‹ Château-GaillardChapitre 20 sur 45 · 1 · 18

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Dans la journée, Château-Gaillard tint chez Fanny une réunion préparatoire au lancement de sa fameuse compagnie industrielle.

Il s’agissait d’acheter des mines de houille dans le bassin de la Somme, un prix assez minime, la position des précédents exploitants n’étant pas brillante ; de les mettre en actions à un capital considérable et… d’en tirer ensuite… des dividendes fabuleux ; — pour les actionnaires… si c’était possible ; et, en tout cas, d’en faire un coup de fortune pour les directeurs.

Ai-je dit que son journal était prêt à paraître ?

Tout cela s’était organisé, sans bruit, depuis quelque temps.

Et pour faire paraître le journal et lancer les mines d’Archiennes, que fallait-il ?

Cent mille francs d’une part. — Un journal se faisait alors, à meilleur compte qu’aujourd’hui. — Cent mille francs de l’autre à verser comptant, és-mains des propriétaires sortants ; non à titre de paiement, — ils devaient être payés en actions, — mais à titre d’indemnité, pour certaines complaisances. — Un banquier pour émettre les actions de la compagnie ; un directeur ; un ingénieur pour faire, sur les mines, le rapport destiné à séduire l’actionnaire ; et un conseil de surveillance établi pour rassurer sa confiance.

Château-Gaillard se faisait fort d’apporter les deux cent mille francs et le banquier. Valdeuil apportait le conseil de surveillance ; il avait aussi découvert l’ingénieur et traité avec les propriétaires sortants.

Moyennant quoi, Château-Gaillard devait être fait directeur de la compagnie avec un traitement fixe de quarante mille francs et une part de dix mille actions ; rester propriétaire du journal, qui avait pour gérant responsable Baudrillet.

Et Valdeuil, sous-directeur, avec un traitement fixe de douze mille francs, une prime de mille actions, et un intérêt dans le journal. Par un arrangement spécial et sous-seing privé, les vendeurs devaient en outre, sur les cent mille francs qu’ils recevraient comptant, remettre vingt mille francs à Valdeuil, en manière de commission et pour le payer de ses bons offices.

Ces vingt mille francs représentaient entre Château-Gaillard et Valdeuil, un boni dont Horace gardait les deux tiers pour se payer de la dette contractée envers, lui par Jean au retour du régiment, et dont le troisième tiers soldait, avec intérêts, la dette de Jean à Baudrillet.

Mille actions des mines d’Archiennes étaient en outre réservées pour reconnaitre les soins de quelques intermédiaires ; de ces dames, par exemple, qui avaient décidé leurs protecteurs à faire partie du conseil de surveillance.

Tout en achevant de débattre et d’arrêter ces arrangements, Château-Gaillard, parfois, frémissait. — Au souvenir de la scène du matin ? — Non ! de celle de la nuit, dans ces mêmes salons avec Sarah Bertin.

L’appartement de Fanny, en effet, n’avait pas encore repris son aspect ordinaire ; les vestiges de la nuit de fête étaient partout. Par la porte battante du salon, l’œil de Jean apercevait le boudoir garni de fleurs où pendant quelques minutes il avait tenu la courtisane, et, plus d’une fois, au milieu des discussions d’affaires, passa comme un mirage devant ses yeux, le souvenir de l’indescriptible ondulation de la jupe de Sarah, s’éloignant sans réponse, sans promesse enivrante comme une bacchante, décevante comme un follet.

Il quitta la réunion pour aller aux informations. — Où logeait-elle ? Comment la rejoindre ?… Mais ce fut l’affaire de rien de savoir cela. — Elle logeait rue de l’Arcade, au premier, dans un magnifique appartement meublé, non loin du prince qui était alors son fastueux protecteur. Il l’avait ramenée de Londres et projetait de l’emmener à Florence.

