IV
Ce grand coup du sort qui les avait couronnés dans l’un d’eux affola tous les Petits Messieurs ; mais dans cette fallacieuse carrière il y a beaucoup d’appelés, et peu d’élus. Comme les Petites Dames, leurs sœurs, la plupart des Petits Messieurs vivotent ; un très-petit nombre vit largement et parvient à toutes les transformations que la richesse procure. Les plus prudents, repus d’aventures et n’espérant plus rien des hasards, épousent de vieilles amours ; de protégés, ils deviennent alors protecteurs et maîtres. Consentir à cette mutation est la dernière et la plus lugubre folie que puisse commettre une femme.
La Bruyère peint en moraliste ému la situation :
« Ce n’est pas une honte, ni une faute à un jeune homme que d’épouser une femme avancée en âge ; c’est quelquefois prudence, c’est précaution. L’infamie est de se jouer de sa bienfaitrice, par des traitements indignes et qui lui découvrent qu’elle est la dupe d’un hypocrite et d’un ingrat. Si la fiction est excusable, c’est où il faut feindre l’amitié ; s’il est permis de tromper, c’est dans une occasion où il y aurait de la dureté à être sincère. Mais elle vit longtemps ? Aviez-vous stipulé qu’elle mourût après avoir signé votre fortune et l’acquit de toutes vos dettes ? N’a-t-elle plus, après ce grand ouvrage, qu’à retenir son haleine, qu’à prendre de l’opium ou de la aiguë ? A-t-elle tort de vivre ? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez déjà réglé les funérailles, à qui vous destiniez la grosse sonnerie et les beaux ornements, en est-elle responsable ? »
Pour les femmes qui ont de la fierté, de la raison et de la pudeur, les Petits Messieurs sont sans péril ; elles savent renoncer à l’amour avant que l’amour ne les quitte : en vieillissant, l’amour maternel, l’affection de quelques amis, restés fidèles, suffisent à remplir leur cœur. Leurs petits enfants poussent et s’épanouissent comme des fleurs autour d’elles ; ils y répandent des gazouillements d’oiseaux. Aussi n’est-ce jamais aux mères de famille que s’adressent ces pourchasseurs d’intrigues vénales. La femme veuve ou divorcée, à qui la joie de la maternité a manqué, et qui, sans sauvegarde et sans contrôle, dispose de sa fortune ; voilà leur pâture : l’idéal des Petits Messieurs ambitieux sont les princesses russes qui, à l’exemple de leur souveraine bien-aimée et respectée, Catherine la Grande, gardent jusqu’à la tombe leur avidité de sensations printanières.
C’est dégradant et ignoble ! d’accord ; mais les Gérontes auprès des Petites Dames sont tout aussi dégradés et méprisables ; ils n’ont pas même l’excuse des illusions. Sachant tout d’abord à qui ils ont affaire, le marché est conclu, les gages réglés, dès la première entrevue.
Les Petits Messieurs, ne portant pas d’étiquette, n’affirmant jamais leur spéculation, soigneux d’en cacher et d’en nier la honte, s’insinuent doux et plaintifs comme des colombes auprès de celles dont ils veulent faire leur proie. Ils les séduisent par les côtés délicats.
Sortis des classes bien nées, ils savent comment il faut s’y prendre auprès des impures de haut rang ; ils leur soupirent leurs flatteries délurées sous forme de convictions morales et d’affinités attractives. Ce qu’ils cherchent auprès d’elles, disent-ils, c’est une amie, presque une mère, dont l’amour leur a manqué ; puis ils s’avouent invinciblement enlacés par les séductions imprévues d’un esprit expérimenté, d’un cœur qui a la science de la tendresse et du dévouement ; enfin, ils en viennent à proclamer l’attrait sans pareil d’une beauté expressive survivant à l’âge et le dominant. Leur passion éclate sous toutes les formes : elle est persuasive, éloquente, entraînante, car elle est réelle… oui, elle est réelle.
Chose inouïe ! La convoitise de la fortune leur prête les entraînements d’un véritable amour : une somme d’argent, un cheval, un bijou à obtenir aiguillonnent leur désir et le fait renaître comme s’ils étaient véritablement émus, séduits, subjugués ; ils ont des câlineries charmantes, et tout à fait naturelles, à tromper les princesses russes les plus exercées. Certes, les Gérontes n’ont jamais été à pareille fête auprès des Petites Dames ; elles n’y mettent pas tant de façon.
Une fois maîtres du terrain, c’est-à-dire maîtres de la personne, des secrets, de la considération, et surtout des revenus des grandes imprudentes qu’enivrent ces désastreux regains de l’amour, ils restent aimables, caressants, attentifs, mais à la condition tacite que les craintives dépossédées ne tenteront jamais de contrôler leurs caprices et leurs prodigalités, et certes, il n’est pas de Petites Dames qui en aient autant qu’eux ; ils en remontrent à celles-ci en fait de raffinements sensuels et d’appétits ruineux. Un de leurs vices est la passion du jeu ; leur soif naturelle de l’or les y excite. Cette émotion âpre et poignante met un hasard de plus dans leur vie d’aventures ; les coups rapides du lansquenet et du baccarat les enfièvrent ; tandis que celle dont ils vivent repose alanguie, ils courent les maisons de jeux clandestines, n’importe lesquelles ; experts en cartes bizeautées, ils préfèrent les tripots secrets aux cercles du grand monde. Gagnent-ils, leur Providence, sous forme de femme, l’ignore toujours ; perdent-ils, ils l’invoquent et la déterminent à les sauver du désespoir en payant pour eux.
