‹ CénieChapitre 3 sur 6 · Acte II

Acte II

CÉNIE, ORPHISE.

ORPHISE.

Qu’avez-vous, Cénie ? Vous quittez votre pere, les yeux remplis de larmes ! Auriez-vous eu le malheur de lui déplaire ?

CÉNIE.

Non, ma bonne ; jamais il ne m’a témoigné tant de bontés. C’eſt ſa tendreſſe qui m’afflige.

ORPHISE.

Comment ?

CÉNIE.

Il vient de me déclarer qu’il veut m’unir à Méricourt : il croit me rendre heureuſe.

ORPHISE.

Pourquoi ne la ſeriez-vous pas ? Méricourt a de l’eſprit, de la politeſſe ; c’eſt autant qu’il en faut pour le rendre aimable.

CÉNIE.

Je ſuis cependant bien sûre de ne l’aimer jamais.

ORPHISE.

Il y a peut-être un peu de prévention dans votre dégoût : c’eſt un défaut de l’eſprit, que la raiſon corrigera.

CÉNIE.

Non, Madame ; au contraire, il me ſemble que la raiſon a beaucoup de part à ma répugnance. Je ſuis sûre qu’à ma place, vous penſeriez comme moi.

ORPHISE.

Il n’eſt pas queſtion de mes ſentimens.

CÉNIE.

Pardonnez-moi, ma bonne ; je me plais à faire cas des perſonnes que vous eſtimez. Et, sûrement, mon couſin n’eſt pas du nombre.

ORPHISE.

Pourquoi ? ſi vous en jugiez ſur ſes manieres dédaigneuſes avec moi, vous pourriez vous tromper : c’eſt un déſagrément attaché à mon état, & non pas à ſon caractère.

CÉNIE.

Mais, Madame ; s’il eſt vrai que la fauſſeté eſt un vice mépriſable, comment eſtimez-vous Méricourt ?

ORPHISE.

Je le connois peu. Renfermée dans les bornes de mon devoir, je ne me ſuis point miſe à portée de le connoître. Mais, quand il auroit la fauſſeté dont vous l’accuſez, elle eſt ſouvent le vice du monde, plus que celui du cœur. Votre franchiſe lui donnera du goût pour la vérité : vous le corrigerez.

CÉNIE.

Si le malheur que je crainds arrivoit, je me garderois bien de le corriger. En lui ôtant la fauſſeté, il ne lui reſteroit pas même l’apparence des vertus.

ORPHISE.

On ne fait pas, à votre âge, de ſi profondes réflexions.

CÉNIE.

Pardonnez-moi, Madame ; lorſqu’un vif intérêt nous y porte. Depuis longtems, je prévois les intentions de mon pere. J’ai cru ne pouvoir trop pénétrer le caractère de Méricourt ; hélas ! je n’y ai rien trouvé qui ne s’oppoſe à mon bonheur.

ORPHISE.

Le bonheur n’eſt pas toujours où l’on croit le voir : & la vertu a ſon point de vue aſſuré. Suivez-la : obéiſſez à votre pere, vous trouverez en vous même la récompenſe du ſacrifice.

CÉNIE.

Quelle récompenſe ! Madame, en me donnant ce conſeil, penſez-vous à l’horreur de s’unir à un mari que l’on ne peut aimer ?

ORPHISE.

Hélas ! c’eſt quelquefois un bonheur de n’avoir pour ſon époux qu’une tendreſſe meſurée.

CÉNIE.

Je me ſuis fait une idée différente du mariage. Un mari qui n’eſt point aimé, ne me paroît qu’un Maître redoutable. Les vertus, les devoirs, la complaiſance, rien n’eſt de notre choix ; tout devient tyrannique ; on fléchit ſous le joug ; on n’a que le mérite d’un eſclave obéiſſant. Mais, ſi l’on trouve dans un époux l’objet de tous ſes vœux, je crois que le defir de lui plaire rend les vertus faciles : on les pratique par ſentiment ; l’eſtime générale en eſt le fruit : on acquiert ſans violence la ſeule gloire, qu’il nous ſoit permis d’ambitionner.

ORPHISE.

