‹ Ces petits messieursChapitre 9 sur 12 · III

III

Telle était la situation de Béatrix lorsque Paul revint à Paris, où le coup d’épée d’un mari outragé le mit pour huit jours à la mode.

Durant la jeunesse perplexe d’Élie, Paul avait été pour lui une sorte de rapin littéraire ; l’éconduire aux jours de sa prospérité eût paru cruel au placide époux. D’ailleurs de quoi s’effrayer ? Le vicomte faisait bonne garde.

Élie reçut Paul en familier et lui promit de le protéger ; le vicomte fit écho. Double imprudence, double maladresse. La protection ulcère infailliblement celui qui en est l’objet. Paul accepta les deux protecteurs, bien résolu de les jouer ensemble ; il les flattait quand ils étaient seuls, mais, en présence de Béatrix, il était toujours triste et réservé.

Elle le trouvait attrayant et jeune ; effet de contraste.

Les deux protecteurs malavisés plaisantaient Paul devant Béatrix sur sa double blessure : celle de l’amour et celle du fameux coup d’épée. Il prenait alors un air grave et contraint, puis regardait Béatrix comme pour faire appel à sa pitié. Il est peu de femmes qui ne répondent à ces sortes d’appel. Compatir aux douleurs de l’amour leur donne l’espérance de les consoler. Béatrix aurait voulu entendre de la bouche de Paul tous les détails de son aventure.

Chaque fois qu’elle pouvait le voir seul, elle l’interrogeait avec émotion ; Paul était prêt à lui ouvrir son âme et commençait son récit, récit compliqué et longtemps médité, car Paul devait en faire ressortir que toutes les noirceurs d’une rupture venaient de la femme qui l’avait entraîné. Mais à peine en était-il au prologue de son roman, que toujours le vicomte survenait ; l’air goguenard et sûr de lui-même, il s’installait en maître dans le boudoir. Les nerfs de Béatrix, progressivement irrités, se cabrèrent enfin contre cette servitude.

Elle sortit un matin, et fit dire chez elle qu’elle passerait la journée auprès d’une tante malade. Paul lui avait fait promettre qu’ils visiteraient ensemble une collection de tableaux de grands maîtres italiens nouvellement arrivée à Paris. C’était un jour réservé ; le temps était brumeux ; ils ne trouvèrent personne dans les trois salles où ces chefs-d’œuvre étaient réunis. Ils s’assirent en face d’une toile admirable de Pardenone représentant Suzanne au bain.

Béatrix dit à Paul de profiter de la solitude du lieu pour lui confier ses chagrins.

— Est-ce que je me souviens quand vous êtes là, répliqua-t-il, de la femme qui a trompé ma jeunesse, femme indigne qui a pu me préférer un de ces matérialistes italiens qui procèdent en amour sans préambule ! Une figure supérieure efface la sienne aujourd’hui ; c’est celle de cette Suzanne ; regardez ! elle vous ressemble ; et ces deux vieillards qui la font frissonner figurent pour moi Élie et le vicomte.

Béatrix sourit à cette phrase triplement et habilement combinée : déprécier une femme qu’on n’aime plus flatte celle à qui l’on veut plaire ; comparer à une beauté accomplie, idéalisée par le génie d’un peintre, une beauté mûre et fanée, c’est distiller une douceur alléchante ; traiter de vieillards un mari et surtout un amant, c’est un défi à l’orgueil féminin ; car, attester ce qu’elle vaut par la valeur de ceux qu’elle conquiert, est en amour une des plus vives préoccupations de la femme. Sent-elle qu’elle est amoindrie par son choix, elle est bien près d’être infidèle. Cette sensation, Paul la produisit par la troisième partie de sa phrase.

La vanité de Béatrix tressaillit et elle repartit en riant :

— Il est vrai que ce sont deux gardiens bien insupportables !

Cette réponse était un prélude de réussite que Paul ne laissa pas échapper.

— D’un mot, répliqua-t-il, vous pourriez vous débarrasser du plus irritant des deux vieillards, de cet affreux et exécrable vicomte ; à moins, ajouta-t-il en la regardant ardemment, qu’il n’ait le secret et le bonheur de vous plaire.

— Y pensez-vous ? s’écria-t-elle, un vieillard à l’esprit sec et méchant ! Me croyez-vous si dépourvue de ce qui attire ?

— Je vous juge un ange d’indulgence et de bonté subissant le joug et n’osant pas le briser de peur d’affliger le tyran. Mais la mansuétude a des bornes ; vous ne sauriez y persévérer désormais sans m’éloigner à jamais et navrer mon cœur qui est tout à vous.

Son aveu fut fait sous cette forme.

— Oh ! ne partez pas, lui dit-elle, ne laissez pas la pauvre Suzanne en proie à ces deux vieillards qui la glacent.

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