Maintenant, comment la rencontrer ? c’était simple, elle recevait de deux heures à quatre ; mais, pour Château-Gaillard ce devait être plus compliqué, il ne put parvenir jusqu’à elle. Sans doute elle l’avait consigné.

Cependant il sut qu’elle devait aller à l’Opéra le soir.

Probablement le prince l’accompagnerait. — Qu’importe ? il se promit bien de trouver l’occasion de lui parler.

Il tua le temps, jusqu’à sept heures, dîna au restaurant et ne rentra chez lui que pour s’habiller à la hâte.

— « Madame,» lui dit son valet de chambre, avait à lui parler.

Il répondit brusquement qu’on le laissât en paix, et s’échappa.

Sarah, ce soir-là, avait une robe de velours noir, qui faisait ressortir merveilleusement sa beauté. Dans les cheveux un simple camélia rose ; au cou, un collier de perles inestimables. Quand elle entra dans sa loge, seule, elle y trouva Château-Gaillard installé dans l’ombre.

— Quoi ? ici ? et comment ? mais le prince va venir.

— C’est justement pourquoi me voici, avant qu’il ne soit venu.

— Mais…

— Şarah, je vous veux ; Sarah, je vous aime ; Sarah, vous êtes la seule femme que j’aie jamais désirée avec une impétuosité qui domine toutes mes autres préoccupations.

— Des fadaises ! ne savez-vous rien de mieux à me dire ?

— Vous semblez me garder rancune du passé ! Et quelle preuve plus évidente de passion, de la part d’un jeune homme amoureux et pauvre…

— Que de voler à une fille deux heures de plaisir ?

— Si vous le prenez ainsi, combien voulez-vous pour le passé ? Et combien pour l’avenir ?

— D’abord, je ne veux pas perdre le prince D., et allez vous-en.

— Pas sans une réponse.

— Eh bien, après-demain nous allons aux Bouffes ; et le prince arrive toujours un peu après moi…

— Merci !

En rentrant chez lui, cette fois, Château-Gaillard apprit les nouvelles :

M. Mériot avait succombé dans la journée à une attaque d’apoplexie, après une visite de M. Hérouard.

M. Hérouard, sa fille et sa femme de chambre, avaient été mises précipitamment dans une chaise de poste et envoyées dans une terre éloignée.

La porte de l’hôtel Hérouard était défendue pour tout le monde.

Son domestique, qui lui apprit tout cela, ajouta que : « madame attendait monsieur, et avait beaucoup pleuré. »

— F…, s’écria-t-il, qu’elle aille au diable et vous aussi !

Et il s’enferma dans sa chambre, alluma un cigare, puis un autre, puis un troisième, en attendant le jour.

Au jour, il se coucha et s’endormit. Puis, vers les dix heures il s’éveilla, demanda une tasse de thé, s’habilla, prit un cabriolet, et se fit conduire chez Mériot.

Le vieil académicien habitait, seul avec une gouvernante de cinquante-cinq ans, une maisonnette dont il était propriétaire, située dans une rue solitaire du faubourg Saint-Germain, vers le boulevard des Invalides.

En apercevant Château-Gaillard, la femme de charge qui pleurait à sanglots son maître, jeta feu et flammes. Elle ne savait rien de positif sur la scène qui avait été suivie de l’attaque d’apoplexie et de la mort de Mériot, mais quelques paroles échappées à l’agonie du pauvre père, lui avaient fait pressentir que le coup venait du fils naturel.

Jean ne prit garde ni à la douleur ni aux reproches de la vieille servante. D’un geste et d’un froncement de sourcils il lui imposa silence ; puis, il monta jusqu’à la chambre mortuaire, se découvrit et s’agenouilla près du corps, avec l’air accablé qui convenait.

Un religieux était là qui priait ; il lui demanda de lui indiquer les prières à lire, les lut avec un recueillement édifiant ; ne se pressa pas ; jeta de l’eau bénite, en croix, sur le corps ; puis redescendit et s’enquit d’un ton bref, auprès de la gouvernante, des démarches qui étaient faites, de celles qui restaient à faire.

