‹ Ces petits messieursChapitre 7 sur 12 · DANAË MALE · I

DANAË MALE · I

La généreuse République de février, qui ne commit ni une proscription ni une vengeance, ne put développer les purs et fiers principes sur lesquels elle s’était fondée. On ne lui laissa pas le temps de vivre. Le grand souffle qui l’avait produite ne pénétra pas assez profondément la France pour nettoyer les âmes et relever les caractères. La République eut ses faux frères, corrompus, amollis, imbus des vices de cour ; ses indifférents en morale et en philosophie, pratiquant les ménagements les plus tendres pour toutes les souillures qui dissolvent l’âme d’un peuple.

En violant l’intégrité et l’austérité, ils violaient d’avance la République. Ils la confessaient par leurs paroles et la trahissaient par leurs actes. Sans convictions, sans doctrines arrêtées, ils faisaient bénir par des prêtres les arbres de la liberté et se disaient libres penseurs ! ils continuaient dans la vie privée la profanation de l’amour, les turpitudes des anciennes monarchies, et ils prêchaient aux peuples de mâles vertus ! Avant d’être tribun, il faut se purifier soi-même. La République est en droit de demander à tout citoyen : « Comment et de quoi vis-tu ? »

Paris n’a pas oublié un de ces adeptes compromettants de notre jeune et pure République qui, trop confiante et trop magnanime, accepta tous les cris d’adhésion sans bien savoir de quelles poitrines ils sortaient.

Paul, à trente ans, était resté obscur dans les lettres, quoiqu’il se proclamât poëte et chantât l’amour aux pieds du crucifix, dans les cimetières et dans les catacombes. Il donnait aux femmes, que ses vers célébraient, la forme des anges (il les avait vus apparemment !) et entre ses aspirations célestes et ses convoitises, il faisait toujours intervenir ce Dieu romantique dont on a tant abusé depuis M de Krudner, qui se plaisait à l’invoquer dans les moments où les courtisanes d’Italie voilent leur madone.

Paul avait le physique de son emploi : il était frêle, petit et très-pâle ; la pauvreté l’avait réduit dans sa première jeunesse à un régime pythagoricien ; il couvait en secret tous les instincts, forcément refoulés, de luxe, de bonne chère, de sensualité et de paresse. On ne se méfie pas assez de ces chétifs rêveurs. Ses rimes amoureuses ne l’ayant pas tiré de son obscurité ni de sa misère, il tenta les hasards de l’amour pratique. Il savait ce qui lui manquait pour être désirable et entraînant ; mais il savait aussi de quelles vagues chimères les femmes se repaissent dans le tourment du veuvage, ou d’un mariage incompatible, ou d’un long célibat ; il avait observé la largeur sentimentale et les dehors d’idéal trompé dont les femmes revêtent pour la plupart l’inquiétude de leur isolement. Un homme plus beau, plus vivant et plus fort eût effarouché ces aspirations inavouées qu’on doit deviner et satisfaire délicatement, par insinuation et par degrés. Tel est l’amour qui plaît aux femmes, mûries dans une société factice.

L’assaut implique l’énergie dans l’assaillant et dans l’assailli ; la force est de rigueur pour la résistance. Ce qui est faible cède toujours, mais s’ingénie aux formes de la contrainte.

Si vous voulez franchir un mont, vos pieds s’appuient avec résolution. Si vous marchez sur de la glace ou sur une grève, vos pas se font légers et indécis de peur de choir. Paul flairait les femmes maladives qui ne veulent pas être brusquées dans leur défaite.

La nature, fi donc ! respect à l’art des longs préliminaires.

La pacotille lentement amassée de ses vers érotico-chrétiens défraya les premiers aveux : lui aussi avait souffert, gémi, pleuré, sans trouver l’âme sœur de son âme.

La femme oisive d’un homme d’affaires se laissa enivrer par cette musique creuse ; l’époux la délaissait pour des spéculations ; mais le barde amant serait tout à elle. Naples, Sorrente, Ischia, Procida, ces doux rivages où le chantre d’Évire a aimé, deviendraient avec Paul le paradis délectable où s’abriterait leur céleste adultère.

Paul enleva soudain la dame en feignant de se laisser enlever. Leurs pérégrinations commencèrent.

Soit que les ferments du Vésuve et les flammes du ciel de Naples influassent sur la complexion de la Parisienne, soit que la comparaison avec les Italiens, qui sont fort beaux, fit évanouir le prestige du grêle amoureux, il ne tarda pas à mécontenter la dame plus encore que n’avait fait son mari.

Il était trop froid pour ces nuits d’ivresse, pour ces chaudes nuits du golfe étoilé.

Un héros d’intrigues parisiennes est dépaysé en pleine nature ; ce n’est plus qu’une marionnette de l’amour. La grandeur, la beauté, la force des éléments le pulvérisent. Puis la dame, affriandée par cette vie en plein soleil, et embrassant du cœur la liberté pour tout l’avenir de sa jeunesse, fut effrayée par un abîme : seule, elle pouvait vivre opulente et sereine, mais la vie à deux vidait sa bourse ; c’était le tonneau des Danaïdes qu’elle remplissait sans trêve et que Paul mettait à sec. Ce pâle contemplateur avait des avidités de Titan.

Elle lui signifia un matin son congé, après s’être endormie dépitée aux sons d’une barcarolle qu’il chantait sur la terrasse de sa chambre. La chambre fut close à jamais pour cet imprudent langoureux ; ses plaintes et son désespoir n’émurent que les échos de la plage : il dut partir sur l’injonction d’une lettre.

Il revint piteusement à Paris pour y chercher une consolation ; il y trouva un coup d’épée du mari. — Bienfaisante épée ! ce fut l’instrument de sa fortune.

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