Hélas ! votre erreur eſt bien naturelle. L’expérience peut ſeule nous découvrir les peines inſéparables d’un attachement trop tendre. Mais cette félicité, dont l’image vous ſéduit, dépend trop de la vie, des ſentimens, du bonheur même de l’objet aimé, pour qu’elle ſoit durable. La tendreſſe double notre ſenſibilité naturelle : elle multiplie les peines de détail, dont la répétition nous accable. Les véritables malheurs ſont ceux du cœur.

CÉNIE.

Vous vous attendriſſez. Ah ! ma bonne ! auriez-vous éprouvé des maux, dont vous ſemblez ſi pénétrée ?

ORPHISE.

Pardon, ma chere Cénie, s’il m’échappe des ſentimens que l’état où vous allez entrer, me rappelle. Je les crainds pour vous.

CÉNIE.

Vous croyez que je ne mérite pas encore votre confiance : cependant mon cœur en ſeroit digne.

ORPHISE.

Aimable enfant ! Partagez plutôt la douceur que vous me faites ſouvent éprouver. Il eſt des momens… Changeons de diſcours : votre âge n’eſt point celui de la triſteſſe.

CÉNIE.

Je ſuis ſi malheureuſe, que je trouve de la douceur à plaindre les infortunés.

ORPHISE.

Vous m’affligez. Je voudrois que la raiſon vous fît enviſager d’un autre œil le ſort qui vous attend.

CÉNIE.

Je ne le puis.

ORPHISE.

Avec la fortune brillante dans laquelle vous êtes née, avez-vous pu penſer que vous ſeriez maitreſſe de votre choix ?

CÉNIE.

Je m’en étois flattée.

ORPHISE.

En auriez-vous fait un.

CÉNIE.

Oui, ma bonne.

ORPHISE.

Quoi ! Cénie ! vous avez diſpoſez de votre cœur ?

CÉNIE.

Épargnez-moi les reproches ; je n’ai beſoin que de conſeils.

ORPHISE.

Mes conſeils vous déplairont. Je vous plainds.

CÉNIE.

Quoi ! Madame : vous refuſeriez de me conduire dans un tems ?…

ORPHISE.

Je n’ai garde de vous abandonner. Votre heureux naturel a prévenu juſqu’ici ce que mes avis auroient pu vous inſpirer : c’eſt de ce moment, que vous avez beſoin de moi, pour vous aider à ſoutenir avec courage le ſacrifice que vous allez faire de votre goût à la vertu.

CÉNIE.

N’eſt-il donc qu’une façon d’en avoir ?

ORPHISE.

Il eſt des occaſions malheureuſes, où le choix ne nous eſt pas permis. Dans la ſituation où vous êtes, il ne vous reſte que l’obéiſſance.

CÉNIE.

Eh bien ! Madame ; mon pere eſt bon : peut-être, s’il étoit inſtruit de mes ſentimens, il lui ſeroit égal de me donner pour époux l’un ou l’autre de ſes Neveux.

ORPHISE.

C’eſt Clerval que vous aimez ?

CÉNIE.

Oui, Madame ; condamnez-vous mon choix ? vous eſtimez Clerval ; vous ſçavez s’il mérite d’être aimé. Quelle comparaiſon !

ORPHISE.

Eſt-il inſtruit de vos ſentimens ?

CÉNIE.

Non, Madame ; au moins je ne lui en ai pas fait l’aveu.

ORPHISE.

Et qu’avez-vous répondu à votre pere ?

CÉNIE.

Hélas ! rien du tout. La ſurpriſe & la douleur m’ont fermé la bouche. On eſt entré ; je me ſuis retirée pour cacher mes larmes : je crois cependant que mon pere s’en eſt apperçu.

ORPHISE.

Je n’en ſuis pas fâchée.

CÉNIE.

Vous ne condamnez donc pas le deſſein que j’ai de lui déclarer mes ſentimens ?

ORPHISE.

Je le condamne très-fort. Il eſt permis, tout au plus, à une fille bien née, d’avouer ſa répugnance, & jamais ſon penchant.

CÉNIE.

Ah ! Clerval ! qu’allez-vous devenir ?

ORPHISE.

C’eſt lui que vous plaignez ?

CÉNIE.

Oui, Madame : je puis avec courage enviſager mon malheur, & je ne puis ſoutenir l’idée de celui où je vais le plonger.

ORPHISE.

