‹ CénieChapitre 4 sur 6 · Acte III

Acte III

DORIMOND, MÉRICOURT.

DORIMOND.

J’en ſuis, pour le moins, auſſi fâché que toi ; mais il n’y faut plus penſer.

MÉRICOURT.

Je me ſoumets ſans murmurer, Monſieur. M’eſt-il ſeulement permis de vous demander ſur quoi Cénie fonde ſes refus ? Eſt-ce haine ? eſt-ce mépris pour moi ?

DORIMOND.

Ce n’eſt ni l’un, ni l’autre. Elle ne m’a pas dit un mot à ton déſavantage.

MÉRICOURT.

Vous voulez ménager ma diſgrace, Monſieur : vos bontés ſe montrent partout.

DORIMOND.

Il n’y a point de bonté en cela ; c’eſt la vérité pure. Cénie ne m’a témoigné qu’une répugnance générale pour un engagement qui l’effraye.

MÉRICOURT.

Et cette répugnance eſt ſans doute bien naturelle ?

DORIMOND.

Ah ! n’en doutez pas.

MÉRICOURT.

Cénie ne peut avoir une inclination ſecrette ?

DORIMOND.

Je voudrois qu’elle aimât ; elle n’auroit fait qu’un bon choix, & bientôt… Sçaurois-tu quelque choſe là-deſſus ?

MÉRICOURT.

Gardez-vous bien de le penſer, Monſieur. Cénie eſt trop ſage pour avoir fait un choix ſans votre aveu, & trop ingénue pour avoir eu l’adreſſe de cacher une paſſion : vous vous en ſeriez apperçu.

DORIMOND.

Moi ! point du tout : je ſerois auſſi aiſé à tromper ſur cette matiere, que ſur bien d’autres. Je ne ſçaurois me réſoudre à être fin. La fineſſe ne va guere ſans la méchanceté. Quoi qu’il en ſoit, j’ai donné ma parole, & je la tiendrai. On ne ſçauroit pouſſer l’indulgence trop loin, quand il s’agit d’un engagement éternel. Peut-être, dans quelque tems, Cénie prendra d’autres idées ; alors je lui propoſerai ton frere.

MÉRICOURT.

Mon frere !…

DORIMOND.

Il eſt jeune ; il peut attendre.

MÉRICOURT.

Mon frere !… je n’en reviens point.

DORIMOND.

Tu m’étonnes. Ne pouvant être mon gendre, tu devrois être ravi de me voir jetter les yeux ſur Clerval.

MÉRICOURT.

Je le ſerois, ſi l’intérêt avoit quelque pouvoir ſur moi ; mais je ne connois que le vôtre, & aſſurément Clerval…

DORIMOND.

Écoutes : tu dois ſçavoir qu’il me déplaît très-fort d’entendre mal parler de lui. Tu m’avois déjà donné, ce matin, des avis, dont il s’eſt pleinement juſtifié.

MÉRICOURT.

J’ai pu me tromper, Monſieur : c’eſt l’effet d’un zèle trop ardent. J’apprends avec joie que Clerval n’a laiſſé aucune obſcurité ſur ſa conduite.

DORIMOND.

Cela étant, tu dois voir du même œil la fortune que je lui prépare.

MÉRICOURT.

La tendre Méliſſe l’a prévu ; les regrets qu’elle emporte au tombeau n’étoient que trop fondés.

DORIMOND.

Comment ! Si elle s’eſt expliquée ſur l’établiſſement de ſa fille, pourquoi m’en faire un myſtère ?

MÉRICOURT.

Dois-je croire, Monſieur, que vous ignoriez ſes intentions ? & que, ſi elle avoit choiſi un époux à ſa fille, ce n’eût pas été de concert avec vous ?

DORIMOND.

Il eſt vrai que l’établiſſement de Cénie faiſoit ſouvent le ſujet de nos entretiens. Cette vertueuſe femme, par délicateſſe de ſentimens, avoit réſolu de ne la donner qu’à l’un de vous deux ; mais je l’ai toujours vue incertaine ſur le choix de l’un ou de l’autre. Si tu en ſçais davantage, tu as tort de me le cacher.

