Acte I
LISETTE, ſeule.
Méricourt me ſeroit-il encore échappé ? J’ai cru le voir prendre le chemin de cette galerie. Oui, je ne me ſuis pas trompée. Monſieur, Monſieur…
MÉRICOURT, LISETTE.
MÉRICOURT.
Quoi ! c’eſt l’aimable Liſette que je retrouve ici ?
LISETTE.
Oui, Monſieur, c’eſt Liſette, toujours fidelle à vos intérêts, qui guette depuis une heure le moment de vous entretenir.
MÉRICOURT.
Il faut, ma chere enfant, remettre cette converſation à un autre tems : mon Oncle s’eſt emparé de moi au ſortir de ma chaiſe ; je n’ai encore vu perſonne.
LISETTE.
Je veux vous parler la premiere. Excepté votre Oncle, tout dort encore dans la maiſon, & j’aurai le loiſir de vous bien quereller. A-t-on jamais fait, dites-moi, une ſi longue abſence, quand tout devoit vous rappeller ici ?
MÉRICOURT.
Je n’ai pu revenir plutôt ; tu ſçais que mon Oncle, par le même courier que je lui dépêchai à la mort de Méliſſe, me manda de ne point quitter la Province, ſans avoir terminé le Procès commencé.
LISETTE.
Je vous avois donné un bon Conſeil ; il falloit ne me point renvoyer, me laiſſer le ſoin des funérailles, & venir vous-même lui annoncer la mort de ſa femme.
MÉRICOURT.
Le Conſeil étoit très-mauvais ; Dorimond a une naïveté dans l’ame, qui ne lui laiſſe voir les choſes que comme naturellement elles doivent être ; ne point attendre ſes ordres, ne point rendre les derniers devoirs à une femme ſi chere, eût été l’offenſer par l’endroit le plus ſenſible. Mais, dis-moi ; on a donc quitté le deuil ?
LISETTE.
Oui ; depuis hier nos ſix mois ſont finis. Pour votre Oncle, il le portera, je crois, toute ſa vie.
MÉRICOURT.
Je l’ai trouvé encore plus affligé que je ne le croyois. Comment a-t-il pu ſe réſoudre à te garder ici, toi qui le fais ſouvenir ſans ceſſe de la perte qu’il a faite.
LISETTE.
Bon ! a-t-il jamais renvoyé perſonne ? À mon arrivée, le bon homme me dit en ſanglottant que je ne devois pas ſonger à ſortir de chez lui. Je vis qu’il étoit de votre intérêt que j’y reſtaſſe ; j’y reſtai.
MÉRICOURT.
De mon intérêt ? Tu es donc à Cénie ?
LISETTE.
J’y ſuis ſans y être ; car Madame la Gouvernante, avec ſes manieres poliment impérieuſes, m’écarte de ſa pupille autant qu’il eſt poſſible. Mais ſi, par-là, elle m’empêche de vous ſervir autant que je le voudrois, je ſuis du moins en état de vous avertir de ce qui ſe paſſe.
MÉRICOURT.
Eh bien ! Liſette ?
LISETTE.
Vos affaires vont mal.
MÉRICOURT.
Comment ?
LISETTE.
Très-mal, vous dis-je.
MÉRICOURT.
Parle donc ?
LISETTE.
Patience. Avant que de parler, il me faut un ſecret. Voyez ſi vous pouvez vous réſoudre à me le confier.
MÉRICOURT.
Eh ! tu n’as qu’à dire, tous mes ſecrets ſont à toi.
LISETTE.
Qui ne vous connoîtroit, croiroit déjà les tenir.
MÉRICOURT.
Comment veux-tu que je te ſatisfaſſe, ſi tu ne me dis pas ce que tu veux ſçavoir ?
LISETTE.
Étiez-vous amoureux de Meliſſe ?
MÉRICOURT.
Vous êtes folle, Liſette.
LISETTE.
Elle eſt morte, il n’y a plus rien à cacher.
MÉRICOURT.
Vous n’y penſez pas. Quoi ! l’épouſe adorée d’un Oncle à qui je dois tout !
LISETTE.
Quant aux ſcrupules, laiſſons-les à part, je ne vous en connois pas beaucoup.
MÉRICOURT.
Je ne ſuis point un monſtre, & Liſette en ſeroit un, ſi elle parloit ſérieuſement.
LISETTE.
