‹ Château-GaillardChapitre 19 sur 45 · 1 · 17

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Le lendemain, ou plutôt ce jour même, vers onze heures, après avoir dormi, pris un bain et rassemblé ses idées et ses projets, Jean de Château-Gaillard se fit annoncer chez M. Hérouard.

C’était l’heure où, après son déjeûner, le banquier recevait à son cabinet les personnes qui venaient lui parler pour affaires.

Mais il faut se représenter M. Hérouard : calme, placide, heureux, bien assis dans sa prospérité, à l’abri de tous les coups de la destinée, homme de soixante-dix ans, à la vie remplie ; père de famille ayant accompli son œuvre ; M. Hérouard enfin, dont le pèlerinage terrestre avait cheminé le long d’une grande route unie et abritée, et qui se reposait dans la considération sociale, la famille, la fortune, le bien-être, la bonne conscience — cet ensemble de choses qui représentent l’idéal humain du soir de la vie.

Àla vue de Jean, sa figure s’éclaira d’un bienveillant sourire ; il aimait ce jeune homme, fils d’un vieil ami, commensal de sa maison, camarade de ses enfants, beau d’ailleurs, intelligent et pauvre. Volontiers il l’eût aidé à traverser le pas difficile du début de la vie. Il avait bien entendu parler de quelques folies de jeunesse, de dépenses exagérées, de femme enlevée, mais ces bruits lui étaient arrivés par sa femme et par Mériot, c’est-à-dire enveloppés d’excuses.

— Peuh ! s’était-il dit : la jeunesse !

En ce moment il pensait :

— Voilà un garçon qui se sera mis quelques dettes sur les bras et qui vient m’emprunter de l’argent, ou bien me demander de répondre pour lui : — à moins que, devenu raisonnable, il ne veuille obtenir une place dans mes bureaux.

— Bien cher monsieur, lui dit Château-Gaillard, pouvez-vous, aujourd’hui, m’accorder un moment d’entretien… pour parler de choses sérieuses ?

— Allons ! se dit le brave Hérouard, il a quelque projet en tête : voyons ça. — Mais oui, vraiment, mon jeune ami. De quoi s’agit-il ?

— D’une affaire grave, à traiter entre nous.

— Ah !

— Certaines affaires, de nature essentiellement délicate, demandent à être abordées et résolues entre hommes et entre les seuls intéressés. Dans ces cas-là, tous les tiers sont de trop, tous les négociateurs maladroits. Et puis, quand des secrets de famille ont été bien cachés aux indiscrets, il serait absurde, après vingt-cinq ou trente ans, de les donner en pâture à la malignité publique. Si vous savez ce dont il s’agit, vous m’avez déjà compris ; et si vous l’ignorez…

— Je ne sais rien du tout, et ne vous comprends pas le moins du monde, répliqua le banquier, qui commençait à trouver le préambule singulier et un peu ambitieux.

— Tant pis, car j’aurai le rôle pénible de vous instruire. Il est vrai, que selon les heures de la vie, les choses changent de proportions…

— Que voulez-vous dire ? demanda M. Hérouard tout-à-fait surpris…

— Nous sommes aujourd’hui deux hommes, l’un devant l’autre, monsieur, que les nécessités de la vie mettent dans une situation difficile… et, il y a vingt-cinq ans, vous étiez déjà un homme, et moi je n’étais qu’un enfant… que dis-je ? un enfant ! j’étais à peine né.

— Eh bien ?

— Je porte un nom de hasard, je n’ai jamais connu ma famille et je suis sans fortune. Croyez-vous que parfois, en prenant des années, et me trouvant face à face avec la vie, je n’aie point cruellement ressenti cette position douloureuse ?

— Vous avez été élevé comme l’enfant le plus heureusement né. Rien ne vous a manqué, ni l’éducation, ni la tendresse ; et M. Mériot…

— J’ai pour M. Mériot la reconnaissance qui convient. — On aurait pu me mettre aux Enfants-trouvés…

— Oh !

