II
Un des amis de Paul, Élie Verdier, avait longtemps lutté et pâti comme lui ; avec plus d’énergie et de talent, un aspect très-noble, il avait en vain cherché jusqu’à quarante ans une issue à sa pauvreté. Ses tentatives infructueuses auprès des femmes n’avaient fait que resserrer le cercle de sa misère.
Faire le siége d’une femme du monde exige pour réussir une mise de fonds préalable. Des riens ruineux, chaque jour indispensables, vident bien vite la poche d’un pauvre diable, où à peine quelques pièces blanches se heurtent à de gros sous. On ne peut arriver en habit râpé chez une élégante qu’on convoite ; il faut des gilets neufs, des cravates fraîches, des bottes et des gants irréprochables.
Àl’époque où Élie atteignait la quarantaine, la mode était aux gants paille. Un dandy, fût-il émérite, en portait même en plein jour, ce qui signifiait deux paires de gants quotidiennes : une paire pour les visites de l’après-midi, et une autre paire (au moins) pour le soir. Au prix que coûtaient les gants Jouvin, c’était grave. Aussi personne ne fut étonné qu’Élie, qui caracolait depuis vingt ans dans les salons, dût un compte de trente mille francs au fameux gantier. Cette somme paraît énorme à qui l’additionne légèrement ; mais un calculateur exact l’eût déclarée insuffisante, car il s’agissait d’un total de douze à quatorze mille paires de gants à quatre francs la paire.
Il était évident que le marchand avait fait des remises ou qu’Élie avait eu dans sa vie de fashion des intervalles de misanthropie, de voyages et de labeurs forcés. La facture était donc modérée, mais, hélas ! ce n’était pas la seule : tous les détails que nécessite l’équipement complet d’un coureur de boudoirs avaient été fournis depuis longtemps à crédit à ce pauvre Élie s’essoufflant en vain à pourchasser une heureuse chance. Ses créanciers perdaient patience ; l’échafaudage de son luxe extérieur craquait de toute part, et lui-même, malgré sa contenance assurée, trahissait dans toute sa personne un affaiblissement anticipé, une débilité précoce.
Les privations l’avaient prématurément vieilli et fatalement engourdi : il était blanc et froid comme un glacier suisse. Pourtant, s’efforçant toujours de sourire et de plaire, il dardait les derniers rayons de son œil éteint sous un lorgnon magnétique. Il sentait qu’il n’y avait pas une minute à perdre pour conjurer un suprême naufrage.
Sa planche de salut fut Béatrix, une fille sèche de trente-huit ans, imbue de romantisme éclectique et de faux bel esprit, héritière en perspective d’une fortune énorme.
Elle avait rêvé, appelé, poursuivi depuis sa majorité un mari d’un nom célèbre. Le plus illustre de nos astronomes, le plus fougueux de nos orateurs, le plus bruyant de nos romanciers, furent tour à tour les fiancés de ses songes. Déçue dans ses espérances d’union éclatante, son désir se rabattit sur les renommées secondaires. Il lui fallait à tout prix un homme en quête de publicité, un aspirant à la gloire. Elle croyait aux génies méconnus, qui n’attendent pour planer que le souffle d’une femme. Elle serait cette impulsion triomphale, ce gaz du ballon qui le soulève vers l’infini.
Aussitôt qu’Élie connut Béatrix, il se dit : Je serai son Dante. Elle me fera sortir des cercles de l’enfer, peuplé par ces diables de créanciers qui me torturent à toute heure et m’épouvantent de la contrainte par corps. Elle m’ouvrira les portes d’un paradis positif dont jusqu’ici je n’ai vu que le mirage.
Il soupira près de Béatrix, il redoubla de gants paille, de vêtements élégants, de parfumerie réparatrice, de langage précieux, de philosophie sentimentale, d’évocations attractives, de dissertations sur les grands hommes toujours niés de leur vivant ; il exhiba des certificats de génie que lui avaient décernés quelques amis ; il parla de son dédain du succès, entremetteur des intelligences vulgaires.
Nerveuse, irritée, alanguie par l’attente, Béatrix, que les gloires rayonnantes avaient dédaignée, s’éprit de cette gloire crépusculaire.
Elle se dit que le monde était aveugle et laissait tomber ses couronnes, non sur le front rêveur des inspirés, mais sur le chef hardi des intrigants. D’une idée juste elle fit une application illusoire ; car Béatrix n’était pas de force à discerner un corps d’une ombre.
Saisissant au vol ses regards émus, ses sourires de vierge éplorée et ses tendres murmures, Élie ne lui donna pas le temps de se reconnaître.
— Vous m’aimez, s’écria-t-il, vous êtes ma muse, ma vraie Béatrix, et moi votre Alighieri.
