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Jean de Château-Gaillard s’installa crânement à la caserne, étrilla son cheval, le mena boire comme le premier des conscrits venus, et reprit l’uniforme.
Mériot voulut le racheter. Il s’y refusa :
— Je ne vous ai déjà que trop coûté, dit-il. Plus de dépenses inutiles. Et puis… vous m’avez condamné à deux ans de peine : je ferai mon temps.
Mériot n’était qu’à demi rassuré par cette résignation. Il avait vu, jadis, des abîmes dans l’âme de son fils, et, si tantôt il s’accusait d’une sévérité barbare, si tantôt il se réjouissait de l’attitude soumise de Jean, comme du retour de l’enfant prodigue — parfois il se demandait aussi quels projets pouvaient couver sous ce front marmoréen, et à quelles surprises il fallait s’attendre.
La plus forte qu’il eut… mais n’anticipons pas.
Au fond du cœur de l’académicien, d’ailleurs, comme au fond du cour de madame Hérouard, il y avait une terreur qui dominait toutes les autres : celle que l’amour de Jean pour Julie n’osât toutes les entreprises ; et que l’inclination de Julie pour Jean, réveillée par quelques démarches du jeune homme, ne devînt assez puissante pour décider la jeune fille à tenter de s’adresser à son père. On ne prévoyait pas, en effet, que M. Hérouard, vivement pressé par sa fille, lui refusât le mari de son choix.
Pendant l’absence de Jean, madame Hérouard avait employé toutes les ressources de la diplomatie maternelle pour distraire le cœur de Julie, mais sans succès ; — du moins plusieurs partis s’étaient présentés, tous avantageux, tous protégés par la mère, et tous avaient été évincés. Que faire donc dans le cas où, Julie déclarant son attachement à M. Hérouard, le suppliant de la marier « à un ami d’enfance, » celui-ci consentirait ?
L’angoisse qui résultait de cet état de choses avait empêché Mériot et madame Hérouard de prendre un parti, avant le retour de Jean, relativement à l’accueil qu’on lui ferait. Tous paraissaient également dangereux. — Lui rouvrirait-on la maison, comme par le passé ? — c’était introduire le loup dans la bergerie et donner toutes facilités à ses entreprises. — Le laisserait-on à l’écart ? — mais n’en serait-il pas blessé ? ne penserait-il pas qu’on rougissait de sa veste de troupier ? ou bien que Mériot pouvait l’avoir déshonoré aux yeux de madame Hérouard et de Julie, en racontant la honteuse affaire qui avait amené son engagement ?…
De fait Mériot n’avait rien dit : il y a de ces douleurs paternelles que l’on enfouit au plus profond de soi même. Et quel aveu d’ailleurs à faire ! Et à qui ? Pourquoi jeter ce mortel poison dans le cœur de la mère ?
La première idée qui était venue à tous deux avait été de racheter Jean et de lui donner de l’argent pour voyager en Italie, en Allemagne, en Orient, n’importe où. Mais Jean ne voulait ni être racheté, ni voyager.
Le résultat de l’absence de parti-pris fut de laisser à Jean l’initiative de ses actes. Il ne parut pas dans la maison Hérouard, et ce fut d’abord un grand soulagement pour Mériot.
Mais, un soir que l’académicien arrivait un peu plus tôt que de coutume chez ses amis, il crut voir un uniforme, et un uniforme qui ressemblait terriblement à celui de Jean tourner un des angles de l’hôtel. Son front se plissa, et il avait le visage assez sévère lorsqu’il entra dans le salon.
Dans le salon, aspect ordinaire : une table de jeu dressée ; M. Hérouard lisant les journaux ; Julie brodant, les yeux baissés, le visage placide, et madame Hérouard causant avec eux, en attendant un ou deux partenaires pour le whist.
Rien, nul déplacement de siége, nul fragment de causerie n’indiquait la récente visite de Jean. Un domestique vint desservir le café. Mériot jeta un rapide regard sur le plateau. Il n’y avait que les trois tasses habituelles. Adroitement il questionna. Tout le convainquit que le soldat n’avait point paru. — « C’est étrange, se dit-il. Après tout, peut-être me serai-je trompé. »
Mais en sortant, ses souvenirs se précisèrent. Pour sûr, il avait vu sortir de l’hôtel un uniforme militaire, un uniforme de cavalerie ; — pour sûr, cet uniforme s’adaptait à un personnage qui avait la tournure de Jean ; — et le personnage devait venir des dépendances de l’hôtel, si ce n’était des salons.
Il n’osait former de conjectures. Il avait peur de ses pensées. Jean serait-il capable d’une infamie ? Essayerait-il de voir Julie en secret ? — Mériot ne put endurer l’incertitude, et, le lendemain, il questionna directement Annette, la femme de chambre dévouée de madame Hérouard, celle qui lui était toujours restée fidèle depuis les jours de la jeunesse et de la folie ; celle qui avait accompagné sa maîtresse dans l’étrange voyage qui commence ce récit, en un mot.
Annette était alors une fille de quarante ans, un peu forte, brune, avec des cheveux noirs mélangés de fils d’argent, gardant de la gentillesse passée quelques rondeurs de fruit mûr, des appas rebondissants et l’œil vif.
Àen croire les cancans de l’antichambre, elle n’avait pas précisément droit à la couronne de rosière.