Voilà bien la confiance de votre âge. L’expérience vous apprendra que, dans le cœur d’un homme, l’amour même conſole des malheurs qu’il cauſe.

CÉNIE.

Eh bien ! Madame ; parlez-lui vous-même. Si vous lui trouvez la légereté dont vous le croyez capable, quelqu’averſion que je ſente pour le parti qu’on me propoſe, j’obéirai aveuglément. Le voici : je vous laiſſe avec lui.

ORPHISE, CLERVAL.

ORPHISE.

Demeurez un moment, Monſieur ; j’ai à vous parler de la part de Cénie.

CLERVAL.

Elle me fuit : la douleur eſt peinte ſur ſon viſage : le vôtre ſemble m’annoncer un malheur ; parlez, Madame : ô Ciel ! qu’allez-vous m’apprendre ?

ORPHISE.

Que Cénie m’a confié vos ſentimens pour elle ; qu’il faut les étouffer.

CLERVAL.

Et c’eſt elle qui vous a chargée de me le dire ?

ORPHISE.

Oui, Monſieur.

CLERVAL.

Cénie me mépriſe aſſez, pour ne pas daigner me parler elle-même. Madame, pardonnez ma défiance : je ne puis me croire auſſi malheureux que vous le dites.

ORPHISE.

Cénie épouſe votre frere : voilà la vérité.

CLERVAL.

Mon frere ! ah Madame ! plus vous ajoûtez à mon malheur, moins je le trouve vraiſemblable.

ORPHISE.

Vous vous flattiez d’être aimé, apparemment ?

CLERVAL.

Non, Madame ; mais je ne me croyois point de rival.

ORPHISE.

Si vous en avez un, il peut n’être pas aimé. Il me paroît que Cénie obéit à ſon pere ; qu’elle ſuit ſon devoir.

CLERVAL.

Ah ! je reſpire. Mon Oncle ne ſera pas inflexible.

ORPHISE.

Quoi ! Monſieur ! vous prétendez faire des démarches ?

CLERVAL.

Qui m’en empêcheroit ? Je ne dois rien à mon frere.

ORPHISE.

Non ; mais vous vous devez à vous-même de ne point porter le déſordre dans votre famille, pour ſatisfaire un goût que la premiere occaſion fera changer d’objet.

CLERVAL.

Je me mépriſerois moi-même, ſi j’avois les ſentimens dont vous m’accuſez. Non, Madame, j’eus toujours en horreur la lâcheté qui nous autoriſe à manquer de bonne foi avec les femmes. Si l’on ne croit pas aux amours éternels, on doit ſentir ce que peut une tendre eſtime ſur un cœur vertueux. Les charmes naiſſans de Cénie me firent connoître l’amour ; le développement de ſon caractère me fixa pour jamais : c’eſt ſon cœur, c’eſt ſon ame que j’adore : ce n’eſt qu’à la beauté que l’on devient infidèle.

ORPHISE.

Il faut cependant renoncer à Cénie. Plus vous l’aimez, plus vous devez ménager ſa gloire. Qui nous détourne de nos devoirs, nous manque plus eſſentiellement que qui nous eſt infidèle.

CLERVAL.

Manquerois-je à Cénie, en me jettant aux pieds de Dorimond ; en lui déclarant mon amour pour ſa fille ; en implorant ſa bonté ?

ORPHISE.

Ce ſeroit du moins affliger le meilleur des hommes, & le plus tendre bienfaiteur. Prenez-y garde, Monſieur. La reconnoiſſance & l’ingratitude ne ſont point incompatibles : on n’a que trop ſouvent les procédés de l’une avec les ſentimens de l’autre. Qu’importe à Dorimond que vous ſentiez, au fond de votre cœur, le prix de ſes bontés, ſi vous paroiſſez ingrat, en traverſant ſes deſſeins, en affligeant ſon ame, en le privant de la ſeule ſatisfaction qui reſte à la vieilleſſe ; celle de diſpoſer, à ſon gré, de ſon bien & de ſes volontés ?

CLERVAL.

Ah ! Madame ! de quelles armes vous ſervez-vous pour combattre mon amour ? ce ſont les ſeules qui pouvoient m’impoſer un ſilence, dont ma mort ſera le fruit.

ORPHISE.