Il fallait commander les lettres de faire part, acheter le terrain, s’entendre avec l’administration des pompes funèbres, commander le service à l’église, etc.

Àtrois heures tout était prêt ; les lettres furent envoyées au nom des collatéraux éloignés du défunt, et de M. de Château-Gaillard son fils adoptif ; la concession de terrain fut acquise à perpétuité ; le convoi dignement ordonné ; le service religieux commandé avec grand’messe, accompagnement d’orgue et abondance de tentures et de cierges.

Chemin faisant, Jean avait déjeûné à Tortoni, montrant à qui voulait sa figure de circonstance ; et avait griffonné, sur la table du café, quelques billets particuliers annonçant son malheur et le dégageant de quelques parties.

Vers quatre heures il reparut auprès du corps, reprit le livre de prières et le rameau de buis, et, après une demi-heure d’oraison, s’assit en face de la religieuse, devant le bureau du mort, et se mit à écrire à M. Hérouard.

« Ah ! monsieur, que deviennent donc les passions humaines, devant un cadavre ? Voici la fin de tout ; folies de l’ardente jeunesse ; intérêts de l’âge mûr ; haines, vengeances, remords… Car, par de là, lorsque nous revivrons, il ne restera plus que le repentir.

» Pourquoi faut-il que notre chemin ici-bas soit tracé par la fatalité, le destin ou la providence à travers les obstacles ? et que l’impulsion qui nous pousse, nous heurte les uns aux autres, nous blesse et nous déchire ? Pourquoi faut-il que, fatalement, celui-ci devienne le jouet ou le martyr de celui-là ? Que tel ne puisse subsister si tel autre subsiste ? Que, pour faire sa place au soleil et conquérir sa part de pain, un homme doive pousser l’autre, réclamer, revendiquer, arracher sa proie, comme la bête sauvage dans les bois ?

» Pardon, de vous jeter ces pensées mélancoliques et amères, et de vous charger ainsi d’une partie de mon fardeau ; mais je veille auprès d’un mort qui me fut cher, et dont la face convulsée redit encore les dernières douleurs ; j’écris à l’homme qui est mon second protecteur, mon meilleur ami maintenant, et je laisse aller ma plume aux impressions de mon âme.

« Élevons nos cœurs, » lisais-je tout à l’heure dans un livre de prières, et j’ai été frappé de cette idée si simple, si grande et si belle. « Élevons nos cœurs » et, d’en haut, nous pardonnerons beaucoup, parce que nous verrons de plus loin.

» Pas une amertume ne me reste contre ceux qui m’ont imposé le fardeau de la vie dans des conditions difficiles. Dieu fasse paix à leurs âmes. Mais, en revanche, je sens de l’admiration et presque un culte pour vous, qui, d’une si paternelle mansuétude m’avez ouvert votre maison, votre famille, votre crédit.

» Puisque nous touchons aux choses de ce monde, je voudrais vous dire où j’en suis des affaires pour lesquelles j’ai besoin de vous. Justement au moment du malheur qui me frappe, elles étaient prêtes et pressantes ; mais, je ne me sens guère aujourd’hui en état de vous les expliquer par le menu. — Permettez-moi d’accréditer auprès de vous mon ami et mon associé, M. Horace de Valdeuil, une des plus brillantes recrues de notre jeune diplomatie. Il vous dira comment, pour fonder une entreprise excellente, et qui je l’espère fera ma fortune, il me faudrait l’appui de votre maison, sur laquelle j’ai compté pour émettre mes actions ; il vous montrera d’ailleurs le rapport de notre célèbre ingénieur, et vous soumettra les noms des personnages qui ont bien voulu consentir à former notre conseil de surveillance. Vous serez très-content, je pense, de M. de Valdeuil, futur préfet, futur ambassadeur.

