‹ Château-GaillardChapitre 10 sur 45 · 1 · 8

1 · 8

D’abord il n’allait à Saint-Symphorien qu’avec Marius, ou quand Marius y était. Peu à peu, il y alla seul, et souvent au milieu du jour. Charlotte le laissa venir : c’était l’ami de son mari ; d’ailleurs il avait tant besoin de distractions ! Avec les petites mines de son baby et les menus suffrages de la vie quotidienne, elle essayait de le faire sourire.

Et lui :

— Vous avez donc pitié du paria ? disait-il. — Un jour il eut des larmes dans les yeux.

Charlotte poussa vers lui le petit Marius par un mouvement d’émotion, en disant :

— Va l’embrasser, donc, et dis-lui qu’on l’aime…

Elle se reprit et ajouta : — Et qu’il a au monde de bons amis qui voudraient le voir heureux !

— Ah ! dit-il, il ne faudrait pas, pour que je fusse heureux, que je portasse cette âme insatiable qui me tue. La source du mal est dans mon cœur ; et contre ses aspirations désordonnées, que peuvent les adoucissements de la froide amitié ?

— Mais pourtant c’est quelque chose, il me semble, que la sympathie. Votre profonde tristesse ne saurait être incurable…

— Ah ! la sympathie ! la pitié ! Misères !… c’est l’aumône. Merci !

— Pauvre cœur blessé… Puis, après un silence : — Elle est donc mariée ?

— Qui ?

— Elle !… celle que vous aimiez… que vous aimez…

— Non !… si… pardon !… oui, elle est mariée, mariée, celle que j’aime maintenant !

Et il se leva comme un fou, et s’en alla par le jardin, marchant vite, heurtant les bordures des allées, repoussant avec une sorte de brusquerie Mario, qui, parfois en courant, s’amusait à lui passer entre les jambes ; puis, tout à coup, au détour d’un bosquet, le saisissant à brassée, le couvrant de baisers.

Charlotte, ce jour-là, demeura songeuse.

· · ·

— Voyons ! dit un jour Marius à Château-Gaillard, cela ne peut pourtant pas durer toute la vie. Tu t’es fait soldat en un jour de désespoir, je comprends cela : tu as été chercher la mort en Afrique, je comprends encore. Mais s’en revenir en France, pour y vivre de la vie de garnison, par désespoir d’amour, voilà où je ne comprends plus.

— Eh ! que faire ?

— Te racheter et retourner à Paris, que diable ! et, si tu crains de l’y revoir, aller partout ailleurs.

— Je n’ai pas d’argent.

— Allons donc ! Toi ? embarrassé pour une misérable somme ? Mais Mériot te rachètera quand tu voudras…

— Il n’est pas riche.

— Comment donc alors t’avait-il mis sur ce pied de suprême élégance ?

— C’est ce qui l’a ruiné : j’ai joué, j’ai perdu, et il a payé.

— Ah !… Eh bien, mais… tu as des amis… Moi, par exemple. Enfin ! sapristi ! un garçon comme toi ne peut pas rester soldat comme un paysan, faute de mille écus…

— Serait-ce sa femme qui l’aurait poussé à me faire cette offre ? se demanda Château-Gaillard.

— Oh ! dit-il, merci, je ne veux pas emprunter, ne sachant comment rendre… Et puis…

— Allons donc, tu as trop conscience de ta valeur pour t’arrêter à ces scrupules.

— Ah ! quant à moi, c’est vrai, je me sens bien de force à hypothéquer un peu mon avenir ; mais il y a Mériot qui est timoré en diable, et qui se demanderait où ? comment ? pourquoi ?… Décidément, non. Et puis, enfin, ce qu’on accepterait volontiers d’un ami garçon, libre de son bien, on ne saurait l’accepter d’un mar… d’un père de famille…

Et Château-Gaillard glissait un regard furtif vers Charlotte qui brodait dans un coin.

Elle rougit, et s’écria avec une vivacité singulière :

— Oh ! pourquoi donc ? Acceptez, cher monsieur, nous vous offrons, Marius et moi, d’un cœur égal !

— Non, reprit-il, merci, merci bien, mes amis, mais je veux rentrer à Paris avec mon uniforme de soldat…

En ce moment Marius se leva pour donner à son fils un jouet qu’il demandait, et Jean profita d’une minute pour dire, à demi-voix, près de Charlotte, de telle sorte qu’elle seule l’entendit :

— … Et je suis résolu à ne quitter Lyon que si on m’en chasse.