L’honnêteté de vos ſentimens me touche, Monſieur. J’ai quelque crédit ſur l’eſprit de votre Oncle : je n’abuſerai point de ſa confiance ; j’employerai ſeulement…

CLERVAL.

Vous me rendez la vie. Oui, Madame, parlez à Dorimond ; ménagez ſon cœur & ſes bontés : je compte ſur les vôtres ; ne m’abandonnez pas.

ORPHISE.

Je ne m’engage à rien du côté de votre amour. Je vous promets ſeulement de ſonder les véritables ſentimens de votre Oncle ; de pénétrer s’il eſt bien affermi dans ſa réſolution : alors, vous verrez comment vous devez vous conduire.

DORIMOND, ORPHISE, LISETTE, CLERVAL.

LISETTE, à Dorimond.

Le voilà, Monſieur ; je ſçavois bien qu’il devoit être ici.

DORIMOND.

Je vous cherche, Clerval, pour vous dire que je ſuis très-mécontent de vous.

CLERVAL.

En quoi, Monſieur, aurois-je eu le malheur de vous mécontenter ?

DORIMOND.

En ce que ma maiſon n’eſt point faite pour y retirer des intrigans, dont je ne t’aurois jamais ſoupçonné d’être le protecteur.

CLERVAL.

J’entends, Monſieur, de qui vous voulez parler. Une telle calomnie me fait frémir.

DORIMOND.

Diras-tu qu’il ne vient point chez moi un inconnu, avec qui tu as encore eu ce matin une converſation myſtérieuſe ?

CLERVAL.

Non, Monſieur ; mais, dans peu, je vous ferai connoître le plus honnête homme, & le plus infortuné des amis.

LISETTE, à part.

Tout eſt perdu ; des amis, des malheurs : nous ne tenons pas contre tout cela.

DORIMOND, à Clerval.

Un ami que l’on n’oſe avouer eſt toujours fort ſuſpect. Je ſçais des choſes là-deſſus…

CLERVAL.

On vous abuſe, Monſieur. S’il m’étoit permis de parler, je détruirois facilement ces odieux ſoupçons.

DORIMOND.

Je ne ſçaurois te croire : on n’employe pas tant de myſtères pour des choſes honnêtes.

CLERVAL.

Eh bien ! mon Oncle : le ſecret de cet infortuné doit éclater demain ; en attendant, ſi vous voulez m’accorder un moment d’entretien, je vous ferai connoître l’erreur où l’on vous a jetté, en vous rappellant le nom & la funeſte aventure d’un homme dont, plus d’une fois, vous avez plaint le malheur.

DORIMOND.

Je t’en ſerai obligé. C’eſt gagner beaucoup, que de détruire un ſoupçon. Dans un moment, nous paſſerons dans mon cabinet. J’ai auſſi à te parler d’un mariage très-convenable pour toi.

CLERVAL.

Pour moi, Monſieur ?

DORIMOND.

Oui, pour toi. C’eſt Clarice que je te deſtine : elle a du mérite ; tu la connois ?

CLERVAL.

Je vous ſupplie, Monſieur…

DORIMOND.

De quoi ? Eſt-ce encore un refus ? je commence à être las d’en eſſuyer. Je ne m’étonne pas que le Monde ſoit rempli de méchans. Le penchant au mal eſt toujours sûr de réuſſir. On peut faire des malheureux, même ſans les connoître. Mais, quelqu’envie qu’on en ait, il n’eſt pas ſi aiſé qu’on le penſe de faire des heureux : cela rebute, & l’on devient dur, faute de ſuccès.

LISETTE.

Eh ! Monſieur ; ne vous mettez point en colere ; Monſieur votre Neveu n’eſt pas capable de vous déſobéir ; &, pour peu que vous lui faſſiez connoître que vous avez pris votre réſolution, il prendra la ſienne.

DORIMOND.

Il n’eſt pas juſqu’à ma fille… (à Orphiſe.) Madame, je ſuis fâché d’être obligé de m’en prendre à vous : je vous eſtime, & je vous croyois fort au-deſſus de ces petites intrigues de femmes, qui troublent ſans ceſſe le repos des familles.

ORPHISE.

Eſt-ce bien à moi, Monſieur, que ce diſcours s’adreſſe ?

DORIMOND.

