elle a sauvé les apparences en disant de son air tranquille, tout en me reconduisant : « Je ne vous retiens pas, on dirait que le ciel se couvre, j’espère que vous aurez le temps de vous rendre à la maison avant l’orage et que vous reviendrez nous voir bien vite. »

Après mon départ, elle a dû vous raconter mon histoire, vous dire comment, sur le conseil, presque sur l’ordre de mon beau-père, j’ai été contrainte de me remarier pour garder à notre service un homme fiable, un « bon travaillant » accoutumé à cultiver notre terre depuis plusieurs années.

Daniel avait parlé de nous quitter un an avant la mort de Jean. Il avait un peu d’argent de côté, — chez nous il ne gagnait pas gros mais il ne dépensait rien, — à trente-cinq ans, il était bien temps qu’il pense à se marier. En vue de s’établir, il voulait prendre un lot en bois debout dans un canton de colonisation. Jean lui avait demandé d’attendre un an, il avait augmenté ses gages et promis de l’aider à se bâtir. On aurait dit qu’il avait le pressentiment de ce qui l’attendait.

Pourtant, le jour qu’il est tombé malade, il croyait bien n’avoir qu’un rhume ordinaire et ne savait même pas où ni comment il l’avait attrapé. Le matin, il avait été à l’église chanter un service anniversaire et, ensuite, au magasin faire quelques petits achats. C’est en revenant qu’il a été pris d’un gros frisson. Tante Louise lui a fait tout de suite une bonne ponce, mis une mouche de moutarde sur la poitrine et l’a forcé à se coucher. Elle lui avait préparé son propre lit comme elle faisait autrefois dans ses maladies d’enfant. Sa chambre donne sur la cuisine, c’était plus à la main pour le soigner. Tout l’après-midi, on s’était relevées pour venir à bout de le faire suer : on avait entretenu, à chaleur égale, sur sa poitrine les cataplasmes de graine de lin, autour de lui et aux pieds les sacs d’avoine et les briques chaudes. Vers le soir, comme il ne prenait pas de mieux, au contraire, Daniel a été chercher le docteur. Le lendemain, il a fallu courir au prêtre et, deux jours après, il mourait. Je restais veuve avec quatre petits enfants, dont le dernier avait à peine trois semaines.

Madame Tessier, quoique gravement malade, s’est bien montrée utile en cette triste circonstance. Depuis notre mariage, il y avait eu de la gêne entre elle et Jean, a plus forte raison entre elle et moi. Jean avait continué de chanter aux offices mais les exercices se tenaient à l’église. Quand a couru dans le village la nouvelle que M. le curé lui avait porté le bon Dieu, M Tessier a envoyé M Alice offrir ses services et, tout de suite après sa mort, M Gérard et M Régina ont apporté en même temps que son offrande de messes ses grands chandeliers d’argent et les plus belles plantes vertes de sa serre pour décorer la chambre mortuaire. Elles n’ont pas craint d’attraper la grippe espagnole quand nos voisins et nos parents mêmes n’osaient pas trop venir prier au corps. C’est des choses qu’on n’oublie pas.

Le malheur a passé sur nous en ouragan. L’homme jeune et fort sur qui reposaient l’avenir et la prospérité de la famille a été arraché à la terre et le vieillard de soixante-seize ans, durement ébranlé. Il se raidissait pour ne pas tomber mais il craquait de toutes parts. Pendant plusieurs jours on a pensé qu’il n’en reviendrait pas. Il a fallu que je prenne sur moi bien gros, chère demoiselle, pour ne pas tomber malade à mon tour, et ne pas faire dommage à mon bébé que je nourrissais.

Le jour de l’enterrement, après le départ des étrangers, quand on s’est retrouvés seuls, les deux vieux et moi, — les enfants n’étaient pas encore revenus de chez mes parents, — on a eu froid jusqu’à l’âme et manqué de courage pour dire la prière du soir devant la grande croix noire qui avait été portée le matin même en avant du corbillard qui conduisait notre Jean à sa dernière demeure. Tante Louise était assise sur ses talons et gémissait tout bas, la tempe collée à la cloison. M. Auguste à genoux derrière une chaise, les bras et la tête appuyés au dossier se lamentait : « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter d’être puni comme ça ?… À quoi est-ce que ça sert de vouloir bien faire, de tant travailler pour élever des enfants ! »

