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— Non ? ce n’est pas possible ? — Comment ? c’est toi ? toi-même ? disait Marius Lehallier, qui n’en pouvait croire ses yeux, quand il vit entrer chez lui à Lyon le beau Jean de Château-Gaillard en pantalon garance, veste et bonnet de police. — Toi soldat ?
— Moi-même. J’ai hésité d’abord à te venir voir en petite tenue, mais bah ! me suis-je dit, Marius n’a pas de préjugés…
— Je l’espère bien ; d’aussi sots, surtout ! — Mais comment ?
— Désespoir d’amour, mon cher, et voilà le plus surprenant.
— Mais non ; tu es passionné.
— Crois-tu ?… au fait, c’est possible ! Et toi ? te voilà avocat, titulaire d’un cabinet déjà fondé, avec des clients dans ton antichambre. J’ai dû attendre mon tour.
— Oui ! homme établi ! et même homme marié ; et même père de famille…
— Eh ! mon Dieu ! comme le temps passe !… Il me semble que d’hier seulement date notre déjeuner d’adieu, et il y a quatre ans déjà.
— Quatre ans. Et toi, tu ne pensais guère alors à t’en aller chercher la mort, sur de lointains rivages, pour les beaux yeux d’une femme. À propos, ce n’est pas pour Sarah Bertin, j’imagine, que…
— Non, mon ami ; une jeune fille pure, candide, un ange…
— À la bonne heure.
— Ah ! ne dis pas : à la bonne heure, car Sarah Bertin est un de ces démons devant lesquels les anges auraient tort.
— Oh !…
— Vois-tu… c’est que ces démons-là nous prennent par toutes nos fibres, satisfont nos aspirations les plus violentes et les plus tyranniques. Ah !… quelle force de résistance… et quel débordement de passion !…
Et tout-à-coup le visage de Jean s’éclaira de cette flamme que Marius y avait vu passer jadis. Ce fut un éclair, mais superbe.
— Étrange nature… pensa l’avocat.
Puis, tout haut : — Et tu l’as revue ?… tu l’as aimée ?…
— Eh ! non… Si j’avais été assez riche… mais gueux comme un étudiant, pouvais-je affronter sa colère ?… Et puis, d’ailleurs, il y a maintenant trois ans qu’elle a quitté Paris… enlevée, dit-on, par un grand seigneur anglais… Il avait les millions qu’il fallait, celui-là !
— Tiens… tu m’épouvantes.
— Parce que ?
— Parce que ton âme a pour moi des abîmes. Quel homme es-tu donc ? À la fois, tu t’engages par désespoir pour une chaste jeune fille…
— Que j’eusse voulu épouser, et qu’on m’a refusée, parce qu’on me trouve trop pauvre. — Et tu t’emportes au souvenir… au seul souvenir, d’une heure passée, il y a quatre ans, avec une courtisane.
— Eh ! sans doute… L’une pour femme, et l’autre pour maîtresse !
— Oh !…
Jean se ressouvint des résolutions qu’il avait prises, devant cette exclamation de l’honnêteté outragée ; et, rajustant son masque social :
— J’entends, reprit-il, qu’il me fallait l’une ou l’autre : ou l’une, pour me faire à moi aussi une famille, un doux et paisible intérieur, pour être mon bon ange enfin ! ou l’autre, pour m’enivrer à la coupe de l’ivresse, me faire oublier les luttes et les douleurs de ma vie déclassée.
— Pourquoi déclassée ? Nous ne sommes plus à une époque où un homme est déclassé parce que sa valeur personnelle est au-dessus de sa fortune. Tu peux arriver à tout.
— Alors, elle eût allumé mon ambition, stimulé mon courage… mais bah ! n’y pensons plus… ne pensons plus ni à la madone ni à la bacchante… Au vrai, je viens de guerroyer contre les Arabes, de faire l’exercice, et la soupe à mon tour, et le « Jehan » des anciens jours n’est plus qu’un Jean-Jean… — Et donc, gare aux bonnes d’enfants !
Marius sourit.
Mais Jean, lui, tout-à-coup devint sérieux ; on eût dit qu’une idée d’importance venait de surgir au milieu de la causerie oiseuse.
