‹ Château-GaillardChapitre 21 sur 45 · 1 · 19

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Pour le coup, Château-Gaillard plus encore que la veille au soir avait besoin de sortir de cette atmosphère, et de repousser les énervantes étreintes des gens et des choses. Mais une puissante diversion était là, toute prête. Ne devait-il pas, ce soir-là même, revoir un instant, dans l’ombre d’une loge, Sarah Bertin ?

Dès qu’il fut seul, son imagination enfièvrée s’élança vers la courtisane avec plus d’entraînement que jamais. Les fatigues, les grimaces sociales, la longue contrainte, avaient surexcité ses passions au lieu de les calmer. Les désirs en effet sont en raison directe des obstacles ; et, plus encore, en raison directe des démarches inavouables auxquelles ils ont poussé, des victimes qu’ils ont faites, des crimes qu’ils ont causés. Au moral, on a besoin d’étouffer dans l’assouvissement, la honte et le remords ; au physique d’ absorber dans l’excès, le fluide nerveux décuplé par les efforts.

Toutefois s’il se sentait plus que jamais possédé par le souvenir et la pensée de Sarah Bertin, il était gêné par l’idée d’aller au théâtre ce soir là, à cause des convenances. Ah ! s’il avait pu la rejoindre dans un coin solitaire, l’y posséder à lui ? mais non ! il lui fallait aller chercher une parole, peut-être décevante, derrière un fauteuil, dans la pénombre, redoutant l’arrivée d’un homme qui pouvait le chasser.

L’heure arriva pourtant ; et l’heure était précise. Jean errait, comme un esprit en peine, dans les ruelles qui avoisinaient le théâtre. Tout-à-coup il prit sa résolution, s’élança par la porte des acteurs, glissa dans les couloirs, chapeau rabattu et collet relevé, sut d’une ouvreuse quelle était la loge du prince et s’en fit ouvrir la porte.

Sarah était installée ; d’un coup d’œil, elle sembla dire comme Louis XIV « j’ai failli attendre. »

Jean s’excusa. Ce soir là, elle était en moins grande toilette que l’avant-veille ; mais, pour avoir une robe plus montante, elle n’en était pas moins provoquante. De larges manches de dentelle faisaient sabot, autour de ses bras blancs, et sa poitrine apparaissait, à travers son corsage entr’ouvert ; sa bouche avait des courbes amoureuses, ses yeux des regards alanguis.

Et puis, elle ne persiflait plus. Jean put saisir un instant sa main, lui dire quelques mots passionnés, qu’elle lui laissa dire. Même, elle était comme attendrie.

— Vous souvenez-vous, lui dit-elle, à brûle pourpoint, du petit salon cerise, où…

Aussitôt un mirage passa devant les yeux de Jean. Le présent disparut comme un rideau qu’on tire, et il se revit, à vingt ans, affrontant la courtisane avec la carte de Charles Villardier et deux louis pour talisman, frémissant à la fois de désir et de crainte.

— Oh ! dit-il, si je m’en souviens ?… Sarah !… mais… tu t’en souviens donc aussi ?… Oh ! que vous étiez belle… et… pour moi… redoutable. Dieux ! que d’ivresse quand l’œil entr’ouvert, je t’ai entrevue, te penchant vers moi…

— Oui, reprit-elle ; j’ai gardé aussi mémoire de cette matinée ; l’emportement de votre attaque et la passion que je sentais en vous, m’ont surprise… Et vous aussi, vous étiez beau !

Leurs regards se rencontrèrent ; une flamme y passa. Jean allait s’écrier enivré, éperdu, quand, tout à coup, elle regarda sa montre et :

— Neuf heures ! dit-elle, le prince arrive, s’il n’est arrivé, s’il ne monte l’escalier ; vite ! vite ! disparaissez !

— Où, et quand ? demanda Château-Gaillard en se levant…

Elle sourit, laissa glisser sous ses paupières un regard plein de promesses et murmura :

— Dans le salon cerişe ; et… quand vous voudrez.

