VI
Marthise est la veuve d’un pair de France ; sa fortune est considérable ; elle tient ce qu’on appelle un grand train de maison. Elle aime depuis dix ans Aurélien, un orphelin, un déclassé ; elle a voulu qu’il fût écrivain et qu’il gagnât (dans quelques journaux où elle l’a introduit), assez d’argent pour payer son tailleur et son logis fort coquet qu’elle a meublé elle-même ; elle lui donne des livres et des gravures. Elle lui offre, comme ferait une mère, un bijou ou un objet d’art pour sa fête et pour le premier de l’an ; elle l’a conduit tour à tour en Italie, en Suisse et sur les bords du Rhin ; elle verse ces douceurs sur sa vie en doses régulières, rares et restreintes. On sent en elle la ménagère économe et rangée. Aurélien se soumet à cette discipline qu’il a tenté vainement d’enfreindre ; il est à l’affût des circonstances pour faire des brèches au mur chinois qui l’enserre, il compte sur l’âge sénile et peut-être sur l’héritage. Il sait gré à Marthise de sauvegarder ce qu’il nomme sa dignité ; il n’est pas sa chose ; il est libre, il vit de son travail, il est honoré ! Son amour est sans alliage, indépendant, désintéressé ; s’il aime Marthise, c’est qu’elle lui plaît et qu’elle est préférable à toute autre.
Il disait un jour à un poète satirique de sa connaissance : « Balzac l’avait pressenti et d’autres l’ont proclamé ; il n’y a de désirable que les femmes de cinquante ans ! pour moi, je ne saurais les aimer plus jeunes.
» — En ce cas-là, aimez-les pauvres, si vous voulez qu’on croie à la vérité de votre amour, répliqua ironiquement le poëte. »
Malheur à la bourgeoise ou à la femme artiste, vivant de peu ou de son labeur, qui se permet d’imiter Marthise. Ne pouvant, comme elle, donner le superflu, elle est contrainte de donner le nécessaire à celui auquel elle rive sa vie. Si c’est une humble bourgeoise, son épargne y passe, et bientôt elle est sur la paille. Si c’est une femme artiste, elle est forcée à un double travail pour nourrir son Petit Monsieur. Elle doit se refuser une robe pour qu’il ait un habit, se priver d’un chapeau pour qu’il aille en voiture, boire de l’eau pour lui fournir des vins fins et des liqueurs.
Tandis qu’elle court le cachet par les matinées glaciales, il reste endormi et dorlote sa paresse. À l’heure où elle prépare elle-même le dîner qu’il viendra partager, il se promène en fumant, puis savoure au café le verre d’absinthe qui le mettra en appétit.
Quelques mois après la Révolution de février, j’allai un jour d’été faire une visite à Auteuil à une maîtresse de musique. C’était une courageuse femme à qui j’avais procuré quelques leçons.
Je la trouvai toute en larmes dans l’étroit jardin du petit chalet qu’elle avait loué pour la saison. Je savais sa faiblesse pour un joueur de violon sans emploi ; je devinai qu’il était la cause de son chagrin ; elle me fit l’aveu d’une action infâme qu’il avait commise ; trois jours s’étaient passés depuis qu’il était venu pour la dernière fois déjeuner avec elle. La veille, elle avait reçu un billet de cinq cents francs, prix d’un mois de leçons données à deux jeunes Anglaises : c’était tout ce qu’elle possédait, car, le jour précédent, son dernier écu avait été emporté par le violoniste.
Lorsqu’elle voulut, ce matin-là, payer les dépenses de la journée avec son billet, elle ne put le changer à Auteuil.
On sait la dépréciation des billets de banque qui se produisit à cette époque ; il était impossible dans toute la banlieue d’échanger un billet contre de l’argent. Tandis qu’il déjeunait, elle dit son embarras au drôle qu’elle défrayait ; il s’offrit d’aller à Paris changer le billet ; il devait revenir deux heures après avec l’argent. — Il ne revint pas.
Comme elle se lamentait en me racontant ce fait avilissant, l’enfant de son jardinier, une petite fille déguenillée de quatre à cinq ans, vint lui offrir un bouquet de roses.