— Mon Dieu, on eût mieux fait peut-être, à un certain point de vue.

— Par exemple !

— Je ne serais pas là aujourd’hui.

— Tant pis pour nous tous, qui vous aimons bien.

— Merci. Pourtant, de quelques soins que j’aie été entouré, rien n’a pu m’empêcher de penser à ma naissance, de chercher mon origine. Ces gâteries mêmes, qui ont choyé mon enfance et ma jeunesse, m’ont fait paraître l’avenir plus sombre, — l’avenir pauvre et déshérité.

— Mais avec votre éducation et vos protections, un homme peut aujourd’hui se faire une belle position dans le monde. Eh ! s’inquiète-t-on de la naissance ? On est fils de ses œuvres maintenant et, tels hommes, que chacun désigne, sans naissance avouable, ont su se faire dans la société une situation respectée.

— C’est ce que je me suis dit d’abord ; mais une circonstance s’est présentée : il m’a été donné de voir souvent… une jeune fille charmante… appartenant à une famille riche de l’aimer… de le laisser deviner… Et aussitôt mon père adoptif, M. Mériot, m’a défendu de penser à elle, moi aventurier, moi sans nom et sans fortune. — En vain ai-je dit : « Je serai quelque chose ! je ferai tout pour l’obtenir ; » j’ai trouvé des obstacles insurmontables dans la volonté de M. Mériot, dans la répulsion de la mère de cette jeune fille.

— Et… avez-vous parlé au père ?

— J’ai craint que ce ne fût inutile ; et j’ai cru apercevoir d’ailleurs que M. Mériot et… la mère, ne pouvaient prévoir cette démarche sans effroi.

M. Hérouard devint très-pâle. Puis :

— C’est au sujet de ce projet de mariage que vous voulez me parler ?

— Non ; je n’y pense plus. J’ai fait cent folies pour oublier cet amour. On n’épouse pas sa sœur.

M. Hérouard se leva, ses yeux fixes devinrent effrayants ; il essaya de parler et ne put d’abord faire sortir de sa gorge de sons articulés ; enfin :

— Vous en avez trop dit pour ne pas achever…

— Je suis venu pour cela. Tenez : voici mon acte de naissance : lisez, méditez, rappelez vos souvenirs.

Le banquier tendit une main crispée, saisit le papier, le parcourut des yeux, demeura devant, comme stupide.

Jean le regardait fixement, suivant sur son visage les moindres mouvements, creusant son front, pour ainsi dire, afin d’y fouiller ses pensées.

— Cela ne se peut pas !… cela ne se peut pas !…, balbutia enfin le vieillard : « Père et mère inconnus… trouvé dans les ruines de Château-Gaillard par M. Mériot, qui déclare en prendre la tutelle officieuse… » — Est-ce que ce sont là des preuves ?… — Prenez garde ! car si vieux que je sois, un homme n’aura pas jeté dans mon cœur un tel brandon de désespoir sans le payer de sa vie…

— Rappelez vos souvenirs, vous dis-je ! rapprochez les dates… n’êtes-vous pas allé à cette époque en Amérique… et, à votre retour par le Havre, avez-vous trouvé votre femme au logis ?… Lorsqu’elle est revenue, ayant été, disait-on, à votre avance, n’était-elle pas souffrante ?… — Eh ! d’ailleurs, faites venir mademoiselle Annette camériste de madame Hérouard depuis trente ans, et interrogez-la !

D’un bond, le banquier courut à la sonnette.

— Annette ! et tout de suite ! à l’instant ! dit-il au valet de chambre qui parut.

— Mais, reprit Jean, en se posant devant lui, avant d’éclater devant une domestique, regardez-moi, réfléchissez, et faites-vous une conviction à vous-même.

