V
Chaque jour, sitôt qu’un Petit Monsieur a parfait sa toilette, il se hâte de sortir et de se montrer partout où il y a des femmes, des femmes riches s’entend, titrées ou non, mais désœuvrées, indolentes, ennuyées, étalant un luxe provoquant dans leur voiture ouverte ou dans une loge en évidence aux théâtres. Le Petit Monsieur est surtout à la piste des étrangères nouvellement arrivées dans une capitale. Lorgnon à l’œil, sourire aux lèvres, il interroge leur physionomie, soupçonne leurs sensations, et, par un fluide magnétique dont il se croit doué et qu’il exerce souvent, il finit par attirer leurs regards.
Même en présence de sa bienfaitrice du moment qui seule soutient son fragile édifice, il use de ce manège irréfrénable. Assis près d’elle à la promenade ou au spectacle, tandis qu’elle s’alarme de son air distrait, il est en quête de femmes qu’il ne connaît point. Non qu’il soit dégoûté de sa servitude actuelle, mais il rêve une livrée plus brillante, une domesticité ascendante. C’est un chien coureur toujours en haleine. S’il est tenu en laisse par une bourgeoise, il prétend au joug d’une marquise ; si la marquise se l’attache, il aspire aux chaînes d’une princesse ; l’Altesse le pousse vers les Majestés ; au temps de l’Olympe, il aurait pourchassé les déesses.
Tant qu’il cherche et qu’il n’a pas trouvé, il ménage le lien qu’il veut rompre ; mais, sitôt que son rêve nouveau prend un corps, qu’il est certain tain du succès, qu’il l’étreint de ses mains rapaces, oh ! alors sa férocité éclate. Il se rit des larmes et de la colère, de la douleur et des anathèmes ; tout appel à des souvenirs émus l’importune ; dût-il broyer sous ses pieds le sein qui l’abrita, il ira de l’avant. Il surpassera en cruauté froide et en ardeur calculée de toutes les jouissances de la matière les Césars antiques.
Je l’ai dit, il est peu de triomphateurs dans cette carrière fangeuse ; la plupart des Petits Messieurs ne le sont qu’à demi ; ce n’est pas la vocation qui leur manque pour l’être complètement. Notre temps est fort corrompu, mais il est tout aussi incertain. Chacun a peur des éventualités de l’agio. Les passions ont pour correctif les intérêts. Les femmes elles-mêmes calculent ; elles additionnent leurs dividendes, redoutent de se ruiner, réglementent leurs faiblesses, les satisfont sans prodigalité et s’en tiennent à un taux fixe. Les Petits Messieurs, pingres et frileux, louvoient tristement dans ces eaux stagnantes qui ne se répandent jamais à flots ; l’impossibilité d’atteindre à des sources meilleures et plus abondantes, mâte les récalcitrants ; la nécessité les rend fidèles.