‹ Château-GaillardChapitre 18 sur 45 · 1 · 16

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Cet événement changeait les arrangements de Jean. Désormais l’espèce de décorum social qui couvrait sa vie était déchiré. Il y avait éclat ; c’était flagrant ; un de ces éclats que le monde ne tolère pas, mais qui dans les cercles infernaux de la vie parisienne grandissent leur héros.

Désormais, entre l’hypocrisie et le scandale il n’avait pas le choix. Et par la force des choses il se trouva poussé à braver d’autant plus l’opinion, qu’il ne pouvait se la concilier.

Il alla au Bois, au concert, aux courses avec madame Lehallier ; il en fit, chez lui, les honneurs à ses amis.

Mériot, qui vivait de plus en plus dans la retraite, apprit l’événement par la voix publique. Il ne se montra pas, ne dit ni n’écrivit rien. C’est qu’il ne s’étonnait plus, lui, s’il s’indignait encore. Et puis peut-être était-il las de son rôle de Tiberge, ou bien encore peut-être, en lui, le grand ressort de la volonté et de l’énergie avait-il été brisé par la douleur.

Mais Jean reçut une lettre de madame Hérouard :

« Permettez-moi, mon cher enfant, lui disait cette dernière, de vous rappeler que je vous ai vu naître pour ainsi dire ; que vous avez été élevé près de mes fils ; que j’ai contracté pour vous, dès longtemps, une affection qui me donne des droits. Voulez-vous bien me considérer un moment comme une vieille tante dont vous seriez le neveu aimé ? J’ai une morale à vous faire, et une morale sérieuse, si ce que l’on m’a dit est vrai. On m’a dit, et je ne puis le croire sans peine, que vous aviez enlevé une femme à son mari, une mère à ses enfants ; que vous aviez tué en duel ce mari, un de vos amis de jeunesse, un quasi-frère, et que vous viviez scandaleusement avec cette égarée. Tout cela est-il possible ? Vous êtes, je le sais, dans l’âge des passions, et les passions peuvent conduire à d’incroyables folies. Pourtant on devrait s’arrêter au crime ; et si tout cela est vrai, vous en êtes au crime…

» Dieu me garde d’être impitoyable… non, je vous rappelle à vous-même et ne vous maudis pas ; je prie pour votre complice, mais je ne la déshonorerais pas, en révélant son nom, si je le savais. Et même si j’espérais pouvoir la ramener au repentir, j’oserais aller jusqu’à elle et lui tendre la main. Car toute femme qui en est à sa première faute, si grande que soit cette faute, n’est pas perdue sans ressource.

» Cependant n’oubliez pas trop que vous avez en ce monde des amis, presque des parents, qui sont, affligés ; qui pensent avec douleur à la situation où votre folie vous place, et n’ont, pour vous en retirer, que la prière. Ces amis voudraient tant être fiers de vous ! Ils sont si tristes de mettre en vos mains une main refroidie ! »

En lisant cette lettre, Château-Gaillard eut un mauvais sourire ; il y eut un pli d’ironie à la lèvre et une menace dans les yeux.

— Hum ! dit-il ; des amis ? presque des parents… Allons tant mieux… madame se compromet… Peut-être récompenserait-elle bien le sacrifice de Charlotte ?

» Peuh ! fit-il, un moment après, ce ne serait jamais qu’une goutte d’eau dans la mer…

Et ce fut pour lui l’occasion d’un retour sur l’état de ses affaires.

— J’ai des dettes, se dit-il, et je ne fais rien de sérieux.

» Il faut agir. »

— Ce jour-là il y avait bal chez la maîtresse de Valdeuil, la célèbre danseuse. Jean s’y montra sur les onze heures. Il avait l’air distrait et las qui convient aux héros de la fashion : provoquant les agaceries des femmes sans les chercher, liant conversation avec les hommes puissants et célèbres sans avoir l’air de mettre du prix à leur entretien.

On voyait là Gentz et Talleyrand, Henri Beyle, Auber, Pradier, Alfred de Musset, lord Palmerston, alors de passage à Paris ; le marquis d’Hertfort, Émile de Girardin, Véron, Aimé Siret, le fils du jurisconsulte qui devait quelques années plus tard trouver la mort dans le boudoir de Catinka Hennefetter ; Rolle, le feuilletonniste, Pellaprat qui depuis… ; Le Sourd, un des principaux entrepreneurs de travaux publics, devenu millionnaire. Qui encore ? cent hommes appartenant à la haute fashion à divers titres. — Et en femmes, toutes les actrices renommées d’alors : Mars encore radieuse ; Rachel parée du fameux bracelet rapporté de Londres « Victoria à Rachel » ; Anaïs, mignonne et spirituelle ; l’opulente et corpulente mademoiselle Mante, madame Doche dans tout l’éclat de ses vingt ans ; made moiselle Denain, Marie Dorval, Cornélie Falcon, Malibran, madame Pradher, Augustine Brohan, toute pétillante de verve et de jeunesse.

