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Bientôt il comprit que le vrai dominateur du temps, le vrai souverain du règne était le député. Quiconque était député était tout ; quiconque n’était pas électeur, rien. Et jusqu’alors il n’était pas même électeur.
Pour devenir député que fallait-il ? Payer le cens d’abord, c’est-à-dire être riche effectivement ou fictivement ; puis, grouper autour de soi un certain nombre d’intérêts ou de passions politiques.
Déjà, nous le savons, il avait entrevu le grand mouvement du capital, du travail et du crédit autour de l’industrie ; l’industrie lui sembla donc le véhicule qui devait alors conduire à la fortune et à l’influence. Mais, en même temps et corollairement, la puissance de la Presse lui apparut : de la Presse qu’on appelait : « le quatrième pouvoir de l’État. »
— Il me faut, se dit-il, avoir un journal à moi d’abord ; lancer une grande entreprise industrielle ensuite ; et je deviendrai naturellement député après.
» Pour faire un journal, j’ai besoin de gens d’esprit qui soient bêtes ; c’est-à-dire qui ne voient dans leur plume que l’instrument du pain quotidien et de la gloriole viagère : — Paris en foisonne. Pour lancer une grande entreprise industrielle, d’actionnaires niais et confiants : — la France en pullule. Et, pour devenir député, 250 boutiquiers et bourgeois que je gagnerai ou paierai avec mon crédit ou mon journal. — Ça se trouvera.
Il fit son échiquier :
D’abord Valdeuil ; ce serait son second, son compère, celui avec lequel il faudrait quelquefois partager la part du lion ; ensuite la maîtresse de Valdeuil, la danseuse Fanny, dont le salon serait la pépinière de ses recrues et le centre de ses opérations ; — Baudrillet, qui pouvait selon les cas être utile de bien des façons, et qui se contenterait d’un gain modeste ; — puis, divers comparses : actrices en vogue et camarades de jeunesse ; Charles Villardier ; qui était architecte attaché au cabinet du fameux Le Sourd, le grand entrepreneur de travaux publics ; Paul de Malinvault, qui n’avait jamais trop bien compris l’affaire du coup de cartes, pour lequel Château-Gaillard conservait un prestige fascinateur, et qui était l’éternel type du parfait actionnaire ; enfin, la famille Hérouard tout entière, qu’il l’exploitât de façon ou d’autre.
Et quand il eut massé son jeu, il s’ouvrit à Valdeuil.
— La vie que nous menons, mon bon ami, lui dit-il, c’est très-bien pendant quelque temps et quand on a vingt-cinq ans. Mais il s’agit non-seulement de s’amuser maintenant, mais encore de s’amuser toujours. En conséquence il faut devenir riches : riches et puissants. La richesse aujourd’hui pour les gens habiles s’improvise à la Bourse ; la puissance s’étaie sur l’opinion. J’ai donc résolu de fonder un journal et de lancer une entreprise industrielle.
« J’aurai des fonds et du crédit, répondit-il à un regard douteux et interrogateur d’Horace.
— Mais alors ?…
L’ambition n’avait pas encore mordu Valdeuil, auquel avaient suffi, jusqu’alors, les vertigineuses alternatives du jeu, et la coupe pleine des plaisirs faciles. « Mais alors, allait-il dire, si tu as sous la main de l’argent et devant toi du crédit, à quoi bon paperasser et se fatiguer ? »
— Deux ou trois cent mille francs ne sont pas une fortune, dit Jean ; et tel peut avoir un million de crédit pour une affaire, qui ne trouverait pas mille francs à emprunter sur parole. Mais ne t’occupe pas de mes moyens. C’est mon affaire. J’aurai ma mise au grand jeu. Voilà. Avec cette mise je veux nous gagner les quelques millions qu’il nous faut pour vivre… selon nos appétits.
— On vivrait, même à moins…
— Peuh !… appelles-tu vivre aller à pied, loger à loyer, aller au théâtre dans la loge d’autrui, manger au café et courtiser la maîtresse d’un vieillard ? — allons donc ! Vivre, c’est avoir à Paris un hôtel, des laquais et des équipages ; à la campagne, un ou deux châteaux ; manger chez soi, avec des parasites spirituels, des dîners fins ; payer les courtisanes que l’on souhaite ; acheter les femmes qui ne se vendent que peu ou point… Vivre, enfin, c’est être le premier partout, le maître toujours, et dieu, si c’est possible. — Crois-moi, il faut être riche.
— Mais c’est bien mon avis ; tu prêches un converti ; seulement je n’y avais pas encore songé.
— Quel âge as-tu ?
— Vingt-six ans.
— Cordieu ! mon cher, tu as perdu un an. C’est terrible à l’école de la vie. Il faut rattraper cela. Heureusement, tu sais, je me suis chargé de ton avenir ; mais il faut t’aider toi-même, et m’aider aussi.
— Volontiers.
— Primo, trouve-moi pour composer le conseil de surveillance, des hommes bien posés, des noms retentissants. C’est nécessaire. Choisis-les, besogneux et, — soit dit en passant, — que cela t’apprenne à ne jamais être besogneux. Dans ces situations-là, vois-tu, on fait ce qu’on ne devrait pas faire, et pour quelques billets de mille francs, on charge souvent son avenir d’une terrible hypothèque…
— Oui : je sais… on s’engage avec Fanny, par exemple… mais je l’aime.