Elle leva soudain la tête, lui jeta un regard à la fois interrogateur et sévère, puis, de rouge, devint pâle, en recevant en réplique un regard passionné qui lui fit peur.

Le lendemain, tandis que Marius était au palais et que Mario dormait sa sieste, vers deux heures, elle était au piano, et tantôt faisait rouler sur les touches des gammes furieuses, tantôt s’arrêtait court et demeurait en proie à une obsession inconnue.

C’était comme un poids qui pesait sur son âme, quelque chose qu’elle aurait voulu secouer. Toujours une même pensée ; pensée inconsciente, involontaire, abstraite et tyrannique ; pensée importune et pourtant fascinatrice.

Il fallait se l’avouer : elle avait inspiré de l’amour à un homme à grandes passions, à un homme dangereux. — Dangereux ?… qui l’avait dit ? — Marius. — Malheureux plutôt ! à un pauvre être déshérité, sans famille, sans fortune, sans assiette sociale, et qu’un premier entraînement avait conduit à faire ce que le monde appelle une folie.

— Ah ! qu’ils sont rares en ce siècle les hommes capables de faire des folies par amour… — Tous ceux qu’elle avait connus, jusqu’alors, étaient, comme Marius, des hommes raisonnables, raisonnant leur vie, n’aimant que la femme qu’ils doivent épouser, et s’informant bien, avant d’aimer, si les avantages sociaux s’accordent avec leur amour. Mais Jean de Château-Gaillard, quelle différence ! Il osait s’attaquer à l’impossible ; soit qu’il élevât ses vœux jusqu’à une jeune fille, qu’il ne pouvait obtenir, soit qu’il osât aimer une femme mariée, une mère, attachée à son mari, à ses devoirs, à son enfant…

Le temps lui semblait long. Elle avait hâte que la journée fût finie et Marius revenu. Sa solitude peuplée de fantômes l’effrayait. Et puis, elle avait comme peur de voir apparaître Jean. Pour rien au monde, Charlotte n’aurait voulu qu’il la surprit dans cette solitude, troublée.

Il ne vint pas.

Il ne vint pas, Mario se réveilla, cinq heures sonnèrent, et Marius arriva, seul pour dîner.

Eh ! bien ! je ne sais quoi, vers le soir, lui laissa au cœur une mélancolie.

Le lendemain… vaguement et sans se l’avouer, elle attendait. À chaque bruit elle tressaillait : — c’était lui sans doute… — non… ah !… Elle respirait, et son élan de soulagement finissait comme un soupir.

Et par moment, elle avait peur, elle asservissait son imagination à sa volonté, et se promettait de chercher le moyen de faire partir Jean, soit en engageant son mari à forcer Château-Gaillard à accepter, en prêt, le prix de son rachat, soit en lui avouant…

Quoi ?

Jean n’avait rien dit, rien fait qui pût servir de base sérieuse à une accusation. Charlotte Lehallier savait d’ailleurs quelle terrible imprudence, parfois, c’est, pour une femme, de risquer le premier mot qui inquiète un mari.

Les jours passaient.

— Il aura senti le danger, il s’impose de ne pas revenir avant d’avoir pris de l’empire sur lui-même. C’est un honnête homme, se dit-elle. Pourquoi dire un mot ?… non ! cela passera.

Elle voulait s’en réjouir et ne sentait, au fond, qu’une grande mélancolie.

— Château-Gaillard ne vient plus, remarqua un jour Marius.

— C’est vrai ? fit-elle en baissant la tête, car elle se sentit rougir.

— Il ne t’a pas fait de visites ces temps-ci, dans la journée ?

— Non pas !… s’écria-t-elle avec un feu singulier, et comme si elle répondait à une accusation.

— Mais, reprit le mari, surpris de l’accent de sa femme, il aurait pu venir en se promenant.

— Il n’est pas venu.

— Je ne l’aperçois pas non plus à Lyon. Il ne serait pas parti, cependant, sans prendre congé ?

— Oh ! ce n’est pas probable… Peut-être, hasarda Charlotte, s’est-il trouvé blessé de notre offre de lui avancer le prix de son rachat.

— J’irai ce soir à sa caserne, dit le bon Marius.

— Pourquoi ? Attendons-le, dit Charlotte.

Page 1