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Le lendemain à l’heure de la sieste de Mario, madame Lehallier était assise au fond de son jardin, sous un berceau de feuillage ; elle brodait, et, tout en tirant son aiguille, s’enorgueillissait d’avoir su répondre à son mari, prêt à aller chercher Jean de Château-Gaillard : « Pourquoi ? Attendons-le. »
Car, je ne sais quelle corde de son cœur avait vibré tout-à-coup à la pensée de revoir cet homme singulier, dont le souvenir la poursuivait sans cesse, avec lequel ses rêveries solitaires causaient du matin au soir ; et il lui avait fallu un effort de conscience pour empêcher une démarche qui l’eût ramené.
Tout-à-coup :
— C’est moi ! dit, à côté d’elle, une voix émue ; pardon : je ne voulais pas revenir, mais…
Elle leva les yeux, rougit, vexée de paraître troublée ; et sentant, du même coup, qu’elle allait subir l’assaut d’un aveu à brûle-pourpoint, elle se hâta de répondre :
— Vous avez vu mon mari ? Je lui avais dit pourtant…
— Quoi donc ?
— Oh !… rien. Il était étonné de ne vous point voir et parlait d’aller vous chercher… Je lui ai dit, reprit-elle d’une voix affermie, de n’en rien faire.
— Ah !
Il y eut un silence, puis :
— Non, je n’ai pas vu Marius. C’est spontanément et ne pouvant plus résister à l’impérieux besoin de vous voir que je suis venu. Mais ne vous alarmez pas. En venant vous dire, vous crier que je vous aime, je viens aussi vous dire adieu.
Aux premières paroles de Jean, Charlotte s’était levée pour le congédier ou s’enfuir. Au mot d’adieu elle s’arrêta, et, toujours debout, cependant :
— Que cette visite, dit-elle, soit alors ce qu’elle doit être : rapide et… respectueuse. Vous m’avez dit un mot de trop ; je l’avais deviné, mais n’aurais pas voulu l’entendre.
— Asseyez-vous, dit Château-Gaillard avec une autorité douce et en lui prenant les mains.
Elle s’assit, dégagea ses mains, voulut répondre, et ne put pas. Son cœur battait. Elle baissa les yeux.
— Oui, reprit-il ; le misérable soldat, le paria que tout repousse va disparaître… vous reprendrez demain votre vie heureuse, douce, recueillie…
Charlotte eut un mouvement de tête, un seul, vite réprimé — mais qui la trahit.
Jean ne perdit pas cet aveu ; un éclair de victoire traversa ses yeux ; rapide aussi, et vite éteint.
— … Vous reprendrez demain votre vie d’hier… Moi… qu’importe ? Mais je veux aujourd’hui pendant une heure, une heure suprême, vous aimer, vous le dire, être aimé de vous.
— Ahl s’écria-t-elle en se relevant d’un mouvement indigné ; c’est assez, c’est trop ! monsieur, laissez-moi.
Il la retenait et fixait sur elle ses yeux étranges, ses yeux fascinateurs et diaboliques :
— Une heure, murmurait-il, une heure !…
Et en lui tenant les mains il lui envoyait dans les veines des effluves de feu, tandis que de ses lèvres frémissantes sortait un souffle ardent qui la paralysait.
— … Ma vie pour une heure…
Elle sentait sa volonté, son courage, sa vertu, sa conscience, se fondre comme sous l’étreinte d’un magnétisme inconnu.
— Je vous dis de partir… votre conduite est indigne ! put-elle murmurer encore par un suprême effort — Marius !… Mario !…
Comme si son cri eût été entendu, la voix fraîche de Mario éclata tout à coup, à travers les branches.
Il courait vers sa mère et criait :
— Voici papa ! voici papa !
Une minute après, il était sur les genoux de Charlotte, et le père apparaissait à l’entrée du bosquet :
— Ah ! s’écria le brave homme, avec un accent de joie, te voilà, Château-Gaillard. Dieux ! quelle terreur tu m’as causée !… mais je te tiens maintenant ; tu ne m’échapperas plus. J’irai, moi-même te conduire à Paris, à M. Mériot, et nous verrons !
— Qu’est-ce ? fit Charlotte, dont Marius n’eut pas le temps de voir ni d’interpréter le trouble.
— Qu’as-tu ? que crains-tu ? dit Jean, fort pâle, mais dont l’émotion, non plus, n’étonna pas Marius.
— Tiens ! voici le fragment de lettre que tu as oublié dans les papiers de ton colonel, et qu’il vient de me rapporter tout à l’heure. Nieras-tu maintenant tes projets de suicide ? Insensé ! Alors, je suis accouru ; car j’ai pensé qu’à nous aussi, tu voudrais dire adieu.
Les yeux de Charlotte s’ouvrirent, pleins à la fois d’étonnement et d’effroi… puis, illuminée d’une vision soudaine, elle s’écria :
— C’est vrai ! et il allait se tuer. Tiens ! fouille-le ! tu devras trouver l’arme…
Jean se défendit, mais Marius, en une minute, eut trouvé, sur lui, un pistolet chargé.
— Tu vois ! s’écria-t-il. — Allons ! viens avec moi faire un tour dans la campagne. — Et toi, Charlotte, fais préparer la chambre du second étage.
Charlotte demeurait immobile, stupéfiée, attérrée, bouleversée. C’était comme un orage soudain, un tourbillon, une trombe qui l’eût saisie, emportée dans un autre univers. Cette vie jusqu’alors si calme, si uniforme, si prévue, venait d’être interrompue par un coup de foudre. La passion avait éclaté. Dans son cœur, seulement troublé auparavant, dans son imagination seulement inquiète, flambaient, à la fois, toutes les ardeurs et toutes les épouvantes.
Après une heure de prostration elle se leva comme un automate, et sans plus prendre garde à Mario qui pleurait, tout consterné de l’étrange visage qu’il voyait à sa mère, elle marcha vers la maison et donna des ordres pour faire préparer cette chambre d’ami que le confiant Marius donnait au séducteur.
Elle allait devant elle, ordonnait, agissait comme une somnambule, sans avoir conscience de ses actes. De temps en temps seulement elle faisait une caresse froide et distraite au petit Mario qui pleurait toujours, averti par cet admirable instinct des enfants, qu’un grand malheur le menaçait.
Les heures s’écoulèrent. Marius et Jean reparurent tard dans la soirée.
— Voici ce fou de Château-Gaillard dûment chapitré par son colonel et moi, dit Marius. Une lettre pour M. Mériot est partie par le courrier de ce soir ; il sera sûrement là dans quelques jours. Nous allons garder notre ami à vue d’ici là ; je ne le remettrai qu’entre ses mains.
Àl’annonce de la prochaine arrivée de Mériot, qui sans nul doute emmènerait Jean, Charlotte eut un soupir de soulagement ; une larme brillante illumina ses yeux atones : dernier éclair de vertu, d’espoir et d’innocence.
Elle était perdue en effet.
C’était une de ces femmes comme il y en a plus qu’on ne croit : tendre, pure, mais faible, qui, sans une fatale rencontre, une audacieuse poursuite, une attaque imprévue, aurait vécu sereine et chaste toute sa vie, mais que l’emportement de la passion trouvait désarmée.
Et, quelques jours après, quand Mériot arriva, s’il eût emmené Jean, comme il le voulait, il l’eût enlevé aux folles tendresses d’une maîtresse éplorée.