‹ Château-GaillardChapitre 12 sur 45 · 1 · 10

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Dans les natures semblables à celles de Charlotte, l’amour envahit bientôt l’âme tout entière ; elles ne légitiment pas leur faute, elles ne bravent rien, mais elles ont un impérieux besoin de s’abîmer dans l’ivresse passionnée pour oublier. Le remords, en elles, décuple l’amour.

Si l’on eût dit à Charlotte, huit jours auparavant, que jamais elle accorderait droit de cité dans son cœur à cet homme qui l’avait à peine émue, elle se serait révoltée de toute la hauteur de ses sentiments maternels et de sa vertu d’épouse. Et, à l’heure actuelle, son cœur se brisait, elle se tordait dans les larmes à la pensée que Jean pourrait partir. Pour lui, elle eût fait les plus grandes folies. — Quitter son mari ? le suivre ? ce n’eût été rien. Elle aurait, pour voir briller un éclair de joie dans les yeux de son amant, avoué sa folle passion et sa faute devant le monde entier. Une seule chose lui paraissait horrible, épouvantable : en être séparée.

Château-Gaillard, lui, n’aurait pas été fâché de retourner à Paris. Non que l’amour si passionné de Charlotte ne lui fût un charme, mais il n’entrait pas dans ses plans de s’attarder dans une aventure qui pouvait lui nuire si elle était découverte, en lui faisant jouer inutilement un rôle odieux. En voyant le paisible et doux intérieur de son ami, il avait été saisi du besoin de le troubler ; en se trouvant en présence d’une femme chaste et candide, du désir de lui mettre au cœur un amour coupable et de la voler à son mari. Maintenant qu’il avait mordu à ce fruit nouveau, il en trouvait la saveur douceâtre. Et puis il n’avait pas eu assez de peine à le conquérir. Quoi ! une attaque brutale et une ruse grossière avaient suffi ! Il ne se dit pas un seul instant que la pauvre créature était sans expérience et sans défense ; il ne remarqua pas que cette femme, foncièrement honnête, n’avait été séduite et vaincue que par des sentiments nobles et généreux. Non ! elle avait cédé, c’était assez pour ne valoir pas plus que toute autre ; elle s’était laissée abuser, cela suffisait pour qu’il la méprisât comme on méprise tout ce dont on se joue.

Donc Jean n’aurait pas été fâché de repartir. Il refusa, pourtant, de suivre Mériot et résista aux plus vives instances ; d’une part, persuadant ainsi Charlotte de son amour, de l’autre, montrant à l’académicien une austérité mélancolique, qui ne laissa pas de lui jeter dans l’âme l’inquiétude et le remords.

Tout simplement, depuis qu’une certaine idée était venue à Château-Gaillard, il entrait dans ses plans de revenir à Paris soldat ; et il savait que son régiment ne pouvait tarder à y être appelé.

— Quelles amères pensées doivent hanter l’esprit de Mériot ! se disait-il, et quelles angoisses même torturer son cœur, — s’il croit, et comment pourrait-il en douter ? — que j’ai voulu me suicider par amour pour Julie ! Pour ma sœur ! Madame Hérouard et lui vont faire des prodiges afin d’arranger mon avenir et de m’éloigner de Paris, sans doute ! Ah ! que nenni ! je leur vendrai chèrement ma renonciation… En attendant, si mon intrigue avec Charlotte venait par la suite à se découvrir, je pourrais dire — car il serait important d’en masquer l’odieux :

» — Vous m’avez supplié de vivre… par sa tendre pitié, par ses soins exquis, elle m’y a décidé ; mais comment sentir les plaies de son cœur pansées par un tel ange, sans s’éprendre d’une reconnaissance tendre, exaltée ?… Nous étions jeunes tous les deux ; on nous laissait trop souvent dans un dangereux tête-à-tête… je voulais oublier Julie… — enfin, quoi ! j’aurais cent raisons à donner.

Et pendant ce temps-là :

— Dieu ! je le perdrai ! se disait la pauvre affolée. Un jour… — et elle n’entrevoyait pas le terme, tout en le pressentant avec épouvante, — un jour il partira ; et moi, moi malheureuse, que deviendrai-je ?

Cette pensée qui ne quittait pas madame Lehallier décuplait en elle la passion. Elle avait des ruses diaboliques pour introduire Jean dans sa maison à l’insu des domestiques, pour aller en plein soleil le rejoindre dans la campagne. Il voulut, par désœuvrement, par ennui, par bravade, obtenir d’elle toutes les folies, et il les obtint.

Et plus elle était sa chose, plus elle se prêtait à ses caprices, moins il l’aimait.

Quand l’ordre de départ arriva, Jean sentit un mouvement de délivrance. Et, chevauchant gaillardement, humant à longs traits l’air des grandes routes, fredonnant Béranger, en même temps qu’il pourpensait sa vie prochaine, il allait devant lui, laissant d’ailleurs à chaque bivouac un souvenir de sa vie passée, dont il ne gardait, en croupe, qu’une abstraite expérience.

Charlotte ? Ah ! bon Dieu ! que lui importait ? Une distraction en passant ! Une Ariane qui bientôt oublierait Thésée avec Bacchus ; ou bien qui, tordue par le remords, se jetterait avec Madeleine au pied de la croix ! en d’autres termes, se ferait dévote. — Oui, elle devait se faire dévote. Cette idée lui plaisait.

Mais, même en pensait-il aussi long à propos de la jeune ferme chaste qu’il avait perdue en se jouant ? À vrai parler, il pensait bien peu à madame Lehallier…

Qui, elle, pleurait toutes ses larmes ! qui, tantôt mordait la terre dans des accès de repentir, tantôt ourdissait des combinaisons machiavéliques pour entraîner son mari à Paris ! qui, toujours et toujours, écrivait de longues pages passionnées adressées poste restante, à Paris… où nul ne devait les aller chercher.

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