IV
Paul apparut triomphant le soir au dîner. Il n’y avait d’autres convives que le mari et le vicomte. Béatrix s’était parée comme aux jours de grandes réceptions ; un léger incarnat colorait ses joues, et je ne sais quoi d’inaccoutumé palpitait sous ses paupières baissées ; Élie restait taciturne ; le vicomte affectait une humeur arrogante. Béatrix en profita pour lui chercher querelle sur ses opinions politiques. Ses folles espérances d’une restauration d’Henri V étaient des rêves d’enfant, lui dit-elle. Il était évident que le grand souffle de la liberté montait et balayerait bientôt toutes les monarchies. Paul l’encourageait dans son speech en touchant doucement son pied du bout de sa botte. Il fallait être, poursuivit-elle, un esprit puéril et sénile, plein des vapeurs malsaines de l’ancien régime, pour ne pas voir la lumière nouvelle.
Le vicomte riposta par une décharge d’épigrammes mordantes contre une pauvre cervelle de femme déraisonnant sur ces matières, et se faisant l’écho de quelque conversation récente. Sans doute Béatrix avait passé la journée avec un fougueux républicain dont elle était devenue l’adepte ?
Àcette sortie directe, Béatrix, pourpre de colère, répliqua qu’elle se croyait assez d’esprit pour avoir des doctrines indépendantes ; qu’il n’en était pas de même dans le noble faubourg, où les convictions n’avaient pour base que les intérêts et les vanités de caste.
Les propos se croisaient venimeux et acérés, avec une telle pétulance, que le froid Élie fut pris d’une hilarité subite. Encouragé par son exemple, Paul se permit de rire, ce qui lui valut, de la part du vicomte, les regards les plus vipérins. Jugeant la guerre implacablement engagée et les combattants désormais irréconciliables, Paul, a la suite du dîner, proposa à Élie d’aller fumer dans le jardin.
Le vicomte suivit Béatrix dans son boudoir, où il pensait l’apaiser comme à l’ordinaire. Mais il ne trouva plus qu’une amazone armée, fermement résolue à la bataille. Il prit ses mains pour la calmer et voulut tenter de l’embrasser ; elle cria à l’insulte, si bien que le vicomte, devinant la vérité, en vint à de gros mots qui sentaient la régence : il la traita de pécore effrontée et de bégueule érotique.
La rage donna de la force à Béatrix, qui, les deux poings fermés, le chassa par les épaules. Au bruit des portes violemment fermées par le vicomte en sortant, et à ce cri d’adieu : « Je suis remplacé ! » Élie et Paul accoururent. Ce dernier, comptant sur la tactique de la femme, la laissa s’expliquer seule avec le mari.
— Je viens, lui dit-elle, de faire ce que ma dignité et la vôtre exigeaient depuis longtemps, j’ai chassé le vicomte.
— Quoi ! pour cette querelle politique ? cela me semble un peu trop sévère. C’était un ami ; un homme bien posé dans le monde ; je croyais même qu’il vous distrayait.
— Y pensez-vous ! il avait des familiarités compromettantes que vous auriez déjà dû réfréner ! Puisque vous ne songez pas à me sauvegarder, je dois me sauvegarder moi-même et garantir votre propre réputation. Ce légitimiste impertinent choquait dans notre salon tous vos amis politiques et les faisait mettre en doute vos principes. Si vous voulez être député aux élections prochaines, il faut épurer nos relations, ne voir que des libéraux purs et intègres ; je porte votre nom, j’ai donc le droit de veiller sur votre carrière si vous oubliez d’y veiller vous-même ; je m’y suis associée de cœur et d’esprit, vous le savez bien. Et, sous un flux de paroles et de déductions déliées, elle égara l’époux ébahi dans le labyrinthe des ruses féminines dont les fils conducteurs s’embrouillent toujours dans la main des hommes.
Elle prit ensuite, d’une façon câline, le bras de son mari pour rentrer au salon, où Paul attendait en lisant les journaux. Un député survint et raconta les scènes des banquets qui avaient eu lieu la veille dans plusieurs départements du nord. Paul, en tacticien avisé, dit aussitôt à Élie : « Il n’y a que vous, mon cher, qui puissiez écrire une brochure éloquente sur la situation de la France ; mettez-vous à l’œuvre, et je vous promets avant huit jours un succès immense. Défiez le gouvernement de pouvoir se parquer désormais dans le cens restreint électoral ; montrez l’adjonction des capacités comme une puissance nouvelle dont il faut tenir compte sous peine d’être emporté par le flot populaire. Oh ! si j’avais votre plume, je tenterais ce duel sans différer. »
Élie, que l’espérance d’un éclair de gloire quelconque ranimait toujours, se mit la nuit même à écrire le plan de sa brochure.