Aux Eaux, ils l’entraînent à la roulette, ils la donnent en spectacle avec eux et la poussent d’un degré de plus dans l’avilissement.
Continuons la série des dîmes que prélèvent sans trêve les Petits Messieurs : il leur faut le plus beau cheval de selle pour leur promenade au bois, un poney-chaise pour leurs jours de lassitude au printemps, un coupé pour les temps pluvieux, des loges à tous les spectacles nouveaux, des invitations aux plus grandes fêtes, aux ambassades, à la cour ; ils exigent une chère exquise, des primeurs, des vins authentiques, les cigares que fument les rois. Leur chemisier, leur bottier, leur parfumeur sont les plus renommés de Paris.
La Bruyère a esquissé la toilette d’un Greluchon de son temps ; celle des Petits Messieurs la dépasse en recherches savantes, en art nuancé. Deux heures suffisent à peine pour ce pénible et fervent exercice. « Deux heures perdues ! deux heures frivoles ! » diront les travailleurs. Deux heures très-productives et très-sérieuses, pensent ces spéculateurs de leur être qui voient dans la durée de leur prestige une prospérité ascendante et certaine.
C’est d’abord un bain parfumé qui repose leur corps de la fatigue des nuits. Ils bouclent eux-mêmes leurs cheveux de crainte qu’une main maladroite ne les altère ; à les voir blanchir ou tomber, ils préféreraient la mort de leur mère ; à perdre leurs dents (chaque jour limées et épurées), l’incendie de Paris tout entier ; ils ne mettent pas de rouge, comme au temps de La Bruyère, mais un rose tendre presque invisible qui se fond sous la poudre de riz ; un pinceau enduit de fard indien arque leurs sourcils et allonge leurs cils ; un soupçon de vermillon fait refleurir leurs lèvres flétries.
Leur taille se cambre sous un gilet sanglé ; tous leurs vêtements moulent leur corps ; leur cou s’élance flexible d’un col et d’une cravate juvéniles ; leurs boutons de manchettes, leur chaîne, leur lorgnon et leur montre sont des chefs-d’œuvre d’orfévrerie ; une ou deux bagues, très-rares, brillent à leurs doigts blancs aux ongles effilés.
En Italie, depuis le robuste courrier Bergami qui fut publiquement le Greluchon d’une reine d’Angleterre, les Petits Messieurs ont abusé des bijoux et des breloques ; ils ont des anneaux plein les mains et trois rangs d’énormes chaînes dorées font un cliquetis sur leur poitrine. En France, ils sont plus sobres de clinquant ; mais ce qu’il leur faut absolument, à tout prix ! c’est un bout de ruban à leur boutonnière ; la Perse et l’Espagne y pourvoient, et même la principauté de Monaco. Une décoration implique des armes, un titre quelconque, une particule ; ils se font baron, quelquefois marquis ; ils s’octroient une généalogie imaginaire ; ils s’improvisent un blason, ils le couronnent d’une devise.
J’entrai un jour chez un graveur sur pierres dures pour y choisir un cachet ; j’y fus salué par un jeune homme élégant à qui le marchand remettait une bague armoriée : en quittant son gant pour essayer la bague, le jeune homme laissa voir un énorme diamant à son petit doigt. J’avais déjà vu quelque part ce monsieur-là, mais je ne me rappelais ni son nom ni où je l’avais rencontré. Lorsqu’il fut sorti, le graveur me dit :
— M. le baron Bloutard de Merville vient de me commander plusieurs objets d’art avec ses armes.
Ce nom de Bloutard réveilla mes souvenirs : j’avais trouvé un jour ce personnage chez lady *** qui le protégeait, il y avait de cela six mois ; il s’appelait alors Bloutard tout court. Je le remarquai durant ma visite à cause d’un petit colloque qui me révéla son genre de vie.
Suivant l’habitude de beaucoup de femmes anglaises, lady *** portait un grand nombre de bagues : elle avait ce jour-là à l’index un diamant de la plus belle eau. Le néophyte Bloutard en contemplait le rayon avec une fixité de regard qui me frappa.
« — J’ai eu en ma possession, dit-il tout à coup, d’un ton parfaitement naturel, un brillant aussi radieux que celui qui éclaire votre belle main, milady.
» — Oh ! répliqua la dame, celui-ci vaut trois cent livres.
» — Le mien en valait autant, repartit Bloutard ; ce souvenir me venait d’une femme aimée. J’ai dû le vendre dans un moment de détresse. »
Àces paroles du Petit Monsieur, je ne pus me défendre d’un mouvement de surprise méprisante. Il lut ma pensée sur mon visage ; il parut étonné de mon étonnement et reprit avec un aplomb enjoué : « Comme une des choses que les femmes aiment le plus au monde sont leurs bijoux, nous devons être très-flattés lorsqu’elles nous les donnent. C’est une preuve irrécusable de leur amour pour nous. »
Lady *** s’écria en riant : Il n’y a que les Français pour tourner si bien les choses délicates.
J’étais tentée de répliquer : Oui, les Français qui ont le cynisme des courtisanes.
Je sortis, laissant Bloutard avec milady. J’ignore si c’est ce jour-là qu’il obtint le diamant que je venais de revoir à son doigt. Le souvenir de cet incident me rendit curieuse de savoir quel blason le sieur Bloutard s’était composé : le graveur me le montra. Sur un fond d’azur, un vaisseau, toutes voiles déployées, cinglait au port, et pour exergue : Virtus omnia vincit. —
— Pourquoi ce navire ? demandai-je gaîment ?
— Je crois, répondit le graveur, que M. le baron Bloutard de Merville compte un amiral parmi ses ancêtres.