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Peu de jours après, Jean de Château-Gaillard avait obtenu un congé de semestre qui devait le conduire jusqu’au terme de son engagement ; il était installé dans un appartement de garçon fort convenable, boulevard des Capucines, et avait renoué avec la plupart de ses anciennes connaissances.
— C’est Horace de Valdeuil qui m’a prêté trois mille francs, m’a fait habiller par son tailleur et meubler par son tapissier, dit-il à Mériot.
— Mais M. de Valdeuil n’a pas de fortune, que je sache.
— Il gagne de l’argent.
— Au jeu ?
— À la Bourse.
— Il court sur la source de ses revenus des bruits…
— Mensongers.
— Fort bien ; mais vous voilà avec une forte dette, eu égard à vos ressources.
— Je la paierai…
— Et… comment ?
— Comme paient leurs dettes tous les gens qui en ont !
— Cela dépend ; il y en a qui ne les paient pas.
— Oh ! des sauteurs, des chevaliers d’industrie, des…
— J’aime à voir que vous comprenez l’ignominie de certains genres de vie, au moins !
— En doutiez-vous ?
— Mais… le passé…
— J’étais un enfant ; je suis un homme.
— Allons, tant mieux, mon fils, dit Mériot dans le regard duquel un éclair passa, et qui d’un mouvement spontané tendit les mains à Jean.
Celui-ci mit ses mains dans celles du vieillard qui, en les serrant, les trouva froides et sèches. Il leva les yeux et fut stupéfait de la physionomie à la fois séduisante et impénétrable du beau visage de Château-Gaillard.
Ce n’était plus alors l’Apollon, l’Antinoüs qui racontait aux étudiants réunis chez Pinson l’épisode de Sarah Bertin, ni le joueur élégant et mauvais sujet qui tenait les cartes chez les Antonia…
Toujours beau, il avait pris une beauté plus mâle ; toujours élégant, une élégance plus grave ; son teint s’était légèrement bistré au soleil d’Afrique ; sa moustache, aux tons fauves, était moins soyeuse, mais plus fournie ; son front avait des plans plus fermes ; son nez et ses sourcils se dessinaient par des lignes pures sans dureté, régulières et mobiles en même temps ; sa bouche avait le modelé, gras et fin, des bouches éloquentes. Avec cela toujours les mêmes yeux, bien enchassés dans leur orbite à l’iris changeant, tantôt vert de mer, tantôt bleu d’acier. Mais ces yeux n’avaient pas d’éclair ; ils étaient profonds et pleins de pensées ; seulement entre ces pensées et l’extérieur, semblait s’interposer, comme un voile, le trouble de la volupté.
Ainsi fait, cet homme devait être irrésistible aux hommes comme aux femmes : séduire et persuader les uns, fasciner les autres.
Mériot le comprit et sentit à la fois de la terreur et de l’orgueil.
De l’orgueil : il était le père, lui, de ce chef-d’œuvre humain.
De la terreur : il ne pouvait savoir, deviner, pressentir quelle volonté se cachait sous ce front de marbre, quelles passions bouillonnaient dans cette âme insaisissable.
— Donc, que comptez-vous faire ? demanda Mériot à Château-Gaillard.
— Des affaires.
— Et si vous ne réussissez pas ?
— Je réussirai.
Il n’y avait rien à objecter à ce parti-pris, rien à opposer à ces répliques péremptoires. Cependant l’académicien n’était pas satisfait, et Jean, fidèle toujours au caractère factice qu’il avait, par la réflexion, imposé à sa nature, ne voulait pas le laisser partir sans lui avoir donné, avec une explication plausible du présent, un aperçu plus ou moins vague de ses projets.
Il avait observé que rien ne blesse les hommes comme de rester en échec, et qu’il faut, avant tout, donner une pâture au besoin qu’ils ont de savoir, cette pâture fût-elle un mensonge et dussent-ils même ne pas gober le mensonge. Prendre la peine pour eux d’ourdir une fable, ou de débiter des maximes hypocrites, n’est-ce pas toujours leur rendre hommage ? Rien de plus dangereux au contraire que de leur dire — en ne disant rien — qu’on se moque de leur opinion.
— Puisque j’ai pris le parti de survivre à la fausseté de ma situation et au deuil de mon cœur, reprit-il, il me faut les vertiges de l’ambition pour éviter l’étourdissement de la débauche. Je regarde sur l’océan parisien voguer les navires, et je cherche d’où vient le vent qui enfle leurs voiles. Une transformation complète s’opère dans l’assiette de la fortune publique. Avec la découverte et l’application de la vapeur, avec les progrès des sciences et le développement de l’industrie, tout un monde financier et industriel nouveau est né, va se développer, grandir, dominer les sociétés modernes. De ce monde-là je veux être, et non pas le dernier ; et une fois qu’on a entrevu le but et deviné la route, que faut-il pour parvenir ? — de l’audace, de la volonté, de l’adresse et du courage.
— Mais encore… balbutia le père.