M. Hérouard leva les yeux et regarda Château-Gaillard.

Dieux !… quelle lumière tout-à-coup… jamais donc, il ne l’avait vu ?… Eh ! quoi ?… cet être s’était élevé à côté de lui ! et il n’avait pas lu sur son visage l’épouvantable vérité ? Mais ces yeux ! cet ovale ! ces traits… et certains jeux de physionomie… Oui ! c’était là, évidemment, le fils de madame Hérouard et de Mériot… Quel besoin du témoignage d’une fille de chambre ? Un aveu ne lui apprendrait rien de plus ; un mensonge ne lui ferait rien oublier…

Jean, d’ailleurs, lui tendait la lettre reçue la veille de madame Hérouard. Cette lettre qui ne disait rien, à qui l’aurait lue sans savoir, et qui disait tout à qui la lisait après avoir entrevu la vérité, à la lueur d’un éclair.

Alors M. Hérouard articula un horrible juron, un juron de crocheteur. Puis, il rugit ; puis, il pleura ; puis, de pâle comme un mort, il devint pourpre, et il suffoqua.

Jean se hâta de lui ôter sa cravate, de peur qu’il n’eût une attaque d’apoplexie.

Annette arriva ; les yeux du banquier lui sortaient de la tête.

— De l’eau fraiche, vite, s’écria Château-Gaillard ; — puis allez-vous-en ! fit-il d’un geste impérieux et rapide. Et ne dites rien.

Après une crise violente M. Hérouard reprit peu à peu possession de lui-même.

— Sortez de ma présence ! cria-t-il dès qu’il eut recouvré la parole. Laissez-moi, en liberté, chercher ma vengeance.

Jean lui prit les mains, malgré ses efforts, et le maintint d’autorité.

— Je vous en conjure, contenez-vous, ne précipitez rien ! Écoutez-moi encore : il ne faut jamais agir sous l’impulsion du premier moment de la colère.

— Eh bien, que voulez-vous ? qu’êtes-vous venu faire ici ? Votre but, en un mot ?

— Je vais vous le dire, repartit froidement Chateau-Gaillard.

Cette froideur voulue, ce ton péremptoire, agirent sur le banquier. Lui aussi sembla sortir de lui-même, pour rentrer dans une gaine de statue.

— Parlez-donc, répondit-il.

Et, debout, calme et glacé en apparence, mais tremblant de colère, il regarda en face Château-Gaillard.

— Pater is est quem nuptiæ demonstrant, répondit Jean sans se déconcerter.

— Oseriez-vous ?…

— Permettez : je vous ai dit ma situation sociale ; les difficultés qu’elle me crée, l’indigence où elle me laisse.

— Et vous prétendez…

— Je prétends que tout se passe entre nous. Deux hommes raisonnables comprennent à la fois les convenances et les intérêts sociaux, et je voudrais qu’aucun éclat ne dépassât la porte de ce cabinet.

— Enfin…

— Vous avez quatre enfants…

— Monsieur !

— Eh ! mon Dieu ! supposez-vous parti pour l’Amérique quelques mois plus tard ou revenu quelques mois plus tôt. J’étais votre fils… et vous m’aimiez comme les autres…

Le banquier rugit.

— Peut-être plus, si j’eusse été plus intelligent et plus beau. Eh ! quoi ? c’eût été tout naturel. — La voix du sang ? Sornette ! — on aime les enfants de sa femme, parce que, de par la loi ils sont siens, parce que toutes les conventions sociales vous en font solidaire. Quant aux autres… ceux que l’on sème au hasard du caprice, fussent-ils bien vôtres… on ne les élève, on ne s’en pare, que si la mère flatte votre amour propre.

— Laissons ces théories ! Que me demandez-vous ? Votre but, enfin ?

— Ma part d’enfant, et votre aide et votre protection le long de la vie.

— Moyennant quoi vous ne ferez pas de procès en recherche de maternité ?

— Oh ! un procés ! fi !… Moyennant quoi, je compte sur votre chevalerie, votre sagesse, votre haut sentiment des convenances sociales pour laisser toujours ignorer ma démarche à madame Hérouard.