Voyons donc ſi mon idée a ſi peu de vraiſemblance : Méliſſe, d’un caractère déteſtable, ſéduit par de fauſſes vertus un vieillard d’une probité ſcrupuleuſe, bon par excellence, eſclave de l’honneur, ennemi des ſoupçons, & que la crainte d’être injuſte rend facile à tromper. Elle s’empare de lui, à l’excluſion de tout le monde ; elle lui donne un enfant, renverſe votre fortune ; vous êtes ambitieux, vous devez la haïr, & vous rampez devant elle ! Vous êtes le plus faux ou le plus amoureux des hommes.
MÉRICOURT.
Deux mots éclairciſſent le myſtère. Dorimond ne voyoit que par les yeux de Méliſſe ; ce n’étoit donc que par elle que je pouvois me maintenir auprès de lui. Elle avoit, comme tu dis, renverſé ma fortune ; elle pouvoit la rétablir en me donnant ſa fille ; je la ménageois, cela eſt tout ſimple.
LISETTE.
La peſte, quelle ſimplicité !
MÉRICOURT.
La diſſimulation n’eſt point un vice, & trop de sincérité eſt ſouvent un défaut.
LISETTE.
Ah ! ce défaut-là ne vous fera jamais rougir ; mais l’amitié de Méliſſe ne pouvoit-elle ſe ménager tout haut ? Pourquoi tant de mots à l’oreille pendant ſa vie, & des conférences ſi ſecrettes aux approches de ſa mort ?
MÉRICOURT.
Liſette, n’allez pas plus loin, & modérez votre curioſité.
LISETTE.
Soit : auſſi-bien la partie n’eſt pas égale ; il ne me reſte donc qu’à vous avertir, premierement, de vous défier d’Orphiſe ; elle ne vous aime pas.
MÉRICOURT.
Quant à la mauvaiſe volonté de Madame Orphiſe, je m’en embarraſſe peu ; paſſons. Comment mon frere eſt-il avec mon Oncle ?
LISETTE.
Àmerveille. Depuis ſon retour, Dorimond a redoublé d’amitié pour lui ; il croit ne pouvoir trop le dédommager de l’inutilité de ſon voyage.
MÉRICOURT.
Comment ? Clerval !…
LISETTE.
Clerval n’a rapporté de de-là les Mers, que la cruelle certitude qu’il ne vous reſte à l’un & à l’autre aucun bien ſur la terre ; mais avec cela je ne vous plaindrois pas, s’il n’étoit pas plus amoureux qu’il n’eſt intéreſſé.
MÉRICOURT.
Quoi ! mon frere ſeroit amoureux de Cénie ?
LISETTE.
Il eſt plus, il eſt aimé.
MÉRICOURT.
Aimé ! cela eſt fort. Mon Oncle eſt-il inſtruit de cette intrigue ?
LISETTE.
Non, vraiment ; de l’humeur dont il eſt, il les auroit déjà mariés.
MÉRICOURT.
Peut-être ; c’eſt ſelon la maniere dont il l’auroit appris. Clerval m’enlever Cénie !… lui !… c’eſt ce qu’il faudra voir. Mais, es-tu bien sûre de ce que tu dis ?
LISETTE.
Très-sûre ; je m’y connois.
MÉRICOURT.
Que Cénie ait reçu avec indifférence des ſoins qui devoient la perſuader !…
LISETTE.
D’un amour que vous ne ſentiez pas.
MÉRICOURT.
Je le paſſois à ſon extrême jeuneſſe.
LISETTE.
La jeuneſſe a quelquefois un inſtinct plus sûr que l’expérience.
MÉRICOURT.
Mais qu’elle aime Monſieur mon frere ! il faudra, s’il lui plaît, qu’elle s’en détache.
LISETTE.
Cela ne ſera pas aiſé, je vous en avertis. Clerval eſt aimable, & tout jeune qu’il eſt, il s’eſt acquis une réputation à la guerre qui le met fort bien à la Cour ; cela ne laiſſe pas d’être un mérite auprès d’une jeune perſonne.
MÉRICOURT.
Nous trouverons des armes pour le combattre.
LISETTE.
Pour moi, je ne vous vois de reſſource que dans l’amitié que Méliſſe avoit pour vous : ſa mémoire eſt plus chere que jamais à votre Oncle ; profitez de la circonſtance. Le voici, je vous laiſſe avec lui.
DORIMOND, MÉRICOURT.