— Oh ! oui, dit-elle, j’aurai fait un poëte !
Cette prétention quintessenciée tourna le cerveau de la pâle fille.
Élie l’enveloppa des vagues nuées où depuis quinze ans se perdait la raison de la précieuse. Craignant le heurt d’un Chrysale, qui aurait pu crever ces brumes, il lui fit signer leurs fiançailles comme un double pacte d’amour et d’idéal, puis il l’emmena en Amérique, où ils célébrèrent un mariage d’outre mer bien et dûment légalisé, mais ayant cette saveur de mystère et ce parfum frelaté de roman qu’une vierge de trente-huit ans est orgueilleuse de savourer.
Leur lune de miel durait encore, ou plutôt ne s’était pas levée, lorsqu’ils revinrent à Paris ; ils n’avaient en que d’impalpables étreintes, que des enlacements d’âme à âme dont l’Océan fut le chaste témoin.
L’épouse d’un génie méconnu resta aussi frêle et aussi blême qu’elle l’avait été durant sa longue quête d’un mari célèbre. Ceux qui la revoyaient se demandaient : Elle est heureuse ? Elle l’était apparemment, c’est-à-dire en apparence ; car, ainsi que la chaste Bérénice, Béatrix, transformée en étoile, décrivait ses mièvres évolutions et lançait ses petits rayonnements dans une sphère de beaux esprits. Élie, comme le prophète son patron, était remonté dans son char aux essieux d’or, au timon d’argent. Plus de créanciers implacables, plus de libraires rébarbatifs, plus de directeurs de revues dédaigneux. Les marchands lui offraient un crédit illimité. Élie publiait volume sur volume, son nom retentissait dans toute la presse. Il créait lui-même des journaux où Béatrix essayait ses instincts littéraires. Comme c’était elle qui faisait rouler le char, il était bien juste qu’elle y montât ; sa dot graissait les roues. Dot énorme, qu’alimentait sans cesse la mort de quelque vieux parent.
Elle avait rêvé de ressusciter le salon des Geoffrin et des Du Deffand, voire même de rivaliser avec celui de l’Abbaye au Bois.
Mais, pour former un de ces centres d’esprit, il ne suffit pas de la fortune ; pour être la clef de voûte de ces pierres glissantes et fragiles, les superposer, les joindre et les assimiler sans qu’elles se heurtent et se brisent, il faut réunir la grâce à la bonté et à une imagination toujours en haleine ; avoir pour chacun le mot juste qui charme ; un art exquis, des soins variés, des ménagements infinis, et satisfaire tous les amours-propres rivaux. M Récamier excella dans cette gymnastique intelligente.
Béatrix avait un esprit pointu qui blessait quand elle voulait caresser ; les paroles aimables qu’elle s’efforçait de distiller comme une liqueur savoureuse tournaient dans sa bouche en vinaigre. On sentait en elle une humeur persistante de vieille fille, trahissant les mécomptes secrets de son cœur mal assis.
Quoiqu’elle se fût mariée pour épouser une renommée, aider à la glorification d’un nom et lancer un génie incompris, elle avait sans doute rêvé autre chose ; mais lorsqu’après un au de mariage, elle n’eut pas vu poindre le plus petit fœtus d’héritier, son humeur devint agressive. Une femme qui s’est mariée tard ne peut souffrir l’humiliation de paraître stérile. Se plaindre d’Élie était difficile, car il avait de point en point rempli le programme poético-sentimental que Philaminte avait tracé : être une des sphères de rotation des intelligences contemporaines, les susciter, les diriger, avait enflammé dès longtemps le désir éthéré de la dame ; ce désir-là, Élie le combla sans mesure ; un tourbillon de lettrés mécontents remplissait le vide autour de Béatrix.
Le luxe et les dîners aidant, elle eut sa cour, ses flatteurs, ses poètes, dont l’encens la calmait par moment comme une potion opiacée apaise les insomnies. Le plus vieux et le moins séduisant de ses fidèles osa seul deviner ses vagues tourments. C’est dans l’ordre ; l’âge donne l’expérience, et l’expérience pousse à l’audace. Expérimenté et audacieux sont, dans certains cas, synonymes.
C’était un vicomte de vieille souche, une épave du faubourg Saint-Germain, impertinent, tranchant, déterminé ; il creva les brouillards où se retranchait l’éplorée par une décharge de railleries ; il s’était juré de la consoler et de la distraire, et il y réussit à peu près. Élie ne s’en plaignit pas. Il pensait qu’à l’aide de son ami le vicomte, sa sérénité conjugale était assurée. À eux deux, ils faisaient un siècle, chiffre respectable, fortification ardue à renverser. La clairvoyance de l’amant doublait la sécurité de l’époux.