Le banquier, cette fois, s’avança sur Jean, le bras levé ; celui-ci se détourna, puis, saisit le bras levé et l’abaissa avec force, mais sans brusquerie.

— À quoi, reprit-il, servirait d’en agir autrement ? — Du scandale ? un éclat aussi ridicule que tardif ? la désorganisation de votre famille ? et pourquoi ? À soixante-dix ans existe-t-il donc encore de l’amour et de la jalousie ?… Je vous l’ai dit tout-à-l’heure : nous sommes deux hommes, expliquons-nous et arrangeons-nous entre nous ; que les éclats de cette scène ne dépassent pas le seuil de ce cabinet.

— C’est cela ! payez ! et dévorez votre déshonneur… et continuez de laisser sous votre toit… la femme… la fille, née sans doute aussi de ce commerce… de tendre la main à… M. Mériot.

— Raisonnons…

— Sortez !

— Pardon : encore un mot ; si vous daignez réfléchir vous comprendrez qu’en m’adressant à vous… seul… j’ai pris le parti le plus sage et le plus prudent parmi ceux que la nécessité m’imposait.

— Brigand !

— Je pardonne à votre colère, et j’attends tout de votre justice. Eh ! qui sait ? peut-être un jour, Château-Gaillard ne sera-t-il pas celui de vos fils qui montera le moins haut.

— Quand on ose mettre le pied sur tous les échelons.

— On ose bien des choses quand on se trouve devant la question « être, ou n’être pas. »

Château-Gaillard sortit enfin, ayant assez usé la colère de l’homme pour le laisser accablé de son malheur et fatigué de rugissements.

Resté seul, en effet, M. Hérouard tomba dans son fauteuil, et se prit à pleurer. Il pleura, le malheureux ; il sanglotta. Il se prit la tête à deux mains, comme pour contenir les pensées, les haines et les colères qui s’y heurtaient ; et, abruti de douleur, stupéfié, ivre, fou, il murmura tout seul :

— Mon Dieu !… mais peut-être que tout cela n’est pas vrai ?…

Et soudain, il se répondit à lui-même par un rire strident, épouvantable, plein de tortures, de cris, de désespoir : « c’est vrai !… c’est vrai !… »

Oh ! en quelles lettres flamboyantes l’inexorable clairvoyance écrivait sur les lambris de son cabinet :

« Tu as été trahi… trompé… moqué… Tu as donné, depuis trente ans, ta tendresse et ton respect à une épouse adultère, dont la noble figure est un masque, dont chaque sourire a été une grimace, chaque baiser une prostitution, chaque parole un mensonge. Tous les jours tu ouvres ton foyer à son infâme complice, et… tu baises au front, avec des élans d’ineffable tendresse, une jeune fille dont il est le père. La vie n’a été pour toi qu’une longue ironie. Tout raille en te regardant… et si tu te venges, quelle que soit ta vengeance, parce que tu es vieux, parce que ta femme a les cheveux blancs, tout raillera plus encore. Alors, ce sera comme cent démons ricanant qui danseront autour de toi une sarabande infernale, chacun te jetant au visage une injure, ou une moquerie — Travaille, malheureux ! enferme-toi entre des cartons poudreux, ou bien traverse l’Océan pendant le blocus continental, sous le feu des croisières ennemies : pendant ce temps-là, ta femme fait des bâtards. Allons ! sue, crois et aime, pendant un demi-siècle ; et puis, un matin, voici venir un quidam qui te dit : Ta fortune ? — part à quatre ! Ta foi ? — aux ténèbres extérieures ! Ton amour ? — aux gémonies !

» Et puis, fâche-toi : fais moins bon visage à l’épouse, chasse le corrupteur, cabre-toi devant les prétentions du bâtard ; — et la risée publique est là, toute prête à renvoyer aux échos les éclats de ta honte, de ta duperie et de ton malheur ; à jeter autour de ton désastre les cent mille grelots du ridicule ! »

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