MÉRICOURT.

Il eſt rare qu’un mourant ne s’explique pas ſur des diſpoſitions de ſa famille.

DORIMOND.

Eh bien ! parles donc.

MÉRICOURT.

Non, Monſieur. Dans l’état où ſont les choſes, vous pourriez ſoupçonner…

DORIMOND.

Je le vois : c’eſt en ta faveur qu’elle s’eſt déclarée ?

MÉRICOURT.

Oui, Monſieur. Méliſſe, touchant au terme de ſa vie, me fit approcher de ſon lit : Méricourt, me dit-elle, d’une voix preſqu’éteinte ; dans un moment, je ne ſerai plus : écoutez mes derniers ſentimens. J’adorai mon époux ; je lui dois mon bonheur : vous l’aimez ; héritez encore de ma tendreſſe pour lui ; devenez l’époux de ma fille ; ſoyez le fils de Dorimond ; répondez-moi du repos de ſes jours ; prolongez-en la durée ; & je perds les miens ſans regret.

DORIMOND.

Arrêtez, mon cher Neveu ; je ne puis ſoutenir… Hélas ! que ne donnerois-je pas pour que Cénie…

MÉRICOURT.

Elle ignore les dernieres volontés de ſa mere. Si vous me permettiez, Monſieur, d’avoir un entretien particulier avec elle ?

DORIMOND.

Volontiers : demeure, je vais te l’envoyer. Songes que tu me rendras le plus grand ſervice, ſi tu peux obtenir ſon aveu.

MÉRICOURT.

Je n’y épargnerai rien.

DORIMOND.

Je te défends cependant de l’intimider par la crainte de me déplaire. Obtenons tout par la tendreſſe, & rien par autorité.

MÉRICOURT, ſeul.

Voici donc le moment déciſif. Je n’ai plus rien à ménager… je le prévois : l’obſtination de Cénie me forcera d’employer contr’elle les armes que Méliſſe m’a laiſſées ; elles peuvent devenir cruelles contre moi-même : mais une fortune immenſe peut-elle s’acheter à trop haut prix ?

MÉRICOURT, CÉNIE.

CÉNIE.

On m’avoit dit que mon pere me demandoit ?

MÉRICOURT.

Arrêtez, Cénie : c’eſt par ſon ordre que je vous attends ici. Dorimond, ſenſible aux mépris dont vous m’accablez, me permet d’eſſayer encore une fois de les vaincre.

CÉNIE.

Eſt-ce vous mépriſer, Monſieur, que d’épargner à votre délicateſſe la douleur d’avoir rendu quelqu’un malheureux ?

MÉRICOURT.

Vous me bravez, ingrate ; vous triomphez : vous croyez que l’exceſſive complaiſance de Dorimond ne vous laiſſe plus rien à redouter. Si vous ſçaviez à quel excès je pouſſe la généroſité à votre égard, cette orgueilleuſe ironie changeroit bien-tôt de ton.

CÉNIE.

J’ignore, Monſieur, les obligations que je vous ai. Si vous vouliez m’en inſtruire…

MÉRICOURT.

Vous ne les ſçaurez que trop-tôt. Vous vous repentirez peut-être, dans un moment, de m’avoir forcé à vous les apprendre.

CÉNIE.

Vous me feriez trembler, ſi j’avois des reproches à me faire.

MÉRICOURT.

Cénie, écoutez mes conſeils : conſentez à me donner la main ; votre propre intérêt me porte à vous en conjurer à genoux ; le tems preſſe, n’abuſez pas de ma foibleſſe : parlez, il n’eſt plus tems de balancer.

CÉNIE.

Je ne balance point, Monſieur.

MÉRICOURT.

Quel parti prenez-vous ?

CÉNIE.

Celui de rompre un entretien auſſi fâcheux pour l’un que pour l’autre.

MÉRICOURT, la retenant par le bras.

Non, non : il faut que ce moment décide de votre ſort.

CÉNIE.

Comment ! vous êtes aſſez hardi… Méricourt, comptez moins ſur les bontés de mon pere ; il daignera m’entendre.

MÉRICOURT.