Daniel, qui d’ordinaire se joignait à nous, ne s’est pas montré ce soir-là ; il était gêné d’être vivant et en bonne santé comme si nous avions pu lui en faire des reproches. Je crois qu’il avait honte de sa bonne figure réjouie ; les premiers jours, il osait à peine manger et fumer et entrait le moins possible à la maison. C’était pourtant lui qui en était devenu le pilier, comme on dit. Il voyait à tout, soignait les animaux, trayait les vaches, etc. On a eu la chance dans notre malchance que le malheur soit arrivé pendant la morte saison. Les grains étaient serrés, il restait dehors tout au plus quelques tombereaux de patates qui n’étaient pas en perdition. Daniel a pu suffire à la besogne. heureusement, car M. Auguste ne l’aidait plus du tout. Il vivait, pour bien dire, machinalement, presque sans manger et surtout sans fumer, ce qui était extraordinaire et inquiétait tante Louise qui, elle, avait peut-être plus de chagrin que lui, au fond, mais qui se faisait une raison. Elle était obligée d’avoir du courage pour deux.

Il passait ses grandes journées sur le bed. la tête basse, les mains jointes entre les genoux, à cogner des clous ou à marmotter en cherchant péniblement à rassembler ses idées. Les premiers temps, j’essayais d’empêcher les enfants de faire du bruit pour ne pas fatiguer le pépère. Dans le jour, ça pouvait faire, ils étaient assez tranquilles ; mais le soir, après le souper, quand Daniel restait à la maison, ils se reprenaient. C’était à qui grimperait le premier sur ses genoux, et il fallait que, bon gré mal gré, « bissaud », comme ils l’appelaient, consente à jouer avec eux, les fasse sauter à « tit galop, gros galop » comme de coutume.

M. Auguste ne se plaignait pas du tapage et je remarquais qu’au contraire il en profitait pour dégourdir ses jambes, sans attirer l’attention, et aller dehors voir le temps qu’il faisait. Un bon soir, en rentrant, il a repris — en apparence distraitement — sa chaise berçante devant la porte du poêle et recommencé de tisonner. Le lendemain, il prenait en passant sa blague à tabac et sa pipe dans la poche de sa blouse, pendue derrière la porte de la cuisine et arrachait un brin de foin au balai, en jetant un coup d’œil pour s’assurer qu’on ne s’occupait pas de lui.

Il fallait voir sa main caresser sa fidèle amie, se refermer sur elle, la garder dans son poing fermé aux jointures saillantes, arrondies, on dirait, par la tendresse, et lentement, délicatement, la mettre entre ses dents pour l’essayer, ensuite la plonger dans sa blague, la bourrer sans se presser en tassant bien le tabac et garder son pouce sur le fourneau quelques instants avant de prendre avec les pincettes un petit tison pour l’allumer. Il fallait voir le pauvre vieux tendre ses lèvres vers elle en fermant les yeux, la happer goulûment, l’animer de son souffle et se renverser pour mieux en aspirer la vapeur enivrante, en exhaler plus longuement la fumée. Il y prenait autant de plaisir que si quelqu’un avait voulu l’en empêcher. Et on aurait dit que son découragement s’en allait en fumée ; il continuait de ruminer, bien sûr, mais sa figure donnait l’impression que ses pensées étaient moins décousues, plus réconfortantes. Dès ce temps-là, je crois, il a eu l’idée de me marier avec Daniel et je ne suis pas sûre qu’il ne lui en ait pas touché un mot tout de suite, parce que, dès ce temps, — un mois environ après la mort de Jean, — Daniel est devenu tout gêné avec moi. C’est au printemps seulement, dans le temps du sucre, quand il a passé quinze jours à la cabane de St-Aubert, que M. Auguste m’a parlé de ses projets.

Sur le coup, je me suis fâchée. Je n’ai pas pu m’empêcher de dire : Donnez-moi le temps de sevrer le petit, toujours.

Mettez-vous à ma place, chère demoiselle, auriez-vous été contente qu’on dispose de vous sans vous consulter ? Ces affaires-là on aime toujours mieux les faire soi-même. Après le premier mouvement d’humeur, j’ai apiqué. Après tout, Daniel me vaut bien, il est comme tous mes parents fils de cultivateur, ce n’est pas sa faute s’il est le neuvième garçon d’une famille de quinze enfants et s’il a été obligé jusqu’à présent de travailler à gages. Ça ne lui enlève pas ses qualités.

J’ai fait mon année de veuvage comme il faut ; on n’a pas avancé le service anniversaire de mon premier mari pour hâter mon mariage avec le second. Le matin de mes noces, j’avais le cœur gros, mais ma tristesse s’est évadée dans le courant de la journée. Mon Daniel ne méritait pas que je gâte son bonheur, il était trop bon garçon pour ça.

