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Il n’était que trop vrai. C’était Horace de Valdeuil qui fournissait à Jean de Château-Gaillard les moyens de fouler le pavé parisien en tenue de dandy, et de « vivre noblement, » comme on dit, pour traduire : « bien vivre à ne rien faire. »
Horace de Valdeuil, nous l’avons vu plus haut, était un des héros du monde de la galanterie. Élégant, bien fait et robuste, les femmes de théâtre se l’enviaient et se le disputaient. De bonne famille, mais de médiocre fortune, il avait commencé par manger au jeu son mince patrimoine ; puis, on ne savait comment il était devenu riche, ou du moins il avait vécu largement sans avoir de créanciers. Il jouait beaucoup et ne volait pas. Quand il gagnait, c’était merveille ; quand il perdait, une danseuse richement entretenue par un diplomate étranger payait ses dettes. Cela ne l’empêchait pas de traverser les salons ; et comme il était l’homme de Paris le plus au courant de la chronique secrète qu’on se conte sous l’éventail et dans les embrasures, on n’osait pas gloser tout haut sur son compte.
Si un curieux demandait :
— Que fait ce jeune homme ?
On répondait généralement :
— Il est dans la diplomatie.
Entre Jean et lui, natures de même espèce, une sorte de traité, un pacte d’immoralité avait été conclu.
Jean avait dit à Horace :
— Me voici. J’arrive du régiment, nu comme un ver, et n’ayant, pour tout capital social, que mon corps bien pourvu de tous ses membres, et mon cerveau pourvu de quelques idées et de beaucoup de réflexions ; pour levier, qu’une volonté indomptable, et pour point d’appui, qu’un secret. Le capital social ; à vous de l’évaluer ; la volonté, devinez-la ; le secret, il sera ma fortune, et celle de l’associé qui osera risquer une première mise de fonds.
— Voilà quelques billets de banque, et les adresses de fournisseurs que j’ai toujours bien payés, avait répondu Horace à Jean. Avec cela, votre couvert mis chez ma maîtresse où vous ne manquerez pas de trouver bientôt des amis et des amies ; c’est le pied à l’étrier et une fois en selle…
— Je saurai donner de l’éperon et faire goûter le mors. En retour, je vous fournirai l’enjeu d’une partie avec laquelle on peut gagner, non une somme, mais une fortune, et je vous tendrai l’étrier, moi aussi, pour sauter d’un cheval de louage sur un cheval de courses.
En sus des crédits ouverts par Valdeuil, Jean trouva quelques subsides dans la bourse d’un ami d’autrefois, d’un camarade de l’École de droit, Baudrillet, le clerc d’avoué, lequel pauvre diable avait fait un petit héritage ce qui ne l’empêchait pas de suer sang et eau pour gagner dix-huit cents francs par an.
À Baudrillet, comme à Valdeuil, il avait promis mieux que la restitution pure et simple d’un prêt ; or, Jean qui s’était toujours tiré d’affaire, qui avait de hautes relations sociales, inspirait confiance aux maltraités de la fortune.
D’ailleurs, qu’attendait Valdeuil, gentilhomme de proie, pour sortir d’une situation fausse qui bientôt allait devenir une situation honteuse ? Un terne à la loterie sociale.
Et qu’attendait Baudrillet pour cesser d’être un misérable cuistre et devenir un bourgeois comme un autre, ayant une femme, des enfants, un chez lui, et un pot-au-feu, cuit à point, tous les jours ? — Un terne aussi à la loterie sociale.
Eh bien ! placer sur l’avenir de Château-Gaillard, c’était peut être placer sur un bon numéro !
Grâce aux quelques milliers de francs de Baudrillet et aux crédits ouverts chez les fournisseurs de Valdeuil, grâce à une pension qu’il reçut à nouveau de madame Hérouard, Château-Gaillard put faire une figure suffisante pour entrer dans le monde des actrices en vogue.
C’était une région supérieure où jusqu’alors il n’avait point eu d’amis et dont, bien vite, il comprit la puissante influence.
Jadis nous l’avons vu glissant du monde des étudiants dans celui des lorettes, des fils de famille qui se ruinent, et des grecs. Mais quelle distance, de ce milieu où se croisent les pigeons et les escrocs, à l’empyrée où se rencontrent les sommités des arts, des lettres, de la finance et de la politique ! Oui, Valdeuil ne l’avait point trompé en lui disant : « C’est le pied à l’étrier. »
Et un pied dans la maison Hérouard, l’autre chez la maîtresse de Valdeuil, il était, en effet « bien en selle. »
Depuis six mois que Château-Gaillard était revenu à Paris à la suite de son régiment, déjà il avait trouvé moyen de se faire commensal de toutes les reines de théâtre, d’avoir l’entrée de tous les foyers et de toutes les coulisses, et d’y traiter d’égal à égal les grands seigneurs et les millionnaires. Il payait d’esprit et d’audace, peut-être aussi de sa personne. On dit, d’ailleurs, qu’il ne lui fallut pas de trop grands frais pour régner tour à tour dans quelques boudoirs.