— Les poëtes, reprit Jean, pour couper court, n’entendent rien à tout cela. Qu’il vous suffise de savoir, qu’au bout de ce mouvement est la transformation politique et économique du monde, l’avènement de la démocratie qui entraînera bien vite, à la dérive, notre petit libéralisme de 1830 ; un développement extraordinaire des intérêts matériels, la destruction fatale des traités de 1815 et de bien d’autres conventions internationales que nous regardons aujourd’hui comme la base de l’équilibre européen ; l’abaissement des frontières, l’abolition des douanes, et tant et tant de choses encore, qu’on ose à peine entrevoir.
— Allons ! la femme-libre aussi, et vous voilà saint-simonien.
— Un peu, peut-être.
— Je ne désespère pas de vous voir aller vous enrôler à Ménilmontant.
— Non. Je suis de robe courte, et ne veux pas prendre l’habit. Assez d’uniforme comme cela.
Château-Gaillard reparut dans la maison Hérouard en gentleman et sans plus s’arrêter dans l’antichambre. Il s’y montra, aux yeux de madame Hérouard et de Julie, mélancolique, respectueux, tendre et résigné ; aux yeux de M. Hérouard « homme sérieux. » Et quant à Annette, il prit soin de ne la point blesser, car il savait qu’il n’y a point de petit ennemi. Mais après avoir été surpris près d’elle par Mériot, il pouvait lui faire entendre qu’il avait dû l’engager par serment à respecter la maison. Annette, d’ailleurs, qui était fille d’esprit, n’avait jamais compté sur la perpétuité de cette bizarre liaison. Elle était contente d’avoir eu son heure, et se tenait pour satisfaite avec cette parole, que lui jeta un jour le beau vainqueur de sa peu farouche vertu :
— Va, sois tranquille ! j’aurai promptement un hôtel, des chevaux, une grande existence, et il ne tiendra qu’à toi de devenir ma gouvernante.
Par ainsi, la position de Jean dans la maison Hérouard se trouva ce qu’elle était auparavant, et plutôt fortifiée.
Son attitude résignée soulagea madame Hérouard de la plus horrible terreur. Elle lui savait un gré infini, dans son cœur, de ce renoncement dont elle ignorait la cause. En même temps elle était fière de le voir si beau, si intelligent ; elle l’adorait, comme les mères, dans la vieillesse, adorent les enfants de l’amour, quand elles ne les haïssent pas.
Lorsqu’elle l’entendait causer d’affaires avec M. Hérouard, ou bien causant avec d’autres, de politique, de littérature ou de théâtre, et semant sa conversation d’aperçus justes et larges, elle buvait ses paroles. Ah ! comme elle concevait bien que Julie l’aimât !
La jeune fille semblait partager la résignation de Jean et sa mélancolie. Le renoncement du jeune homme ne commandait-il pas le sien ? En même temps, l’admiration qu’elle devinait à sa mère entraînait son enthousiasme. Il n’était pas jusqu’aux paroles échappées à Annette qui ne l’entretinssent dans l’idée que Jean était un être supérieur. À ses yeux, enfin, il paraissait comme un archange ; et, sur la terre autour de lui, il ne restait plus que des hommes.
Au fond, elle pensait que Château-Gaillard avait demandé sa main, et que ses parents l’avaient refusée pour des motifs qu’il croyait devoir respecter. De temps en temps, elle parlait d’entrer au couvent, tout en n’éloignant pas, d’un ton aussi décidé cependant, les projets de mariage dont on l’entretenait.
Jean se complaisait dans cette situation, et respirait l’encens qui montait à lui de ces deux cœurs : la mère et la fille. Lui, le débauché, l’ignoble calculateur, qui s’était fait l’amant d’une vieille femme de chambre dans un but infâme, l’escroc, l’hypocrite, le brigand social, il se roulait dans la volupté d’être pris pour un être pur, chevaleresque, généreux. C’était un plaisir nouveau, inconnu, qu’il ne retrouverait pas peut-être…
En effet, ces deux femmes ne voyaient, n’avaient vu que le dessus de sa vie. Mériot n’avait jamais parlé. Il n’avait avoué à madame Hérouard ni l’affaire Malinvault, qui l’eût fait mourir de honte, ni l’affaire de la tentative de suicide, qui l’eût fait mourir de remords, ni la vilaine intrigue avec Annette, qui lui eût soulevé le cœur de dégoût et rempli l’esprit de terreur.
Mais aussi que de soubresauts et d’angoisses il dévorait dans la solitude et le silence, le pauvre père ! Il ne plongeait pas jusqu’au fond de cette âme terrible, mais il sentait l’abîme ; il admirait et il méprisait ; il ne savait rien et redoutait tout.
Parfois il ne voulait voir en son fils qu’un jeune homme ardent, que le besoin de luxe avait poussé jadis à un mauvais coup, comme depuis l’amour avait failli le conduire au suicide ; qu’une nature exquise déjà ramenée par l’âge et la raison dans une meilleure voie, dans la voie de l’honnêteté extérieure, si ce n’est dans celle du devoir ; qui, de par des dons et des passions, en dehors de la mesure commune, ferait peut-être de grandes choses.
Mais je ne sais quel instinct l’empêchait de se reposer sur ces pensées, et entretenait en lui le soupçon comme un ver rongeur ; quelle barrière morale semblait se dresser entre lui et Jean, et chaque jour grandir ; quelle voix mystérieuse : l’avertissait que, sous une apparence sereine, d’épouvantables malheurs couvaient.
Il vieillissait et dépérissait à vue d’oeil.