Àvous-même ; je vous le répete. Je ſuis fâché de perdre la haute opinion que j’avois de vous ; mais je n’ignore pas les conſeils que vous donnez à Cénie.

ORPHISE.

Si vous les ſçavez, Monſieur, ils font ma juſtification ; je n’ai rien à répondre.

DORIMOND.

Ne le prenez point ſur ce ton-là ; j’ai vu moi-même ſur ſon viſage, l’impreſſion du dégoût que vous lui inſpirez pour les gens que j’aime. Je n’ai pas eu le tems de m’expliquer avec elle ; mais… Enfin, Madame, pour le peu de tems qu’elle aura beſoin de vous, je vous prie de ne plus vous mêler de nos affaires.

CLERVAL.

Quel contretems ! Ô Ciel !

ORPHISE.

Je dois vous obéir, Monſieur ; vous ſerez ſatisfait.

DORIMOND.

Allons, Clerval, je ſuis prêt à t’entendre ; viens me donner le plaiſir de te juſtifier.

ORPHISE, LISETTE.

LISETTE.

Je ne reviens point de la ſurpriſe que me cauſe la mauvaiſe humeur de Dorimond. Au moins, Madame, je n’y ai point de part.

ORPHISE.

Vous êtes entrée avec lui, vous pourriez en ſçavoir la cauſe.

LISETTE.

Moi ! point du tout. Monſieur cherchoit Clerval ; je le ſçavois ici, je l’y ai conduit ſans dire mot. Vous me ſoupçonnez, je le vois ; cela eſt pardonnable, après la petite mortification qu’on vient de vous donner.

ORPHISE.

Si j’aimois moins Cénie, je ſerois peu touchée…

LISETTE.

Oui, Madame, vous l’aimez, & beaucoup, on le ſçait. Mais permettez-moi de vous dire que vous l’aimez mal. Pourquoi l’empêcher d’obéir à ſon pere ?

ORPHISE

Si je l’en empêchois, c’eſt que j’aurois des raiſons pour cela, & je ne les cacherois pas. Je l’exhorte à l’obéiſſance, mais ce n’eſt pas ſans déſapprouver, au fond de mon cœur, le choix de Dorimond.

LISETTE.

Peut-on ſçavoir ce qui vous déplaît en Méricourt ?

ORPHISE.

Son âge ; quoiqu’il ſoit peu avancé, il eſt ſi diſproportionné à celui de Cénie, qu’il devroit être un obſtacle invincible.

LISETTE.

Si vous entendiez les intérêts de votre Pupile, c’eſt juſtement ce qui vous le feroit deſirer, & Méricourt vous paroîtroit encore trop jeune ; je connois un peu le monde. Une jeune perſonne, en épouſant un homme âgé, devient une femme intéreſſante. Pour peu que ſa conduite ſoit réguliere, on la plaint, on l’admire, elle acquiert du mérite ; ſes charmes s’embéliſſent de la décrépitude de ſon mari. Il meurt ; eut-elle quarante ans, c’eſt une jeune veuve ; la caducité d’un vieillard éterniſe notre jeuneſſe. Mais vous ne m’écoutez point ? Je ſuis votre ſervante.

ORPHISE, ſeule.

C’eſt donc pour mettre le comble à mon abaiſſement, que Dorimond devient injuſte ? Hélas ! j’étois réſervée à des traitemens injurieux ! digne fruit de l’état où le malheur m’a réduite… Pardonne, Dorſainville ; pour conſerver la vie d’une épouſe qui t’eſt chere, il ne me reſtoit que le choix des plus viles conditions. Tu n’en rougiras pas, j’ai ſauvé de l’opprobre ton nom & le mien… Époux infortuné ! devois-tu m’abandonner ?… Quel que ſoit le déſert qui te ſert d’aſyle, c’eſt celui de l’honneur. La honte, ce tyran des ames nobles, n’habite qu’avec les hommes. Fuyons-les… Mais, plus on m’éloigne de Cénie, plus mes conſeils lui ſont néceſſaires. Sans offenſer Dorimond, rendons à ſa fille ce qu’exigent de moi ſa confiance & mon amitié. On n’eſt pas tout-à-fait malheureux, quand il reſte du bien à faire !

Fin du ſecond Acte.

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