Mais elle était dévouée corps et âme à madame, et ce dévouement, comme son excellent service, avaient bien pu compenser quelques peccadilles.
— Annette, lui demanda, ex abrupto, l’académicien, M. de Château-Gaillard est-il venu voir ces dames depuis quelques jours ?
Annette devint pourpre et répondit :
— Non, monsieur.
— C’est bizarre, reprit Mériot plus étonné et plus inquiet qu’auparavant, mais en dissimulant ses craintes sous un accent d’indifférence ; il m’avait semblé, hier, sur les huit heures du soir, le voir sortir d’ici.
— M. de Château-Gaillard, balbutia la soubrette, singulièrement interloquée, est venu prendre des nouvelles de ces dames, mais n’a pas demandé à les voir.
Mériot s’en alla plus perplexe qu’il n’était venu.
Cette fille serait-elle capable de prêter les mains à une odieuse machination contre l’honneur de sa jeune maîtresse ? Il n’osait le penser ; mais ne serait-elle pas capable de servir, sans en connaître le but, les projets de Jean qu’elle avait vu naître, dont elle avait secrètement bercé l’enfance sur ses genoux ?
Il résolut de le savoir et de ne s’en rapporter qu’à lui-même.
En conséquence, le lendemain soir, il se mit bravement en observation devant la caserne. Il en vit sortir Jean ; il le suivit… et il arriva jusqu’à l’hôtel Hérouard.
Jean, le bonnet de police sur l’oreille, entra dans la cour, et, après avoir jeté un coup d’œil sur une des fenêtres des combles qui s’était éclairée, gravit prestement un escalier de service.
Mériot à son tour regarda la fenêtre. C’était celle de la chambre d’Annette, précisément située au-dessus de la chambre de Julie.
Des ombres — y en avait-il deux ? y en avait-il trois ? se profilèrent entre la lumière et les rideaux blancs. D’un pas aussi leste que jadis — il se souvenait d’avoir parfois gravi cet escalier à la nuit close ! — il s’élança sur les traces de Jean, arriva jusqu’à la porte, et l’ouvrit brusquement ; — s’il n’avait pu l’ouvrir il l’eût enfoncée.
Ce fut là qu’il se trouva, face à face, avec la plus forte surprise… Jean de Château-Gaillard, le dandy, le viveur, le roué, le mauvais sujet, le terrible… chiffonnait la collerette de la camériste quadragénaire.
— Comment ?
— Eh bien, quoi ? répliqua Château-Gaillard sans se déconcerter : tourlourou et chambrière, c’est dans l’ordre ; de quoi vous plaignez-vous ?
— Une femme qui pourrait être votre mère !
— Si vous n’aviez trouvé mieux.
— Et vous, Annette, à votre âge ! vieille folle ! vieille…
— Monsieur n’aime que les jeunes ? répliqua-t-elle, rouge de colère et prête à l’insolence.
Mériot sentit la fausseté de sa situation. Il sortit et s’en retourna, révolté de la dépravation de Jean, las, dégoûté, triste jusqu’au fond de l’âme, et se disant pourtant qu’il avait redouté plus grand malheur.
Chemin faisant, il fut rejoint par Château-Gaillard.
— Eh bien, lui dit le soldat, qui n’avait plus avec Mériot le ton de bravade des anciens jours, que par instants et quand il était pris à l’improviste, vous voilà bien fâché pour une peccadille !…
— Laissez-moi ; j’avais cru vous arracher au vice ; je vous vois tomber dans l’avilissement.
— Oh ! oh ! que de grands mots ! vous devriez vous réjouir au contraire.
— Parce que ?
— Parce qu’en badinant, comme Faublas, dans les antichambres, j’ai appris des choses qu’il m’était utile de savoir.
— Ah ! quoi ? par exemple ?
— Que, par mégarde, j’aurais pu épouser ma sœur.
Mériot poussa un cri, chancela et faillit tomber. Jean le retint.
— Eh bien, quoi ? Je me résignerai, j’imposerai silence à mon cœur… et je ne me brûlerai pas la cervelle.
— Cette fille a menti… Je la ferai chasser, murmura le pauvre père, anéanti, éperdu, brisé…
— Alors je puis aimer Julie ?
— Misérable !
Mériot venait de recevoir un coup de plus, un de ces coups qui vieillissent de dix ans leur homme.
C’était le second que lui assénait la main de Jean. Une attaque d’apoplexie ne l’eût pas frappé plus rudement.
Quant à Jean, il rentra triomphant à sa caserne. La démarche de Mériot avait achevé sa victoire ; car sous le coup de la colère, et au dernier moment seulement, Annette l’avait armé de preuves décisives ; désormais le monde était à lui.
— Et quand on pense, se disait-il, que j’ai fait, pour acheter ce secret de cette fille, la sotte affaire qui m’a conduit en Algérie, et qui aurait pu me mener en police correctionnelle ! me perdre à jamais !...
Il demeura un moment songeur :
— Le métier de soldat, poursuivit-il mentalement, a du bon. Il force l’homme à trouver toutes ses ressources en lui-même…
Un sourire passa sur ses lèvres ; il lança une bouffée de fumée et secoua les cendres de sa pipe.
— … Eh… peuh !… que m’en a-t-il coûté ?… Au bivouac, en Algérie, j’ai dû me contenter de pis !
» Maintenant, concluait-il, comment vais-je profiter de ma victoire, et user de ma situation de fils de famille ?