» D’après ces explications, vous comprendrez facilement quelle somme d’argent me serait nécessaire pour faire face aux engagements de diverses sortes que je vais prendre ; mais j’aurai l’honneur de vous voir à ce sujet.

» Recevez, en attendant, la respectueuse expression de ma reconnaissance et de mon dévouement, et veuillez vous faire l’interprète de mes sentiments auprès de ces dames.

» Château-Gaillard. »

Il descendit et jeta cette lettre dans la première boîte. Sur ces entrefaites les lettres de faire part étaient arrivées. Il envoya chercher l’almanach des vingt-cinq mille adresses, choisit quelques chapitres, fit plier les lettres par les femmes et écrivit les suscriptions. Il en lança beaucoup.

De temps en temps, la religieuse marmottait une prière et aspergeait le mort.

Vers le soir, on apporta la bière. Jean aida la religieuse et la servante à y arranger le corps ; porta la main à son front en lançant un regard vers le ciel, essuya deux larmes, posa une croix sur la poitrine du mort ; sembla s’absorber un moment dans une dernière prière, puis dit aux deux femmes :

— À demain onze heures.

Et sortit.

D’abord il alla devant lui, secouant à chaque pas et jetant au coin de chaque borne les préoccupations et les lourds ennuis qui l’avaient accablé tout le jour.

Puis il respira fort et pressa le pas ; enfin il entra dans un café, soupa, et rentra chez lui.

Charlotte l’attendait. Non jamais, jamais présence ne lui fut plus insupportable : Charlotte pleurait, tenait les mains de Jean, lui parlait avec attendrissement de Mériot. Il l’aurait battue.

Enfin il s’en défit et put s’enfermer dans sa chambre ; et bientôt ses pensées retrouvèrent leur voie.

— M. Hérouard, se dit-il, aura ma lettre demain matin ; après qu’un jour aura passé sur ma révélation, sa colère, la mort de Mériot, et le départ de sa femme et de sa fille. De tels coups simultanés ne frappent pas un homme de son âge sans l’abattre. Il ne m’étranglera pas.

» Sans doute déjà une secrète voix lui aura dit : « Demain peut-être tu rejoindras dans la tombe ton ennemi Mériot, et, dans un autre monde, tu te trouveras face à face avec lui… »

» Il faut compter avec la faiblesse humaine et compter aussi sur les marottes qu’elle se forge. Si Hérouard est bon et chrétien, ma lettre fera son chemin dans son esprit ; s’il est esprit fort, elle lui inspirera l’idée qu’il serait bien sot de donner maintenant ses malheurs conjugaux en spectacle au monde ; enfin elle lui fera comprendre, étant écrite visiblement sur le corps encore chaud de Mériot, qu’à esprit-fort, esprit-fort et demi, et qu’il a affaire à un parfait gentleman, lequel serait, au besoin, un créancier inexorable…

» D’ailleurs je lui enverrai Valdeuil. Vis-à-vis d’Horace il lui faudra bien contenir les éclats de sa rage, s’ils ne sont pas encore domptés ; et il sera placé dans la situation ou de tout trahir, ou de bien recevoir cet intermédiaire, ce tampon…

» D’autre part, je parlerai à Valdeuil, je lui expliquerai comment il devra s’arranger pour plaire et inspirer confiance, tant en lui qu’en l’entreprise. En lui… parce que peut-être… — eh ?… qui sait ? — Hérouard sera pressé de se défaire de Julie… En l’affaire, parce qu’il faut… oui ! il faut que, non-seulement, Hérouard fasse de sa fortune part à quatre, mais encore qu’il me regarde non comme un exploiteur de bas étage, mais comme un corsaire de première volée ! »

Le lendemain il vint assez de monde à l’enterrement. Jean de Château-Gaillard prit la conduite du deuil et fut admirable de tenue au départ, à l’église et au cimetière. Il sema libéralement les pourboires, répondit à cent compliments de condoléance, eut des larmes dans les yeux en jetant sur la bière la première pelletée de terre.

Et tout fut dit.

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