— Eh !… se disait-il, tourlourou et chambrière !… au besoin si je n’ai pas d’autres ressources ?… Annette… pourquoi pas ?
Haut : — Eh bien, et toi, qui as ton alvéole toute faite dans la grande ruche, es-tu heureux ? Car je suis là depuis une heure, dans ton cabinet, bavardant comme un client de mes propres affaires, salissant tes tapis de mes pieds crottés, accaparant ton temps, retardant ton dîner peut-être.
— Tu me fais le plus grand plaisir du monde ! tu m’apportes comme une bouffée de printemps ou de jeunesse… Ah ! vois-tu, quatre années de province, de plaidoiries et de chicane, de mariage même, si heureux qu’il soit, cela vieillit…
— Bah !… d’un peu plus, on dirait que tu m’envies…
— Non ! car je suis heureux : mais que veux-tu ? la jeunesse, la liberté, ont toujours pour les hommes un prestige fascinateur. Tout me sourit : j’en ai honte ! Ma fortune moyenne s’est améliorée ; ma position au barreau grandit de jour en jour ; j’adore mon gentil petit garnement de deux ans, et j’ai pour femme la meilleure et la plus charmante créature… — Mais tu connaîtras mon intérieur. Ma femme et mon enfant habitent, en ce moment, une petite maison de campagne que nous possédons près d’ici, à Saint-Symphorien ; j’y vais tous les soirs, j’en reviens tous les matins. — Tiens ! es-tu libre ? et veux-tu tout-à-l’heure y venir dîner avec nous ?
Là, Jean vit ce qu’il ne connaissait point encore : l’intimité d’une famille bourgeoise, l’union de deux jeunes époux au-dessus d’un berceau.
Charlotte Lehallier avait vingt-deux ans, une douce et angélique figure ; quand elle tenait son baby dans ses bras, la tête inclinée et souriante, et que le baby dormait, demi-nu, tenant son peton blanc dans sa main potelée, on pensait aux tableaux de Raphaël.
Quelle paix ! quelle sérénité heureuse, sous ce toit, caché comme un nid dans un pli de montagne, et entre un bouquet d’arbres. Là, point de ces alternatives fièvreuses des boudoirs ou des tapis verts : une vie calme, coulant comme ruisseau entre deux rives fleuries. Rien d’excessif, tout exquis…
Marius chaque soir arrivait de la ville, heureux de revenir ; et, chaque matin, partait plein de courage. Charlotte aimait son mari, tout simplement comme on aime la raison d’être de sa vie. Il était là, c’était le soleil ; il était absent, c’était comme l’intervalle qui sépare deux jours. Sa présence la faisait heureuse ; son absence la faisait non pas triste, mais comme en dormie. Et l’enfant avait parfois de petits cris joyeux qui brodaient un trille éblouissant sur l’andante.
Jean, que Marius avait présenté à sa femme comme un ami de jeunesse poussé à un acte de désespoir par un sentiment romanesque, fut bien accueilli de madame Lehallier. Les femmes ont une sympathie naturelle pour les victimes de l’amour. Et puis le jeune soldat avait l’air triste. Pour Charlotte c’était une âme souffrante.
— Qu’on est bien ici ! dit-il un jour, il semble que l’on ait une famille.
— Il faudra donc y revenir, répondit Marius.
Il y revint, et ce, d’autant plus volontiers qu’il s’ennuyait fort à la caserne, cette vie de soldat qu’il avait pu supporter en Algérie lui devenant odieuse en garnison.
Marius le comprit. — J’arrangerai cela, lui dit il ; je vois tous les jours ton colonel dans le monde, et je lui parlerai de toi.
Jean devint ainsi secrétaire du colonel, ce qui lui valut une foule de priviléges : celui de porter quelquefois l’habit bourgeois, par exemple ; de pouvoir rentrer à toute heure et sortir quand bon lui semblait, une fois ses écritures terminées.
Alors, il allait prendre Marius à son cabinet, ou montait seul, dans l’après-dîner, à Saint-Symphorien.
Marius était un causeur, qui, par le côté intellectuel au moins, replaçait Jean dans son milieu.
Charlotte était une curiosité.