Tout à coup, au milieu de cette élite, apparut un couple inattendu sans doute, car les hommes échangèrent un fin coup d’œil, et les femmes prirent toutes une mine froide et allongée, se détournant des arrivants, et questionnant du regard la maîtresse de la maison.

Pourtant l’homme qu’on annonça portait un des noms les plus connus et les mieux sonnants de l’aristocratie russe, et la femme, qu’on n’annonça pas, était belle de cette beauté triomphante que les Italiens ont nommé « belta folgorante, belta stupenda. »

Mais à quoi bon l’annoncer ! Elle était connue, bien connue sans doute, car son nom fut chuchoté de bouche à oreille par tous les hommes ; et les dames, agitant leurs éventails d’un petit coup sec, murmurèrent presque toute : « cette créature ! »

« Cette créature » avait des cheveux châtain-blonds d’une nuance délicieuse qui, frisés en neige, à la Sévigné, faisaient à sa tête comme une auréole de nuées ; des yeux de velours noir dont l’iris, par moments, s’irradiait de paillettes d’or ; un teint mat et pur ; des lèvres d’un dessin charmant et d’un pourpre éclatant, qui, s’entr’ouvrant pour sourire, laissaient voir deux rangs de perles. Ces lèvres-là eussent fait damner saint Antoine. La nuque blanche rejoignait les cheveux par une courbe d’une exquise élégance ; les épaules avaient des fossettes ; la taille était souple ; les bras avaient des rondeurs et des finesses à faire rêver un statuaire, et les mains dont l’une était sortie du gant, des lignes et des mollesses délicieuses.

Dans ses cheveux des diamants montés en étoiles sur tige tremblante, au cou une rivière éblouissante. Pour toilette une robe de satin blanc recouverte de tulle constellé de paillettes d’or ; çà et là des diamants de prix ; au bras un simple cercle d’or.

Àsa vue Jean pâlit. Tout à coup, quelque chose de plus fort que tous les mobiles qui gouvernaient sa vie fit sursauter son cœur, et parcourut ses sens. Jamais il n’avait senti cela qu’une fois, une seule et encore, était-ce aussi fort ?

Il balbutia lui aussi, un nom… mais avec quel accent ?

— Sarah Bertin !

La courtisane était plus belle que jamais. Au premier coup d’œil le désir et la passion s’éveillèrent. L’aiguillon du plaisir et l’aiguillon de l’angoisse piquèrent à la fois Château-Gaillard.

Du plaisir ? — il se ressouvint de cette matinée volée qui était le souvenir le plus enivrant de sa jeunesse, et dont les voluptés lui réapparurent avec une soudaineté qui le fit frissonner de la tête aux pieds. De l’angoisse ? — il se ressouvint du tour indigne et déloyal auquel il avait dû les faveurs de la courtisane, et se demanda de quel besoin de vengeance elle devait être altérée.

Mais, en même temps, il vit l’effet de son entrée dans le salon, et le demi-sourire des hommes, et la figure scandalisée des femmes, et l’embarras de l’amie de Valdeuil.

Et, vivement, il s’avança vers Sarah, lui offrit le bras, lança vers Horace un impérieux regard qui voulait dire :

— Tu es le maître ici ; arrange-toi pour qu’elle y soit bien reçue.

Et, comme s’il eût été chargé de faire les honneurs du bal, il conduisit Sarah Bertin à Fanny, avec quelques détours, pour laisser à Valdeuil le temps de prévenir sa maîtresse. Là, s’inclinant :

— Madame Bertin, dit-il à la danseuse ; une des femmes les plus belles — vous le voyez — et des plus spirituelles, — je vous l’affirme — que j’aie eu le bonheur de connaître.

Fanny rendit le salut, et ajouta, d’un ton contraint, un compliment de bienvenue.

Ceci réglé, Jean fit faire à Sarah le tour des salons, l’assit à côté d’une célébrité théâtrale sur laquelle il avait tout pouvoir, renouvela sa présentation, installa Valdeuil sur une chaise à main devant sa protégée, et revint se mêler parmi les hommes, ayant imposé la courtisane aux reines de théâtre couronnées, et ne s’étant pas trop compromis, pourtant.