DORIMOND.
Je ne ſçaurois me paſſer de te voir, mon cher Neveu ; je t’ai quitté pour me remettre du ſaiſiſſement que m’a cauſé notre premiere entrevue ; je te cherche à préſent ; hélas ! qui ſçait pourquoi ? Peut-être pour m’affliger de nouveau.
MÉRICOURT.
Il eſt naturel, Monſieur, que mon retour ait renouvellé votre douleur ; elle eſt ſi juſte…
DORIMOND.
Tu ſçais mieux que perſonne, ſi je dois pleurer toute ma vie cette vertueuſe épouſe. Tu excuſes mes foibleſſes ; ce n’eſt qu’avec toi que je puis donner un libre cours à mes regrets : cependant je ne voudrois pas t’en accabler.
MÉRICOURT.
Je les partage ſi ſincerement…
DORIMOND.
C’eſt ce qui doit me retenir. Tâchons de les ſuſpendre pour un moment, & parlons de tes intérêts. Je t’ai mille obligations, mon cher Méricourt ; tu as conduit mes affaires mieux que je n’aurois fait moi-même ; mais je ſens encore plus vivement les ſoins que tu as rendus à Méliſſe juſqu’à ſa derniere heure. Je veux récompenſer ton zèle, & je voudrois le récompenſer à ton goût ; car ce n’eſt pas faire du bien, ſi on ne le fait au gré de ceux qu’on oblige.
MÉRICOURT.
Si j’ai mérité quelque choſe, Monſieur, ce n’eſt que par mon attachement.
DORIMOND.
J’attendois ton retour avec impatience pour exécuter un projet formé depuis long-tems. Tu marquois autrefois du goût pour Clarice : c’eſt une fille faite qui convient à ton âge ; ſes parens ſont mes amis, ils ne me la refuſeront pas ; je te la deſtine avec le quart de mon bien. Ma fille ſera pour ton frere ; ils ſont d’un âge plus convenable ; cet arrangement te plaît-il ?
MÉRICOURT.
Pourquoi en faire, Monſieur ? Pourquoi vous dépouiller ? Jouiſſez de vos richeſſes, elles vous ont coûté tant de périls & de travaux !
DORIMOND.
J’en jouirai ; je vous rendrai tous heureux.
MÉRICOURT.
Eh ! Monſieur, que n’avez-vous pas fait pour nous ? Vos Neveux n’ont-ils pas trouvé dans votre maiſon des bontés paternelles, une éducation, une abondance…
DORIMOND.
Je compte cela pour rien ; c’étoit un devoir.
MÉRICOURT.
Un devoir !
DORIMOND.
Oui, un devoir. J’avois contribué au mariage de ma ſœur ; je croyois la rendre heureuſe, il en eſt arrivé tout autrement. Elle n’a pu ſurvivre au déſaſtre de ſes affaires, à la perte de ſon mari ; n’étoit-il pas juſte que je me chargeaſſe de ſes enfans ?
MÉRICOURT.
Eh bien ! Monſieur, vos prétendus devoirs ſont remplis par tout ce que vous avez fait ; c’eſt à nous, à préſent, à travailler à notre fortune.
DORIMOND.
Pourquoi vous en laiſſer la peine, ſi je puis vous l’épargner ? Le mariage que je te propoſe, eſt-il de ton goût ?
MÉRICOURT.
Monſieur… mon obéiſſance…
DORIMOND.
Ne parlons point d’obéiſſance, c’eſt une gêne ; je n’en veux impoſer à perſonne.
MÉRICOURT.
On peut obéir ſans contrainte.
DORIMOND.
Oui ; mais quand on accepte mes offres, je veux remarquer ſur le viſage une certaine joye qui m’aſſure que l’on a autant de ſatisfaction que je prétends en donner.
MÉRICOURT.
Vous devez voir, Monſieur…
DORIMOND.
Je ne vois rien qui me plaiſe. Tu ſçais que je chéris la franchiſe autant que je hais les détours.
MÉRICOURT.
Ah ! ſur la franchiſe, je crois avoir fait mes preuves.
DORIMOND.
Pas toujours. Je te ſoupçonnois autrefois d’avoir un peu trop de cette diſſimulation, que des gens plus défians que moi auroient priſe pour de la fauſſeté ; mais depuis long-tems, Mélifſe m’en avoit fait revenir.
MÉRICOURT.