Depuis que mon petit Jean-Auguste et ma petite Louise vont à l’école, je redeviens institutrice, par les soirs, pour les aider à faire leurs devoirs et j’ai un troisième élève qui apprend à écrire en même temps que les enfants. Il est plus habitué à manier la faux et la hache que le porte-plume, mais il y met beaucoup de bonne volonté et il aime sa maîtresse.

Il est entré en gendre dans la maison, mon Daniel. M. Auguste s’est comporté en bon père de famille. Il a été stipulé, au contrat, que le bien des ancêtres ira à celui des enfants de Jean qui montrera le plus de dispositions pour la culture ; il faut qu’il reste au nom des Leclerc ; mais les autres propriétés. l’argent en banque, les acquêts et conquets, seront partagés également entre les autres enfants. Et, d’après les apparences, il y en aura quelques autres. Le ber ne restera pas longtemps au grenier, je vous en passe un papier : on n’est pas des Américains !

Tout ce que je demande au bon Dieu, c’est qu’il me donne la santé.

Si j’avais besoin de consolation, j’aurais celle d’avoir fait mon devoir envers mes enfants et pareillement envers le bien de famille. Le jour du mariage, chez les habitants, on ne jure pas seulement fidélité à son mari, on la jure, en même temps, à sa terre. Je me suis trouvée à tenir la promesse faite à Jean en épousant Daniel et je me suis libérée, en même temps, d’un remords : celui d’avoir mal agi envers vous, car je suis bien certaine qu’à ma place vous n’auriez pas consenti aux arrangements du père Leclerc : vous auriez préféré plier bagage et aller vivre à la ville avec vos enfants.

D’ailleurs, je ne suis pas prête à dire que ma lettre à M Tessier ait changé le cours des événements, mais je n’en ai pas moins regretté de l’avoir envoyée. Je ne sais pas ce qui m’a poussée, ou qui m’a poussée à le faire… ce ne peut être que la Providence des cultivateurs.

Àprésent que Jean est mort, il me semble que ce sera plus facile pour vous de me pardonner : je vous l’ai rendu un peu puisque je suis remariée… et je peux bien vous dire que, dans les premiers temps de notre ménage, j’ai été jalouse de vous. Il était bon mari mais sans empressement : je m’en rends compte à présent que j’en ai un autre. J’ai eu la preuve en deux circonstances qu’il y avait au fond de son cœur un petit coin où je n’avais pas accès. Pour m’en assurer, à la naissance de ma petite fille, quand il s’est agi de lui choisir un nom de baptême, j’ai demandé qu’on l’appelle Sylvie. Jean a rougi, pâli et dit d’un ton sec : « Elle va s’appeler Louise comme sa marraine. » Je savais ce que je voulais savoir.

La seconde fois que vous avez troublé notre tranquillité, ça été pendant la guerre. Ce soir-là, comme d’habitude, Jean lisait son journal, auprès de la table, dans le rayonnement de la lampe ; moi, je reprisais des chaussettes sous l’abat-jour et chaque fois que les nouvelles étaient intéressantes, il m’en faisait la lecture. Il venait de tourner rapidement plusieurs pages d’annonces lorsque brusquement les bras lui ont tombé ! Je m’apprêtais à lui demander la cause de ce mouvement subit quand son air accablé m’a frappée.

Aussitôt que j’ai mis la main sur le journal, le portrait d’un groupe d’infirmières qui partaient pour le théâtre de la guerre m’a sauté aux yeux. Je me suis expliqué l’émotion de mon mari en vous reconnaissant parmi elles, d’autant plus qu’il a dû avoir, comme moi, l’impression que vous nous faisiez un peu la leçon. Cette fois, votre souvenir ne nous divisait pas, au contraire ; il nous mettait dans le même sac.

Tout cela est déjà loin, le temps passe vite.

Je termine en vous invitant, mademoiselle, à venir voir ma petite famille. M Louise et M. Auguste seront honorés et attendris de votre visite ; vous devinez à qui vous êtes associée dans leur pensée. Ils ont parlé souvent de ce mémorable jour de Noël où vous leur êtes apparue dans la gloire d’un coucher de soleil en compagnie de leur cher garçon.

Je veux vous présenter mon Daniel. On vous mènera voir les jardins : parterre, potager, verger ; les ruches et le poulailler, les lapins et les petits cochons. Je vous offrirai un verre de mon cassis et vous accepterez de trinquer avec moi en signe de réconciliation.

Pauline L. Robichaud

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