Jamais Valdeuil, qui était pourtant beau garçon, et que n’embarrassaient pas non plus les scrupules, n’avait eu cette maëstria. Aimait-il véritablement sa danseuse ? Craignait-il de perdre une protection nécessaire ? Se laissait-il enfin dominer par cette vie à grandes guides que dominait Jean ? était-il avant tout et surtout joueur comme on le disait ? Quoi qu’il en fût, depuis six ans, il était sujet dans ce monde où, en six mois, Château-Gaillard avait su devenir roi.
Jean qui était de la race des Alcibiades devait régner chez les Aspasies. De tous ceux qui s’agitaient autour d’elles, il était à la fois le plus froid et le plus passionné. Il avait des audaces et des fougues imprévues qui affolaient ces femmes tant accoutumées à entendre dire de la même façon la même chose ; il entreprenait l’impossible ; il réussissait des folies ; il leur donnait des émotions enfin, tandis que souvent il semblait de marbre devant leurs avances les plus marquées. Il savait, en un mot, les faire passer de l’excès de l’ivresse à l’excès du désespoir ; c’était savoir s’en faire un sérail.
Mais lui-même s’enivrait à la coupe qu’il préparait pour autrui. Il avait des jouissances inconnues à flageller ces reines qui flagellaient des grands seigneurs. Faire mettre pour une nuit attendue, désirée, un prince ou un millionnaire à la porte, puis manquer le rendez-vous qu’il avait donné, et s’en aller rouler dans la fange des plaisirs numérotés ; — ou bien, tenir en face de lui l’homme qu’il trompait, à une table de jeu, et laisser attendre et se morfondre l’amante éperdue qui avait risqué pour lui sa fortune ; — ou bien, raconter dans l’alcôve, à une déesse amoureuse, les plaisirs goûtés avec sa rivale — c’était pour lui des jeux olympiens, des orgies souveraines, des débauches d’une incomparable saveur.
Dieux ! que lui semblaient peu de chose, à côté de cela, les joies ordinaires de l’amour tel que le conçoivent la plupart des hommes ! À peine le souvenir de Charlotte Lehallier traversait-il sa mémoire, et la seule volupté qu’il trouvât, en dehors des jouissances excessives de sa vie, était l’adoration muette de Julie Hérouard.
Quelquefois encore il quittait brusquement une maîtresse pour aller faire un tour dans le salon Hérouard et saisir au passage un regard de la jeune fille.
Regard de résignation — et de fidélité pourtant !…
— Quand vous vous marierez… lui dit-il un jour.
Elle eut un soubresaut.
— Qui sait, répondit-elle, si je me marierai jamais ? Il me semble que j’ai la vocation religieuse.
— Si vous entriez au couvent, cela ferait grand’peine à votre mère…
— Et à mon père surtout ! je le sais bien. C’est pour cela que je… que j’essaie de voir si je pourrai… vaincre la vocation qui me pousse.
Pauvre créature ! Elle avait les larmes si près des yeux…
Jean les buvait.
Et tout en les savourant, il se demandait s’il devait ou non jeter cette créature, qui était à lui, dans le cloître, ou bien la maintenir dans le monde ?
Il se sentait si bien le maître de cette destinée ! Un mot de lui, et c’était assez : un bandeau de lin ceignait pour jamais ce front charmant.
Par moment il caressait cette idée. Dans son sérail idéal, cette amante cloîtrée lui plaisait. Il se la représentait s’immolant à lui, et toute la vie, toujours, couvant son souvenir sous la cendre du renoncement, et exhalant l’amour avec la prière…
D’autre part, Julie, dans le monde, pouvait, le long de sa vie, lui être utile…
Mais pour elle d’ailleurs, pas même de pitié. Un jour il se disait en la quittant pour aller dans un « enfer » : « Si je la mariais avec Valdeuil ? »
Au demeurant, si âpre qu’il fût au plaisir et avec quelque ardeur qu’il s’y jetât, il n’oubliait pas un instant son rôle de conquérant social. En ce moment son inaction apparente sur le turf parisien était une manière de stage : il voulait bien engager la partie, et, pour cela, il se donnait le temps de comprendre ce qu’on pouvait oser, ce qu’on devait tenter dans la société moderne.