Ah ! Monſieur, ſi je ne dois votre retour qu’à Mélifſe, elle n’eſt plus. Qui me répondra qu’à l’avenir…
DORIMOND.
Mon cœur ; outre qu’il m’eſt doux d’aimer mon Neveu, c’eſt que les ſoupçons m’importunent ; &, de tous les maux néceſſaires à la ſociété, la défiance eſt, à mon gré, le plus inſupportable.
MÉRICOURT.
Vos bontés me raſſurent à peine contre le malheur de perdre votre eſtime, moi qui fais mon unique étude de mériter celle de tout le monde.
DORIMOND.
Et tu as grande raiſon ; retiens ceci de moi. Avec l’eſtime générale on ne ſçauroit être tout-à-fait malheureux ; c’eſt elle qui m’a ſoutenu dans mes traverſes ; je lui dois mes richeſſes & la ſatisfaction de n’avoir rien perdu des droits de ma naiſſance dans un commerce que ma probité a rendu honorable. Au reſte, ne te fais pas une peine du paſſé. Si je ne t’eſtimois pas, je pourrois te faire du bien, mais je ne vivrois pas avec toi. Revenons à notre affaire, & parle ſincerement.
MÉRICOURT.
Vous le voulez, Monſieur ? Eh bien ! je comptois aſſez ſur vos bontés pour me flatter de devenir votre gendre.
DORIMOND.
Tu aimes Cénie ?
MÉRICOURT.
Oui, Monſieur ; mon goût pour elle, le deſir de vous être plus étroitement attaché, tout ſe raſſembloit pour faire de cette union l’objet de tous mes vœux.
DORIMOND.
Je t’en ſçais gré. Quoique Cénie ſoit bien jeune pour toi, je ſerois ravi… T’aime-t-elle ?
MÉRICOURT.
Je l’ignore, Monſieur ; il ne me convenoit pas de faire aucune démarche là-deſſus ſans votre aveu.
DORIMOND.
On ne peut ſe conduire avec plus de ſageſſe & de décence. Tu ne ſçais pas la ſatisfaction que tu me donnes, mon cher Neveu ; il y a long-tems que je t’aurois propoſé ma fille, ſi je n’avois craint de gêner ton goût pour Clarice.
MÉRICOURT.
Pouviez-vous douter de mes ſentimens ?
DORIMOND.
Allons ; je vais de ce pas te propoſer à Cénie.
MÉRICOURT.
Je crois, Monſieur, qu’il n’eſt pas à propos de lui parler devant ſa Gouvernante.
DORIMOND.
Pourquoi ?
MÉRICOURT.
Il eſt toujours prudent de ne point confier ſes deſſeins à un Domeſtique.
DORIMOND.
Tu ne connois pas Orphiſe ; c’eſt une femme d’un mérite ſupérieur, & qui n’a rien de la baſſeſſe de ſon état.
MÉRICOURT.
Il eſt vrai ; mais comme cette confiance n’eſt pas néceſſaire, on peut s’en diſpenſer comme d’une choſe inutile.
DORIMOND.
Soit : je vais ſçavoir ſi ma fille eſt éveillée, & lui communiquer notre projet.
MÉRICOURT, ſeul.
Voilà, Dieu merci, mes affaires en bon train ; mais Dorimond eſt ſi facile !… les refus de ſa fille peuvent en un moment le faire changer de réſolution… Ah ! Cénie ! tremblez pour votre ſort, ſi vous aimez aſſez Clerval pour braver mon ambition. Je ne perdrai pas impunément quinze ans de contrainte ; j’ai de quoi me venger de vos mépris.
MÉRICOURT, LISETTE.
LISETTE.
Eh bien ! Monſieur : j’ai vu ſortir Dorimond ; comment vont vos affaires ?
MÉRICOURT.
Fort bien. Mon Oncle va me propoſer à Cénie.
LISETTE.
Cela eſt bon ; mais ſi elle vous refuſe ?
MÉRICOURT.
Elle n’oſeroit ; à ſon âge on ne ſçait qu’obéir.
LISETTE.
Elle eſt jeune, Monſieur ; mais ſon eſprit…
MÉRICOURT.
Je ne ſuis pas un ſot, Liſette.
LISETTE.
D’accord ; mais elle aime Clerval.
MÉRICOURT.
Et Dorimond m’aime.
LISETTE.