— Bien. Toutefois ne trouverais-tu pas plus agréable de l’aimer l’ayant payée… et libre d’en aimer une autre ? d’être monsieur l’ambassadeur enfin…
— Merci ! et d’avoir cinquante ans, la goutte…
— Non ; trente-cinq et bon pied, bon œil. Voilà ton avenir, mon cher. En attendant, revenons au présent : trie-moi parmi les sommités parisiennes un bon conseil de surveillance. Il y aura des actions, bien entendu, pour lesquelles on ne versera rien et qui seront primées…
— Le tout est de savoir comment proposer… — Mais à quoi donc me servirait mon stage diplomatique si je ne le savais pas ? reprit Valdeuil dont l’esprit s’ouvrait. — En Angleterre, c’est bien facile : le tarif des noms des lords est connu : donnant, donnant. Mais ici, il y faut encore des façons. Bah ! je m’adresserai à leurs maîtresses…
— Justement ; et intéresse-les dans l’affaire ; ah ! j’oubliais : parmi nos hommes il peut y avoir des niais : alors…
— Alors inutile de les acheter ; on peut les avoir par la vanité, l’exemple, la sollicitation, que sais-je ?…
— Tu te formeras.
— Mais…
— Tu es même tout formé, et je le sais bien ; seulement tu t’endormais dans les délices de Capoue.
— Et finalement, pour quelle exploitation industrielle, vas-tu fonder une compagnie…
— Peu m’importe… des mines, je crois. Mais il faut d’abord m’occuper du journal. J’ai mon titre : l’Opinion publique ; et un plan qui, je l’espère, me donnera bientôt le premier rang dans la presse parisienne. Enfin, pour rédacteur en chef, j’ai avisé X. le premier polémiste de Paris…
— Et toi ?
— Plaisanterie ! on fait écrire dans les journaux, mais on n’écrit pas soi-même. Tenir les ficelles des pantins, c’est notre affaire ; cabrioler, celle de nos agents. Donc j’ai avisé X. du Courrier Français.
— Alors nous ferons de l’opposition ?
— Allons donc !… je te dis que je prendrai X. et tu as l’air de croire que c’est lui qui me prendra ? On lui donne, je crois, 500 francs par mois ; je lui en donnerai 800 pour faire ce que je voudrai…
— Mais c’est un talent.
— Sans cela je ne le prendrais pas.
— Et, dit-on, une conscience…
— Que j’évalue.
— Et cet homme de talent qui a une position dans la presse parisienne…
— Est un besogneux, mon ami ; ah ! les besogneux !… Tu vois : X. est marié au treizième arrondissement, amoureux de sa femme, et père de trois ou quatre enfants.
— Et pour rédacteurs secondaires qui prendras-tu ?
— Je choisirai dans la troupe du Charivari et du Corsaire. Ils doivent avoir de l’esprit d’abord, de l’audace ensuite.
— R… serait une fameuse recrue…
— R…, jamais de la vie ! C’est un garçon qui porte des gants, s’habille chez ton tailleur et va dans les salons…
— Eh bien, tant mieux !
— Tant mieux ? point du tout. Il marcherait bientôt de pair à compagnon avec nous, et il faudrait, en maintes circonstances, faire part à trois. Non, je ne veux que des barbes incultes, des fumeurs du divan Le Peletier. C’est un système.
— Au fait, tu as raison ; quand on veut rester maître de la maison et ne pas laisser les comparses voir dans son jeu…
— Quand on veut avec le journal faire mousser la compagnie ; avec la compagnie payer le journal ; tenir sa bourse d’une main, son arme de l’autre… et te faire préfet dans un an…
— Préfet ? Tout à l’heure je devais être ambassadeur.
— Qui veut la fin veut les moyens.
— Et pour parvenir dans la diplomatie, il faut entrer dans l’administration ! Mon cher, cela m’ennuierait à la mort d’être préfet, je t’en avertis.
— Bah ! pour un temps !… vois donc Romieu. Quand tu seras préfet, tu m’aideras à devenir député ; et une fois député… je me charge de te faire ministre plénipotentiaire, puis ambassadeur. Et peut-être d’abord te marierai-je.
— Comme tu y vas ! mais, mon ami, le mariage est un lest qui donne bien du poids à un homme pour qu’il s’élève…
— Quand la femme est riche, jolie et bien apparentée…
— C’est beau, disait Valdeuil, séduit, mais non convaincu, assez mou de nature, d’ailleurs, et fortement englué dans les plaisirs parisiens.
— Beau ? — n’est-ce pas l’avenir qu’il te faut, et à moi aussi ?
— Sans doute ; mais…
— Eh ! donc, prenons-le s’il nous agrée. — Tout homme qui doute de lui-même, et qui ne sait pas avoir la femme qu’il désire, et se faire, en ce monde, la place et la fortune qu’il veut, n’est pas un homme. — Ce n’est qu’une espèce, auraient dit nos grand’mères ; un actionnaire, devraient dire nos contemporains.