‹ Ces petits messieursChapitre 6 sur 12 · VII

VII

Lorsque les Petits Messieurs n’ont pas prospéré à quarante ans et n’ont pas pris rang parmi les absous du monde officiel, c’en est fait d’eux ; la société les repousse. Flétris, malsains, l’âme gangrenée, ils s’enfoncent dans les régions souterraines. Ces brillants oiseaux de passage, devenus méconnaissables et déplumés, vont s’abattre dans tous les lieux ténébreux ; ils se chargent de la corruption et de la vente des vierges pauvres à tant par tête ; ils deviennent les croupiers et les grecs émérites des plus vils tripots clandestins, ils fourmillent dans les polices secrètes où on les emploie de préférence pour les guets-apens, les secrets à violer, les lettres à soustraire ; tous les espionnages obséquieux.

Ceux d’entre eux qui ont une pointe d’esprit osent tenter la littérature ; ils y échouent immanquablement ; ils se font commis de la Censure ou croassent obscurs et méprisés dans le bourbier des folliculaires. Si une vie pure est diffamée, soyez certains que c’est par leur plume putride et crottée ; ils frappent à tant la ligne comme autre fois les bravi tant le coup de poignard.

Comment balayer ces immondices et en rendre le retour impossible ? C’est l’œuvre des institutions, mais c’est aussi l’œuvre des mères.

Lorsqu’une liberté et une égalité véritables auront mis au rang qui lui est dû la démocratie qui travaille, aucun des labeurs de Partisan et du cultivateur ne sera plus dédaigné par les esprits éclairés. Des hommes de cœur naîtront qui s’étonneront de nos fausses délicatesses ; ils prêteront, souriants et résolus, leurs mains à la charrue, à la lime, à la truelle, plutôt que de les souiller dans les boues sociales qui nous éclaboussent.

C’est aux mères à former leurs fils aux austères doctrines, seules garanties d’une intègre et saine morale dans la famille et dans l’État.

Une duchesse ayant un jour, en présence d’un vieux serviteur, réprimandé son fils qui vivait aux dépens d’une danseuse, le Petit Monsieur s’indigna de l’humiliation qu’il venait de subir devant un inférieur.

— J’atteste Dieu, lui dit sa mère, que j’aimerais mieux vous voir faire le métier de ce brave homme que le métier que vous faites.

Oui, oui, un métier honnête, laborieux, courbant le corps s’il le faut, mais laissant l’âme droite et haute ! Les mains calleuses, mais nettes d’infamie ! La tête fléchissant sous les fardeaux, mais ne s’abaissant pas sous la honte ! Plus d’oripeaux, plus de clinquant, plus de blason, de titres et de décorations d’emprunt, plus de travestissements imposteurs, mais toutes les distinctions réelles d’une probité et d’une vertu évidentes ! Le jeûne du corps, mais la nourriture incessante de l’âme !

Voilà ce que nous devons prêcher dès l’enfance à nos fils, en veillant attentives sur l’éclosion de leur conscience. Pas de défaillance, pas de compromis avec les mollesses du temps ; le mal est flagrant, la contagion se propage et semble alourdir toute une génération inactive. Pense ! agis ! travaille ! aime ! doivent lui crier toutes les voix des mères vaillantes ; sois utile, libre, fière et courageuse ! tu te purifieras et tu deviendras féconde : comme les marais s’assainissent sous la pompe qui absorbe leur bourbe, comme les terres se fertilisent sous la herse qui les défonce.

En terminant cette esquisse, dont l’histoire qui suit est le développement, qu’on me permette une réflexion : Peut-être est-il bien que la satire des Petits Messieurs ait été tracée par une plume de femme ; elle y a couru plus émue et en même temps plus dégagée de ces ménagements infinis que les hommes observent un peu trop les uns envers les autres.

DANAË MÂLE

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