Ne nous flattons pas ; vous n’avez du bon homme qu’une amitié acquiſe à force d’art : il aime Clerval tout naturellement, la différence eſt grande.
MÉRICOURT.
Je m’attends à tout, je ſçaurai tout parer.
LISETTE.
En ce cas, mes petis avis vous ſont inutiles ; prenez que je n’aye rien dit.
MÉRICOURT.
Tu te fâches, Liſette ?
LISETTE.
Oui, je me fâche ; c’eſt avoir une grande habitude d’être faux, que de l’être avec moi.
MÉRICOURT.
Moi, faux ?
LISETTE.
Oui ; quelque mine que vous faſſiez, vous n’êtes point à votre aiſe ; j’avois imaginé un ſecours à vous donner, mais…
MÉRICOURT.
Dites toujours.
LISETTE.
Je m’intéreſſe à vous, je ne ſçaurois m’en défendre, & je hais complettement Madame Orphiſe. Si l’on pouvoit faire connoître à Dorimond certaines intrigues de votre frere, il en rabattroit ſur ſon compte. Je m’imagine qu’elle s’intéreſſe pour Clerval : quel plaiſir de la contrarier ! Ce ſeroit un grand point.
MÉRICOURT.
Quoi ! Liſette : il y auroit du dérangement dans la conduite de Clerval ? Ah ! parlez vîte.
LISETTE.
Je ne ſçais pas bien de quoi il eſt queſtion. Je vois ſeulement roder ici une eſpèce de Soldat, avec lequel votre frere a des conférences très-myſtérieuſes.
MÉRICOURT.
Eh bien ! ce Soldat ?
LISETTE.
Patience ; c’eſt un homme qu’il a ramené des Indes.
MÉRICOURT.
Après ?
LISETTE.
Je n’en ſçais guere plus. Juſqu’ici ils ont pris tant de précautions pour ſe parler, que je n’ai pu attraper que quelques mots de grace… de Miniſtre…
MÉRICOURT.
Il faut approfondir ce myſtère. Clerval eſt un jeune homme imprudent ; il pourroit s’être embarqué dans une affaire fâcheuſe.
LISETTE.
Dont vous voudriez le tirer, ſans doute ? La belle ame !
MÉRICOURT.
Liſette !
LISETTE.
Que diantre auſſi ! Pourquoi voulez-vous m’en impoſer ? Tenez, voici notre homme qui ſe cache. Retirez-vous, je veux le queſtionner.
MÉRICOURT.
Employe toute ton adreſſe à démêler cette intrigue, ma chere Liſette, je t’en conjure.
LISETTE.
Vous êtes vrai dans de certains momens. Allez.
LISETTE, DORSAINVILLE.
LISETTE.
Avancez, je ſuis ſeule à préſent.
DORSAINVILLE.
Sçavez-vous, Mademoiſelle, ſi Clerval eſt ici ?
LISETTE.
Clerval ! vous êtes donc bien familiers enſemble ?
DORSAINVILLE.
J’ai tort. Mais eſt-il ſeul ? Puis-je monter chez lui ?
LISETTE.
Vous êtes bien preſſé ? Cauſons un moment. Qu’eſt-ce ? Je vous trouve l’air triſte.
DORSAINVILLE.
Rarement je ſuis gai.
LISETTE.
Vous êtes donc bien malheureux ? Écoutez ; j’ai le cœur bon, & je m’intéreſſe à vous : vous vous mêlez d’intrigue, je m’en mêle auſſi ; confiez-vous à moi, je pourrai vous rendre ſervice.
DORSAINVILLE.
Je reviendrai dans un autre moment.
LISETTE.
Je ne tirerai rien de ce diable d’homme. Attendez ; Clerval eſt en compagnie, je vais l’avertir ; vous pouvez l’attendre ici.
DORSAINVILLE, ſeul.
Que l’infortune a de détails, qui ne ſont connus que des malheureux ! On ſoutient avec fermeté un revers éclatant : le courage s’affaiſſe ſous le mépris de ceux même que l’on mépriſe.
DORSAINVILLE, CLERVAL.
CLERVAL.
Je vous ai fait chercher avec le plus grand empreſſement ; je vis hier au ſoir le Miniſtre, votre grace eſt aſſurée.
DORSAINVILLE.
Digne ami des malheureux ! je vous dois trop.
CLERVAL.