Non, vous ne ſortirez point ; il me faut un mot déciſif.

CÉNIE.

Vous le voulez ? le voici : Mon pere m’a donné ſa parole de ne point me contraindre ; rien ne peut me faire changer de réſolution.

MÉRICOURT.

Ah ! c’en eſt trop ; il eſt tems de confondre tant de mépris. Connoiſſez-vous cette écriture ?

CÉNIE.

Oui, c’eſt celle de ma Mere.

MÉRICOURT.

Elle eſt pour Dorimond ; mais qu’importe : écoutez : [il lit] Je vous ai trompé, Monſieur, & mes remords ne peuvent s’enſévelir avec moi. La diſproportion de nos âges m’a fait craindre de retomber dans l’indigence, dont vous m’aviez tirée. Pour aſſurer ma fortune, j’ai ſuppoſé un enfant. Votre dernier voyage me facilita les moyens de faire paſſer Cénie pour ma fille. La mort me force à révéler mon ſecret. Pardonnez…

CÉNIE tombe évanouie.

Je me meurs.

MÉRICOURT.

Cénie, écoutez-moi : connoiſſez du moins, en ce moment, l’excès de mon amour ; il en eſt tems encore. Je vous offre ma main : je répare la honte de votre naiſſance : je renferme à jamais votre ſecret dans les nœuds de notre mariage. Eſt-ce là vous aimer ?

CÉNIE.

Que gagnerois-je à tromper tout le monde ? pourrois-je me tromper moi-même ? montrez-moi cette lettre. [après avoir lu] Mon malheur n’eſt que trop certain.

MÉRICOURT reprend la lettre.

Eh bien ! quels ſont à préſent vos ſentimens ?

CÉNIE.

Les mêmes.

MÉRICOURT.

Quel orgueil ! Eſt-ce à vous à réſiſter, quand mon amour ſurmonte les obſtacles ; quand je devrois rougir ?…

CÉNIE.

Rougiſſez donc, mais de la fourberie dans laquelle vous n’auriez pas honte de m’aſſocier. Moi, tromper le meilleur des humains ! moi, uſurper les biens d’une maiſon ! vous me faites horreur !

MÉRICOURT.

C’eſt aimer Dorimond, que de lui conſerver ſon erreur. Méliſſe, en me confiant votre ſecret, vouloit vous rendre heureuſe, & remettre les biens de mon Oncle à leur légitime poſſeſſeur.

CÉNIE.

Répare-t-on un crime par un autre ? Chaque moment me rend complice de tant de forfaits. Je ne ſçaurois trop-tôt…

MÉRICOURT.

Arrêtez : je pénetre vos deſſeins ; vous voulez me perdre. Gardez-vous de ſuivre les mouvemens de votre haine.

CÉNIE.

Je ne ſuivrai que mon devoir.

MÉRICOURT.

Non, non ; je ſçais, mieux que vous ne penſez, la cauſe de vos dédains. C’eſt moins l’honneur que l’amour qui vous guide. Vous croyez que Clerval… Il faut y renoncer. Quand il ſeroit aſſez lâche… il me reſte des armes… Gardez votre ſecret ; c’eſt le dernier conſeil que je vous donne : je vous laiſſe y rêver. Ne pouſſez pas plus loin ma vengeance, ou tremblez d’en apprendre davantage.

CÉNIE.

Que peut-il m’arriver ?… Ô Ciel ! que vois-je ?

CÉNIE, CLERVAL.

CLERVAL.

Cénie, vous pleurez ! ma chere Cénie ! Qu’avez-vous ?

CÉNIE.

Clerval ! je ſuis perdue.

CLERVAL.

Mon frere vient de vous quitter : a-t-il obtenu de Dorimond ?…

CÉNIE.

Oubliez-moi. Il n’eſt plus pour vous d’autre bonheur.

CLERVAL.

Quoi ! mon frere ! Je cours me jetter aux pieds de Dorimond. Il verra mon déſeſpoir, & il en ſera touché.

CÉNIE.

Ah ! gardez-vous de lui parler.

CLERVAL.