Il n’en fallait pas davantage pour que, dès le lendemain, tout à coup, brusquement, Charlotte fut avertie qu’on allait déménager ; Jean ne pouvant par suite de ses affaires, et d’une grande position qu’il allait prendre, conserver un ménage scandaleux.

D’ailleurs il avait trouvé dans un faubourg une petite maison charmante : un nid. Charlotte y logerait, et Jean irait la voir.

En quarante-huit heures, madame Lehallier fut déportée et claquemurée dans la propre maison où Mériot était mort, trois jours auparavant.

La dite maisonnette appartenait à Château-Gaillard, unique héritier de Mériot. Elle se composait de trois petites pièces à rez-de-chaussée : salon, salle à manger, cuisine ; et de deux chambres à coucher avec cabinets de toilette, au premier, sous le toit. Un jardinet de vingt mètres carrés complétait l’ensemble de l’immeuble. Le tout pouvait valoir une douzaine de mille francs.

Jean ne songea pas à vendre. Pour le moment la maisonnette était une case toute trouvée pour Charlotte ; et, plus tard… qui sait ?… cela pouvait servir soit de petite maison, soit de retraite, d’abri, contre les revers possibles de la destinée.

En même temps, il se mettait en campagne pour louer l’ancien appartement de Sarah Bertin, rue du Helder. Malheureusement l’appartement était occupé. Qu’importe ! il le lui fallait : à coup d’argent il ferait déguerpir le locataire.

La question d’argent ne l’arrêtait pas, sûr qu’il était, d’en faire, de manière ou d’autre : il y avait le jeu, l’emprunt, les usuriers : chez Mériot il avait trouvé quelques économies ; enfin M. Hérouard n’était-il pas là ?

Mais la question d’argent n’est pas tout. La famille qui habitait l’appartement ne se souciait pas de déménager. Il fallut des pourparlers d’abord ; puis du temps ensuite ; le temps, pour cette famille de trouver un local et de s’y transporter ; le temps, pour Château-Gaillard, de reconstruire par le souvenir la décoration de l’appartement, de s’entendre avec un architecte, puis avec un tapissier. Trois semaines s’écoulèrent.

Pour tromper son impatience, il trouva moyen d’aller quelquefois chez la courtisane à l’heure des visites. Et alors il lui glissait un jour :

— Je loue l’appartement de la rue du Helder.

Et l’autre :

— Je l’ai loué ; j’y vais mettre les tapissiers ; nous y retrouverons le salon cerise…

Et elle souriait d’un air d’intelligence ; et, avec la science impitoyable de ces femmes, elle se plaisait à lui donner le vertige.

Pendant ce temps, Valdeuil avait rempli sa mission chez le banquier — avec plein succès ! Hérouard s’était soumis. Et que faire autre chose ? Les deux cent mille francs, même, étaient venus, comme tout seuls sur le bureau de Château-Gaillard. Le malheureux Hérouard ne discuta seulement pas ; et il aima mieux s’exécuter d’avance que d’affronter un nouvel assaut.

En effet, la mort subite de Mériot, la solitude, le désarroi de sa vie à lui l’avaient accablé. À soixante-dix ans, on n’a plus le ressort de certaines haines, et de certaines vengeances ; et puis, quoi ? il y a les habitudes… les habitudes lentement prises : habitudes de sentiment et autres ; on est vivant certes, et déjà comme enveloppé dans une sorte de suaire par l’opinion du monde ; cette opinion a fait votre épitaphe, et il n’est plus temps de rien recommencer. Et un malheur immense, infini, inguérissable peut fondre sur un homme ; il n’a plus d’autre droit… d’autre devoir que la résignation.

Valdeuil, d’ailleurs, ne savait rien du fond des choses entre Château-Gaillard et le banquier ; celui-ci le sentit tout de suite, et aima mieux traiter avec cet inconnu et rester dans le rôle de bienfaiteur, que d’accepter devant Château-Gaillard celui de dupe et de victime.