— Croyez-moi, dis-je à la pauvre artiste qui pleurait d’humiliation, peut-être d’amour, tout en caressant l’enfant, si vous avez besoin d’aimer et de protéger quelqu’un, adoptez cette petite fille et élevez-la vous-même ; elle occupera vos heures de solitude et remplira le vide de votre bon cœur. Mais, par respect de vous-même, ne revoyez jamais ce Petit Monsieur et tenez à distance ses pareils.
Une autre femme artiste m’a raconté gaiement comment elle fut sauvée à temps des griffes d’un Petit Monsieur. Celui-ci était un Polonais affectant de porter le deuil de sa fière et malheureuse patrie, mais n’étalant en réalité que les souffrances de sa vanité qu’humiliaient les privations de l’exil. Au lieu d’imiter ses courageux compagnons de proscription qui, par un travail sans trêve, ennoblissaient encore leur noble infortune et payaient à la France son hospitalité en lui donnant l’exemple des vertus privées et d’un patriotisme énergique, base des vertus publiques, notre Polonais Petit Monsieur, demandait à l’intrigue et à des amours frelatées de quoi soutenir le rang de ses ancêtres dont il parlait toujours.
Toutes les longues émigrations ont eu de ces écumes-là ; si on écrivait l’histoire des émigrés français, on trouverait parmi eux, à côté de vrais chevaliers, plus d’un chevalier d’industrie. Avant l’indépendance italienne, on a vu, mêlés à ses plus nobles enfants, qui erraient dans toutes les parties du monde, des traîtres et des infâmes ; chaque gloire a son ombre, chaque malheur a son ironie.
Le Polonais en question était comme un froissement perpétuel pour ses irréprochables compatriotes : il se croyait un grand génie, et comme tous ceux qui affirment si résolûment leur génie, il n’avait pas même du talent.
Sa prétention était de ressembler aux artistes de la Renaissance et d’être à la fois peintre, musicien et poëte ; il rimait en vers français des élégies pour toutes les femmes ; leur roucoulait des romances, réminiscences des opéras nouveaux, et esquissait leurs portraits où elles ne se reconnaissaient jamais. Coureur de coulisses, il ne put y réussir parce qu’il était pauvre ; il se retrancha dans les salons et dans les ateliers ; il se faisait entendre dans les concerts privés et, sous prétexte de faire des copies, qui n’arrivaient pas même à l’état d’ébauche, il s’installait ou plutôt se promenait chaque jour dans les galeries du Louvre.
Sa mise attirait les regards ; il portait en toute saison un gilet blanc, des cravates de couleurs tendres, et une fleur à sa boutonnière. C’était en somme ce qu’on appelle un bellâtre ; sa tête régulière n’avait aucune physionomie.
Deux femmes artistes venaient chaque jour peindre au Louvre à l’époque où il s’y pavanait. Leur distinction et leur maintien décent les faisaient remarquer ; elles étaient encore belles, mais d’une beauté touchant à sa fin. L’une, veuve et sans enfants, avait quarante ans ; l’autre, qui n’avait jamais été mariée, dépassait de cinq ans la trentaine.
Assidues, laborieuses, possédant un pinceau vigoureux, elles étaient arrivées à force de zèle à reproduire les chefs-d’œuvre des maîtres d’une façon assez remarquable. Elles devaient à ce labeur une sorte de bien-être ; leur toilette était toujours fraîche et seyante, leur intérieur élégant mais vide d’émotions ; elles y rêvaient un de ces tourmenteurs de la femme, être toujours désiré, attendu et choyé par elle, bien qu’il leur apporte la douleur.
Le Polonais s’était renseigné sur la situation des deux gracieuses artistes ; il les trouva de bonne prise et dressa aussitôt ses batteries. Faire coup double lui parut une idée magistrale. Les deux femmes ne travaillaient pas dans la même salle. La veuve copiait un Murillo, la vieille fille un Raphaël. Il lia connaissance avec elles en leur inspirant à chacune une secourable pitié. Pâle, souffrant de ses vanités rentrées, il toussait beaucoup un jour d’hiver ; la veuve, dont il admirait en ce moment la copie, lui offrit des pastilles ; il lui fit visite le lendemain. Il lui parla de son dépérissement, de sa mort prochaine loin de son pays, sans famille, sans possibilité de soutenir ses jours défaillants ; elle s’attendrit, et, comme elle était vraiment bonne, elle voulut lui faire un peu de bien. Les femmes, en pareil cas, deviennent volontiers sœurs de charité. La veuve envoya au pauvre exilé des gilets de flanelle, un grand fauteuil moëlleux, un tapis bien chaud, et donna ordre qu’on lui portât du lait d’ânesse tous les matins. Bientôt elle lui prêta de l’argent afin qu’il suspendît ses travaux et ne songeât plus qu’à guérir. Ils n’en étaient pourtant ensemble qu’aux préliminaires de l’intimité ; chaque jour il lui faisait visite, à six heures dînait avec elle, et la quittait à huit heures pour aller se reposer, disait-il, et la revoir en songe.