C’eſt vous, Cénie, qui me retenez. Je m’étois flatté au moins de n’être pas haï. Vous m’auriez vu ſans répugnance devenir votre époux ; vous me l’avez dit ?

CÉNIE.

J’en étois digne alors… Je ne le ſuis plus.

CLERVAL.

Vous ne l’êtes plus ! vous aimez donc mon frere ?

CÉNIE.

Moi, j’aimerois Méricourt ! vous me faites frémir.

CLERVAL.

Eh bien ! ſi vous ne l’aimez pas, dites-moi que vous m’aimez ; raſſurez mon cœur éperdu : laiſſez-moi diſputer à Méricourt les bontés de mon Oncle.

CÉNIE.

Mon ſort ne dépend plus de Dorimond.

CLERVAL.

Vous me déſeſperez. Quel eſt ce langage obſcur ? que je ſçache du moins la cauſe de mon malheur ?

CÉNIE.

Elle eſt en moi ſeule : elle eſt dans mon horrible deſtinée. Ne me forcez pas à rougir à vos yeux.

CLERVAL.

Vous craignez de rougir ? ah ! vous me trahiſſez.

CÉNIE.

Si vous ſçaviez… Clerval : croyez-moi, je ne ſuis point coupable… Adieu.

CLERVAL.

Cénie, qu’allez-vous faire ? Si la pitié peut encore quelque choſe ſur votre cœur, éclairciſſez mon ſort ; que je l’apprenne de votre bouche.

CÉNIE.

Vous-même, prenez pitié de moi ; voyez ma douleur, ma confuſion. Hélas ! je n’oſe lever les yeux ſur vous.

CLERVAL.

Au nom de l’amour le plus tendre, délivrez-moi du tourment que j’endure. Parlez.

CÉNIE.

Non, je ne prononcerai pas l’arrêt cruel qui nous ſépare.

CLERVAL.

Vous prononcez celui de ma mort. Craignez de m’abandonner à mon déſeſpoir. Je ne vous réponds pas de ma vie.

CÉNIE.

Quelle horrible menace pour un cœur qui ne voudroit vivre que pour vous !

CLERVAL.

Vous m’aimez, Cénie ; je n’ai plus rien à craindre : cet aveu me ſuffit. Cruelle ! pourquoi tant différer mon bonheur ? doutiez-vous de mon amour ? ah ! jugez-en par l’excès de ma joie.

CÉNIE.

Voilà ce que je redoutois le plus. Ce funeſte aveu met le comble à vos maux. Clerval, ſouvenez-vous que vous me l’avez arraché.

CÉNIE, DORSAINVILLE, CLERVAL.

DORSAINVILLE.

Ami, partagez mon tranſport : ma femme n’eſt point morte, & je puis eſperer… Que vois-je !… Je fais une imprudence.

CÉNIE, à Dorſainville.

Monſieur, vous ne pouviez venir plus à propos. Je crois reconnoître en vous cet ami de Clerval, dont il m’a conté les malheurs : ils m’ont touchée : ils doivent vous rendre ſenfible à ceux des autres. Ne quittez point votre ami. Dans un moment… Je vous laiſſe. Adieu, mon cher Clerval ; ne me ſuivez pas.

DORSAINVILLE, CLERVAL.

DORSAINVILLE.

Cher ami, pardonnez mon indiſcrétion ; je ne ſens plus que votre peine. Quel eſt le malheur dont Cénie vous menace ?

CLERVAL.

Je l’ignore. Elle veut s’épargner la douleur de me l’annoncer. Hélas ! il me ſeroit bien moins cruel de l’apprendre de ſa bouche. S’il falloit la perdre !… Non, je ne puis reſter dans la cruelle incertitude où je ſuis.

DORSAINVILLE.

Je ne vous quitte pas.

CLERVAL.

Laiſſez-moi, cher ami ; il faut que j’éclaircilſe cet horrible myſtère. Cénie m’a défendu de la ſuivre ; j’éviterai ſa rencontre : mais quelqu’autre pourra m’inſtruire. Ami, ne me retenez plus ; allez m’attendre, je vous en conjure ; peut-être aurai-je beſoin de vous.

Fin du troiſiéme Acte.

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