— Voilà, se disait-il, l’idéal de l’épouse… telle que la famille, la religion, les convenances et l’amour conjugal l’ont formée. Voilà l’Ève de l’Adam social. Être né, comme Marius, de par la permission de la loi, recevoir de ses parents une légitime moyenne et sûre, plus l’accès à une carrière ; — épouser une jeune fille d’un rang égal, d’une éducation en rapport avec ce rang, ayant une dot équivalente ; vierge avant le mariage, chaste après… heureuse et amoureuse pendant les premières années, résignée ensuite… — avoir des enfants à son tour, tel est le cycle de la vie… le but des efforts réunis de l’homme et de la loi.
» Oui, c’est pour faire cette destinée à quelques privilégiés, au plus grand nombre possible de privilégiés, je le veux bien, que les hommes ont combiné tout l’arsenal des lois et de leurs sanctions pénales.
» Ce tranquille et fragile bonheur que je contemple… — est-ce le bonheur ?… — il est entouré d’une fortification sociale formidable… L’accès en est difficile… L’attaque… — ah ! pour l’attaque, par exemple… quelle dérision !
Et Jean sourit d’un méchant sourire.
Une après-dînée, Château-Gaillard causait avec son ami, en avant de la maisonnette, sous une tonnelle de vigne, de chèvrefeuilles et de glycine entrelacés. Le jour baissait, il faisait frais, et Charlotte, craignant sans doute pour l’enfant, était rentrée au salon. Par la fenêtre ouverte, on la voyait, grâce à la lumière d’une lampe, indiquant au baby ses lettres sur un alphabet.
La lampe avait un abat-jour qui renvoyait la lumière sur la tête de madame Lehallier, et les lueurs mourantes du jour faisaient l’ombre transparente. On eût dit, cette fois, une tête de l’Angelico di Fiesole, suave et immatérielle, à travers laquelle on sentait l’âme rayonnante. Au-dessous, et encore dans le périmètre de la lampe, l’enfant, tête baissée sur le livre, effleurait les pages de son fin profil, ouvrait de grands yeux pour mieux voir, et, de temps en temps, se haussait sur ses petits pieds pour aller tendre son front aux baisers.
Entre les deux hommes, qui regardaient, il se fit un silence. Tous deux devinrent rêveurs. L’un, savourait son bonheur sans doute… et l’autre ?…
— Voilà ce que je n’aurai jamais ! dit enfin Jean, qui indiquait du regard à son ami, le groupe et son cadre : la femme, l’enfant et la maison.
— Eh ! pourquoi ?… Toujours la même chose ! On dirait à t’entendre, que tu es un maudit sur la terre.
— C’est que la destinée ne m’a rien donné de tout fait, et que, s’il s’agit de conquérir… eh ! bien…
— Tu as des ambitions plus vastes. Allons, sois sincère ; est-ce que tu serais heureux, toi, avec ce petit ménage, et dans ce petit coin ?
Château-Gaillard eut un sourire plein de réticences.
— Au fait ? qui sait ?
En effet, il venait de se demander avec bonne foi si — à supposer qu’une fée, en ce moment, sortît d’un bosquet, et vînt lui offrir de le mettre, d’un coup de baguette, à la place de son ami — si donc il accepterait ? Et tout à coup l’horizon étroit qu’il entrevit le révolta. — Quoi ? lui ? cet avenir ? Plaisanterie !…
Et sa veste de soldat, son nom de hasard, sa pauvreté, l’incertitude de sa destinée, lui semblèrent cent fois préférables à cette existence toute faite, mais chiffrée, toisée, enfermée, qui lui apparut.
Que voulait-il donc ? Eh ! il n’en savait rien…
Il voulait toutes les jouissances qui peuvent tenir dans la vie, toutes les puissances auxquelles aspire l’ambition : l’exercice de forces immenses, l’assouvissement de besoins formidables… Quoi encore ? — Plus ! l’inconnu, l’infini, à travers le possible.
Mais la vue de ce tranquille bonheur l’agaçait… C’était quelque chose comme l’envie de jeter une pierre dans une eau limpide pour la troubler…
Non, ce bonheur, il n’en aurait pas voulu… mais… en savoir le goût ?… oh ! cela, peut-être !