Il payait en stances amoureuses et en dédicaces de fades mélodies, les dons plus positifs qu’il recevait d’elle. Elle ne trouvait pas ses vers très bons ; elle jugeait sa musique un peu faible, mais l’amour qui s’y révélait la rendait indulgente.
Quoiqu’elles se fussent souvent rencontrées dans les salles et dans l’escalier du Louvre, la veuve et la vieille fille n’avaient pas lié connaissance ; elles se saluaient en passant, mais sans se parler.
Un jour, par un très-grand froid, tandis que la veuve peignait, elle vit paraître le Polonais ; elle eut un petit mouvement de surprise ; car il ne venait plus dans les galeries depuis qu’elle le dorlotait ; elle le gronda tendrement d’être sorti par un temps rigoureux.
Il répliqua qu’il préférait gagner une bronchite que de passer un seul jour sans la voir. Un de ses amis d’enfance venait d’arriver de Cracovie, il lui avait demandé à dîner, il lui prendrait toute sa soirée, il lui volerait ses heures de bonheur. Désespéré de ce contre-temps, ajouta-t-il, il avait voulu la prévenir et la contempler un moment ; ceci dit, sans lui donner le temps de répondre, il lui adressa les éloges les plus exagérés sur une tête d’ange qu’elle venait de terminer, baisa sa main et s’éloigna.
La veuve, mécontente de ce brusque départ, attristée à l’avance du dîner solitaire qu’elle ferait, ne se sentant plus disposée à travailler, rangea vivement ses pinceaux et son chevalet et sortit derrière le fugitif. Comme elle allait traverser la salle où peignait la vieille fille, elle vit auprès d’elle le Polonais ; il baisait en ce moment sa main avec autant de ferveur qu’il venait de baiser la main de l’autre. — À ce soir six heures, j’ai la loge, dit-il assez haut pour être entendu de la veuve, qui s’était approchée sans qu’il l’aperçût ; puis il disparut dans l’enfilade des salles.
La veuve, en personne intelligente et résolue, alla droit à la vieille fille radieuse ; elle la salua sans colère, d’une façon tout amicale et lui dit en souriant :
— Vous connaissez le comte G…ki ?
— Mais, madame, répliqua l’autre qui devint toute rouge, vous le savez bien, puisque sans doute vous venez de voir qu’il me parlait.
— J’ai même vu, répliqua la veuve, qu’il a baisé votre main comme il a baisé la mienne il y a dix minutes.
La pauvre fille effarée regardait la veuve qui riait.
— Prenez donc confiance, continua celle-ci, je n’ai pas l’air d’une rivale irritée ; voilà près de deux ans que nous nous voyons presque chaque jour travaillant à l’envi et luttant de fatigue et de courage. Nous prêter mutuellement assistance dans un moment de péril m’a semblé tout naturel.
— Quel péril ? murmura l’autre, indécise.
— Comme vous hésiteriez à me faire des aveux, reprit la veuve, c’est moi qui commencerai. Montons en voiture et venez chez moi, nous causerons en route.
— Mais il va m’attendre, répliqua la vieille fille attristée ; il m’a donné rendez-vous pour six heures, nous devions dîner ensemble.
— Je le sais bien, continua la veuve, vous être le Cracovien qui l’empêchait de dîner aujourd’hui chez moi.
— Oh ! madame, est-ce possible ? quelle découverte… Mais, ne devrais-je pas le prévenir ?
— Vous serez libre de le rejoindre après m’avoir entendue ; et la veuve, prenant sous son bras la pauvre amoureuse toute frissonnante, l’entraîna hors du Louvre.
Lorsqu’elles furent en voiture, la veuve reprit :
— Voilà six mois qu’il m’a fait sa première déclaration dans une pièce de vers.