Vous ne me devez rien ; la Cour a ſenti, comme moi, que, quand une affaire d’honneur a réduit un homme de votre naiſſance au métier de ſimple Soldat, & qu’il a ſignalé ſa valeur, le rendre à ſa Patrie, c’eſt une juſtice, & non pas une grace qu’on lui accorde.
DORSAINVILLE.
Hélas ! que me ſervira ce retour de fortune, ſi je ne puis la partager avec une épouſe ſi digne d’être aimée !
CLERVAL.
Quelles nouvelles en avez-vous appriſes ?
DORSAINVILLE.
Toujours les mêmes. Elle a diſparu preſqu’en même tems que moi, après avoir donné le jour à une malheureuſe qui le perdit en naiſſant ; &, depuis quinze ans, aucune de nos connoiſſances ne ſçait ce qu’elle eſt devenue.
CLERVAL.
Vous ne devez pas encore déſeſpérer. Quand vous aurez repris votre nom, que vous pourrez agir ouvertement, vous trouverez plus de facilité dans vos recherches.
DORSAINVILLE.
Il y a trop long-tems que j’en fais d’inutiles, je ne la verrai plus.
CLERVAL.
Eh ! quoi ! le courage vous abandonne, quand vous touchez à la fin de vos peines ?
DORSAINVILLE.
Pardon, cher ami, ſi je ne ſens point aſſez le prix de vos bontés. Ma femme me tenoit lieu de tout ; ſans elle, il n’eſt point de bonheur pour moi.
CLERVAL.
Vous la retrouverez.
DORSAINVILLE.
Eh ! comment n’auroit-elle pas ſuccombé à l’horrible état où je l’ai laiſſée ? Prête à donner le jour au premier fruit de notre tendreſſe, je m’arrache de ſes bras, je la laiſſe ſans biens, ſans ſecours : dans cette extrémité, que pouvoit-elle devenir ?
CLERVAL.
Il y a des aſyles pour les femmes de ſon rang que le malheur pourſuit.
DORSAINVILLE.
Les Couvens ſont plus l’aſyle de la décence, que celui du malheur : l’extrême indigence n’y eſt point accueillie, & c’eſt l’état où j’ai laiſſé ma femme. Cependant je n’ai rien négligé ; je les ai parcourus inutilement.
CLERVAL.
Peut-être, ainſi que vous, a-t-elle changé de nom ?
DORSAINVILLE.
Mais, quand cela ſeroit, pourquoi ne m’avoir pas écrit ?
CLERVAL.
La guerre, vous le ſçavez, avoit interrompu le commerce ; vos lettres & les ſiennes peuvent avoir été perdues. Moi-même je n’ai reçu aucune nouvelle de ma famille pendant tout le tems de mon ſéjour aux Indes.
DORSAINVILLE.
Que les ſoins d’un ami ont de pouvoir ſur une ame déſeſpérée ! Vos raiſons me flattent ; vous ranimez mon eſpérance.
CLERVAL.
Je la ſeconderai. Laiſſez-moi terminer votre affaire, enſuite nous agirons de concert pour l’intérêt de votre cœur. Vos lettres de grace ſeront expédiées ce ſoir ; il reſte quelques formalités à remplir : le Miniſtre exige encore de vous de ne point paroître aujourd’hui. Pour plus de sûreté, paſſez ce jour dans mon appartement ; ne nous quittons plus, je jouirai du plaiſir de vous y voir ; ſouffrez cette contrainte pour ma propre tranquillité.
DORSAINVILLE.
Qu’il eſt doux de vous devoir ! Ah ! cher ami ! la reconnoiſſance que vous inſpirez n’eſt point à charge, elle n’accable point un cœur délicat ſous le poids des bienfaits ; elle écarte ce que la crainte d’être importun a de rebutant. Vous ne ferez jamais d’ingrat.
CLERVAL.
Ami, je n’ai point vu Cénie d’aujourd’hui, il ne nous reſte rien à dire ; ſouffrez que je vous quitte.
DORSAINVILLE.
Allez ; ſi votre aimable Maitreſſe connoît comme moi le prix de votre cœur, vous êtes auſſi heureux que vous méritez de l’être.
CLERVAL.
Ne montez-vous pas chez moi ?
DORSAINVILLE.
Trouvez bon qu’auparavant j’aille encore parler à une perſonne qui pourroit ſçavoir des nouvelles plus poſitives de ma femme ; après cette démarche je viens vous rejoindre.
Fin du premier Acte.