Plus tard, quand le bal fut dans toute son animation et l’incident un peu oublié, Château-Gaillard, dont le sang bouillait, trouva moyen de rejoindre Sarah et de l’emmener dans un boudoir garni de fleurs.

— Me reconnaissez-vous ? luị dit-il.

— M. Charles Villardier, je crois ? répondit-elle, d’un ton qui prouvait assez qu’elle se souvenait.

Il la regarda de ce regard ardent et fascinateur qui domptait les plus rebelles. Elle lui rendit regard pour regard, et ce fut lui qui baissa les yeux.

— Laissons Charles Viļlardier… Voici Château-Gaillard fou d’amour, qui pour vous obtenir…

— Prendrait tous les moyens, n’est-ce pas ?

— Prendra ceux que vous indiquerez, quels qu’ils soient.

— Vous avez fait fortune ?

— J’ai conquis du moins l’influence qu’il faut pour vous donner le bras ici.

— Faites-le donc valoir !

— Pardon, mais que voulez-vous, Sarah ? dites-le ; et croyez-moi, ici, parmi tous ces hommes qui sont rịches, qui sont célèbres, vieux ou jeunes, je suis le seul qui vous vaille… — Que voulez-vous ?

— Ce que vous n’avez pas.

— Je l’aurai. Dites.

Leurs yeux encore une fois se rencontrèrent, provoquants et inflexibles. Ceux de Jean chargés de passion et de prière impérieuse ; ceux de Sarah à la fois limpides, profonds et muets. Elle renversa un peu la tête en arrière, entr’ouvrit ses lèvres par un de ces mouvements dont elle savait trop la puissance, et murmura :

— Je chercherai.

Puis elle s’éloigna avec lenteur, mais décision, d’un pas bien facile à suivre et d’un air impossible à braver. On eût dit une reine quittant un grand disgracié, n’eussent été les plis savants que les ondulations de son corps imprimaient à sa robe et qui décelaient la prêtresse de Vénus.

Jean demeura un instant seul dans le boudoir, cherchant à redevenir maître de lui-même : tout lui semblait tourner autour de lui, comme s’il avait été ivre.

Quand il se sentit plus assuré, il revint dans les salons. Sarah Bertin y était encore, mais non plus tolérée : entourée, cette fois, entourée d’hommes, s’entend ; et tous avaient le désir dans les yeux.

Jean sentit une chaleur lui monter au diaphragme ; aussitôt toutes les grandeurs, toutes les puissances, toutes les richesses de ces hommes flamboyèrent devant ses yeux. Il les envia en masse. Sarah répondait à tous gracieusement. Je ne sais quelle colère monta en lui et bientôt y domina jusqu’à l’envie.

Il s’éloigna un peu pour ne pas avoir l’humiliation, étant du cercle de la courtisane, de ne pas être au premier rang ; et, en s’éloignant il distingua mieux, par l’effet de la perspective, l’expression des physionomies.

Une le frappa surtout : celle de Le Sourd, l’entrepreneur.

C’était un homme trapu, chevelu, à tête carrée, à mains épaisses, qui semblait la personnification vivante de l’industrie encore à l’état rudimentaire, et déjà vigoureuse et toute puissante. Cet homme regardait Sarah Bertin avec des yeux où Jean lut l’expression d’une ardeur concentrée, qui ressemblait plus à une passion naissante qu’à un désir spontané. Je ne sais pourquoi, cependant, il lui inspira moins de jalousie que les autres. Ce qui l’irritait surtout, c’était l’insolence du désir de ces autres, qui tous semblaient plus près que lui du succès. Quant à Le Sourd il se tenait à l’écart : timide sans doute.

Comme Château-Gaillard regardait, un coup d’éventail lui heurta doucement l’épaule.

— Ah çà ! lui dit Fanny, qu’est-ce qui m’a valu l’injonction d’Horace quant à cette femme que vous m’imposez, et à cause de laquelle je vais avoir cent histoires avec mes bonnes petites camarades ? Voulez-vous, l’un ou l’autre, emprunter cent mille francs à son Russe, ou bien…

— C’est « ou bien » interrompit Château-Gaillard, et cet « ou bien » ne concerne que moi, ma chère. Valdeuil m’a rendu un service d’ami. Vous aussi.