— Voilà six mois également, s’écria la vieille fille, qu’il m’avoua qu’il m’aimait en m’envoyant une élégie et un camélia.
— J’oubliais la fleur, riposta la veuve ; mais un œillet accompagnait aussi sa poésie. Depuis cette déclaration galante, il dînait chaque jour chez moi, et il y restait jusqu’à huit heures.
— À huit heures un quart, repartit l’autre, qui commençait à sourire, il venait chez moi ; nous soupions à dix et il ne s’en allait qu’à minuit.
— Le croyant malade, reprit la veuve, je lui envoyais du lait d’ânesse, des vêtements chauds, des gâteries maternelles.
— Tremblante pour sa poitrine, poursuivit la tendre fille égayée, je faisais porter chez lui des bouteilles d’Eaux Bonnes, du vin de bordeaux et des sirops ; j’ai donné l’ordre à mon tapissier de capitonner sa chambre.
— Et moi, répondit la veuve, d’y poser un tapis et des portières.
— Je n’ai pas voulu qu’il se fatiguât à travailler, reprit l’autre ; plus forte et plus vaillante que lui, j’ai travaillé pour deux.
— J’ai partagé avec notre adoré en partie double, le prix de mon dernier tableau, dit la veuve.
— Ah ! ah ! ma chère, exclama la vieille fille, ceci dépasse toute prévision.
— On ne peut prévoir, répondit la veuve sous forme de sentence, la profondeur de l’astuce et l’ampleur de la tromperie ; en amour la perversité n’a pas de limite.
Tout en se faisant l’une à l’autre ces étourdissantes révélations, elles étaient arrivées au logis de la veuve. En traversant la salle à manger, la vieille fille vit deux couverts à la table dressée.
— Vous prendrez sa place, lui dit la veuve, nous dînerons ensemble, ma chère, et nous boirons à notre délivrance.
— Volontiers, repartit l’autre, je ne veux jamais le revoir.
— Après le dîner nous lui donnerons son congé, si vous m’en croyez, par deux lettres identiques comme les tendresses qu’il nous adressait, ajouta la veuve. Puis ouvrant un tiroir-elle en tira une foule de petits papiers roses et vert-céladon, où des stances étaient alignées.
— Ce sont les mêmes ! les mêmes ! s’écria la vieille fille ébahie, mot pour mot ! les mêmes qu’il m’a dédiées ; sauf la variante en tête du titre de Mademoiselle au lieu de Madame.
— Ce soir je vous accompagnerai chez vous et vous me montrerez vos duplicata, repartit la veuve. En disant ces mots elle froissait les élégies et les jetait au feu.
L’ironie ayant aiguisé leur appétit, les deux nouvelles amies dînèrent copieusement et gaîment ; puis, tout à fait raffermies, elles écrivirent en termes très-nets deux billets semblables qui signifiaient un double congé au Petit Monsieur.
Transpercé dans sa vanité, celui-ci ne sut comment se débattre ; soupçonnant l’entente cordiale des deux femmes, il ne tenta pas une explication ; mais il eut la malheureuse idée d’essayer de les dérouter une dernière fois par un simulacre de désintéressement théâtral.
Leur renvoyer leurs souvenirs d’amour, il n’y songea pas un moment ; c’étaient des gages de leur tendre faiblesse qui attestaient son irrésistible attraction et dont elles n’oseraient pas parler ; mais les sommes d’argent qu’il avait toujours feint de n’accepter qu’à titre de prêt amical, troublaient la sécurité de sa honte. Une rencontre fortuite pouvait le mettre face à face avec ses deux bienfaitrices, et il suffisait d’un mot dit par elles devant témoins pour anéantir l’échafaudage de sa factice dignité. Espérant conjurer ce péril par un expédient inouï, il écrivit le même jour aux deux femmes que :
« Connaissant leur, profonde sympathie pour la Pologne et craignant de les offenser en leur remboursant l’argent qu’elles lui avaient prêté comme à un fils malheureux, il avait versé intégralement cet argent dans la caisse de secours de l’émigration polonaise, destinée à assister ses frères d’exil plus pauvres que lui. »
La lettre existe ; la veuve me l’a montrée, en me racontant cette histoire.
Les deux femmes n’y répondirent qu’un mot :
— Publiez ce don dans les journaux.
Comment sortir de ce dilemme ? Il n’en sortit pas.