— Ce petit Paul a du bon, se disait-il ; ce n’est pas le vicomte qui m’aurait donné cette idée-là. Béatrix a peut-être raison ! il ne faut voir que des gens de son bord, sous peine de perdre son influence politique.
Cette réflexion refoula l’image du vicomte, pauvre second sacrifié.
Ils devaient se retrouver plus tard ; ces deux débris étaient destinés à se consoler entre eux.
Paul avait pris la place du vicomte ; il la tint d’abord avec discrétion et un succès prodigieux. Béatrix était aimable, alerte et vive, pleine d’égards pour son mari, soigneuse de sa réputation littéraire, dont Paul multipliait les échos en donnant le ton aux convives les jours de grande réception.
L’amant endormait le mari sur des roses.
Mais un événement public éclata qui fit perdre à Paul toute mesure. La révolution de février triomphante projeta de réintégrer dans le code quelques lois équitables que deux monarchies en avaient éliminées. L’espoir de voir rétablir le divorce produisit sur l’esprit de Paul un choc électrique.
La chance était ouverte, la place d’Élie pouvait être vide. L’occuper en maître tout entière et non plus en intrus qui se fait humble et flatteur pour en avoir sa petite part ; nager dans la fortune de Béatrix ; y puiser pour lui-même les éléments de succès qu’en tirait l’autre, tel fut l’éblouissement qui enflamma sa convoitise.
Dans un de ces moments où la femme n’a plus de volonté, il insinua la sienne à Béatrix. Sûr de son concours, de mielleux il se fit acerbe ; il devint tranchant comme le vicomte, mais seulement envers le mari ; il lui reprochait d’être trop mou dans ses opinions démocratiques ; son courage civique faiblissait, le souffle lui faisait défaut pour fonder les idées nouvelles, les articles qu’il publiait dans les journaux, les déclarations de principes qu’il affichait sur les murs de Paris manquaient de vigueur républicaine.
Il le criblait sous cette forme d’une foule d’allusions qui finirent par faire écumer de rage le passif Élie.
Àces flèches décochées sans trêve, il joignait le harcèlement des coups d’épingle se traduisant par les procédés les plus saugrenus. Élie avait-il à sortir pour affaires et demandait-il son coupé, M. Paul l’avait pris dès le matin et s’en servirait jusqu’au soir.
Voulait-il, par une belle après-midi, aller respirer au bois, justement M. Paul venait de monter son cheval de selle.
Exprimait-il l’intention d’inviter tel jour à dîner ses adhérents politiques, sa table était prise complètement ce jour-là par les conviés de M. Paul. — Réclamait-il des mets et des vins qu’il préférait, M. Paul avait décidé le menu du jour. — Voulait-il se distraire par un peu de musique à l’Opéra ou aux Italiens, Béatrix avait donné dans sa loge deux places à des amies et M. Paul devait occuper la quatrième.
L’usurpateur dépossédait le maître.
La réussite des révolutions et des coups d’État les a propagés en France dans la vie privée. L’exemple venant d’en haut, ou du public, paraît bon à suivre.
Paul mettait au pillage la bibliothèque d’Élie et, sans lui en demander la permission, emportait chez lui les livres qui lui convenaient ; il eût même revêtu ses habits s’il ne les avait dédaignés.
Il était devenu un élégant, un prodigue, un personnage ! Il donnait des déjeuners fins dans son logis particulier, il se faisait des prosélytes, il soutenait les journaux qui se fondaient et étayait ceux qui allaient tomber ; il y publiait de grands articles. Béatrix défrayait toutes ses ambitions, pourvoyait à tous ses caprices ; enfin il fut nommé député, tandis qu’Élie échoua aux élections.
La prépondérance doublée d’arrogance de son ancien rapin rendit Élie furibond. Après une nuit d’insomnie et de méditation, il se détermina imprudemment à user de son droit de mari ; il entra un matin dans la chambre de sa femme, et lui dit sans préambule :
— Il vous a convenu de chasser le vicomte, il me convient à mon tour de chasser Paul ; dès aujourd’hui il sortira d’ici pour n’y rentrer jamais.
L’éthérée Béatrix se souleva menaçante sur son lit et répliqua par le « C’est à vous d’en sortir ! » de Tartuffe. Ce fut le congé définitif donné au pauvre époux inutile. Le soir même Élie quitta la maison, d’où elle le chassait en effet par sa fuite.
Le logis sans elle n’était plus qu’un navire à l’embargo : plus de pilote, plus de matelots, plus de combustible pour alimenter la vapeur. Elle était maîtresse de sa fortune et l’emportait avec elle.