— Vous êtes amoureux alors. — Eh bien, mais il me semble que votre donzelle n’est pas d’un abord si impossible qu’il faille, pour l’avoir, lui donner droit de cité dans mon salon. Vous m’avez fait faire, mon cher, quelque chose d’énorme : — une fille tarifée !…

— Non…

— Allons donc ! une courtisane avérée, connue sur toutes les places de l’Europe…

— Croyez-moi, Fanny, vous ne regretterez pas d’avoir la première donné la main à cette femme. Elle deviendra quelque chose, vous verrez. Avec sa beauté et son caractère, elle s’imposera à plus d’un et à plus d’une.

— Il n’empêche qu’en attendant il va falloir que j’invente une histoire pour expliquer auprès de ces dames sa présence ici.

— Bah !… vous direz que vous n’avez pas voulu faire d’affront au prince D… que Sarah va paraître sur la scène dans un rôle de grande coquette… que sais-je ?… En tous cas je vous aiderai. Et, merci toujours.

Il sortit ne voulant pas laisser voir le trouble qui l’agitait ; et, avant de rentrer, fit à pied de longues allées et venues dans les rues de Paris.

Il faisait un froid sec : Jean battait le pavé d’un pas fièvreux, enragé contre tous ces hommes qui papillonnaient autour de Sarah, enragé contre Sarah, enragé plus encore contre lui-même de se sentir en proie à une passion qui le dominait tyranniquement.

Il rentra enfin chez lui. Charlotte veillait en l’attendant.

Pourquoi, en la rencontrant là, sur le seuil, tendre et sans un reproche dans les yeux, lui prit-il un accès de colère ? Qu’importe ? il la brusqua ; et même, en voyant les larmes lui venir aux yeux, il la brutalisa.

Aucune figure en ce moment ne pouvait lui être plus désagréable, plus irritante, plus agaçante à voir que celle de Charlotte.

Hélas ! la pauvre créature n’était cependant pas même un obstacle : mais quoi ? Elle l’aimait ; elle l’attendait lèvres tendues et bras ouverts, et c’était Sarah qu’il aurait voulu là, rebelle, furieuse, froide… mais en son pouvoir.

Il s’enferma dans sa chambre et tâcha de mettre un peu d’ordre dans ses idées. Impossible. Alors, malgré le froid, il ouvrit la fenêtre et se promena de long en large, en attendant que le calme vint.

Charlotte vivait à peu près dans l’isolement. Les amis les plus intimes de Château-Gaillard, du moins, étaient les seuls visages étrangers qu’elle vit. D’une part, elle ne pouvait se créer de relations féminines, placée comme elle l’était entre tous les mondes ; de l’autre, Jean la maintenait à l’écart dans la crainte, soit qu’on ne l’avertît du rôle odieux qu’elle jouait, soit qu’elle ne prît une situation dans son entourage.

Pourtant la jeune femme ne fut pas sans entrevoir, par éclaircies, la vie que menait son amant. Elle surprit des lettres, des visites, des paroles qui le lui montrèrent l’un des favoris du monde de la débauche, et en sut assez pour construire en imagination tout un enfer, pendant ses longues heures de solitude. Loin d’éteindre sa passion, ces éclairs qui illuminaient son ombre de rayons de vérité l’avivaient au contraire. Aimé par d’autres, par des courtisanes, par des actrices, dont en sa province le seul nom la faisait se signer, il lui en parut plus grand, plus beau, plus désirable. Chaque parole était une préférence, chaque caresse une conquête. Elle acheva de s’éprendre au point d’en perdre la raison. Peut-être aussi toute pensée étrangère, lui apportant un remords, devenait-elle un supplice. Elle s’étourdit ; elle vécut comme dans un état d’ivresse perpétuel, attendant quand il n’était pas là, ravie en extase dès qu’il paraissait.

Cette passion, parfois, agaçait Jean au-delà du possible ; il ne la supportait que pour pouvoir la montrer, s’en parer pour ainsi dire, s’en servir comme d’un moxa qui surexcitait les autres.

Mais jamais il n’avait ressenti d’impatience comme cette nuit-là. Toụt en se promenant agité dans sa chambre, il se promettait de se défaire de Charlotte, n’importe comment.

Pourtant au petit jour, vers six heures du matin, il entra chez sa maîtresse qui pleurait encore. Et…

Et elle ouvrit ses bras, croyant au repentir ; se disant : « Il a joué, perdu ; il était hors de lui en rentrant ; mais au fond il m’aime… »

Ôavilissement !

Pour lui, en sortant de la chambre de Charlotte, il la méprisait, d’un mépris haineux, et il aurait voulu la battre.

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