Voilà comment, dix jours environ après la mort de Mériot, fut lancé sur le turf parisien un nouveau journal, qui, pour un prix minime, promettait aux abonnés monts et merveilles, donnait des feuilletons d’Eugène Sue, de Frédéric Soulié et d’Alexandre Dumas, et annonçait à sa quatrième page, avec un fracas dont on n’avait pas encore eu d’exemple, la Société des mines d’Archiennes, fondée au capital de trois millions, patronnée par des pairs de France, des hommes titrés et des ambassadeurs, et devant rapporter, à ses actionnaires, de fabuleux dividendes.

Àla troisième page du journal, figurait le rapport affriolant de l’ingénieur ; et, à la première, des entrefilets qui célébraient à divers titres tous les patrons de l’affaire.

Quant à la politique de la nouvelle feuille, elle était centre gauche, une opinion élastique, grâce à laquelle on pouvait, tour à tour, et selon les cas et les intérêts, rendre service au gouvernement et lui jouer de mauvais tours.

Quelques nouvelles à la main achevaient de donner de la saveur à L’Opinion publique, qui réunit très-vite bon nombre d’abonnés.

Il va sans dire que le feuilleton théâtral chantait les louanges des femmes de théâtre dont les protecteurs étaient attachés, peu ou prou, soit au journal, soit à la commandite ; et que Fanny, surtout, avait là-dessus une souveraine influence.

Il fallait l’apaiser d’ailleurs, car elle avait assez mal pris d’abord une nouvelle qui circulait dans le monde depuis quelques jours, et qui, saisie au vol par une de ses bonnes amies, lui avait été glissée dans l’oreille par la même : savoir, que son amant Horace de Valdeuil allait épouser mademoiselle Hérouard.

Eh ! mon Dieu oui ! les choses s’étaient arrangées comme cela… Mis en rapport avec M. Hérouard pour l’affaire des mines d’Archiennes, avait plu au banquier ; puis à la jeune fille… C’était du moins ce que l’on disait dans les salons.

Et avec cela les commentaires :

— Mademoiselle Hérouard aura un million de dot…

— Oui !… ces filles de banquier, sont toutes les mêmes : elles veulent être anoblies, titrées…

— M. de Valdeuil a un nom bien à lui, et honorablement classé par d’Hozier ; il peut, sans qu’on le lui reproche, s’attribuer un marquisat… et puis, joli garçon, attaché d’ambassade, en disponibilité, c’est vrai…

— Et protégé par une danseuse…

— Chut ! ce sont des cancans… Quel jeune homme n’a pas dans son passé quelques fredaines ? Horace de Valdeuil est intelligent ; il a des relations dans le monde : il peut aller loin, etc.

Au fond, depuis la fatale révélation de Château-Gaillard, M. Hérouard ne pensait plus qu’à une chose : se débarrasser de l’enfant et de la mère ; se dégager de ses devoirs sociaux et des considérations de respect humain qui les imposent. Il ne pouvait pas chasser de sa famille cette jeune fille, que la loi faisait sa fille ; il n’osait pas l’enfouir dans un couvent, mais il la jetait au premier épouseur venu.

Peu à peu, la danseuse qui avait d’abord été furieuse se calma ; elle aimait Horace, et comprenait qu’une pareille dot ne se trouve pas deux fois à portée de la main d’un gentilhomme d’aventure ; d’ailleurs elle comptait bien ne pas perdre pour cela son amant.

Tandis que Valdeuil faisait sa cour, Jean de Château-Gaillard se montrait partout, superbe et victorieux, organisait toute l’affaire des mines d’Archiennes, plaçait des actions, faisait monter le cours, à la bourse, et vendait, avec prime, celles qu’il s’était attribuées à titre gratuit.

Ce qui ne l’empêchait pas de s’occuper de son journal, et d’y faire paraître un article qui mit en émoi le ministère ; ni de presser les tapissiers, d’aller deux fois par jour voir l’appartement de la rue du Helder, et de chercher la rencontre de Sarah Bertin, toutes les fois qu’il le pouvait faire sans risquer de la mettre en colère.

Il acheta une voiture, prit un groom et une cuisinière habile à combiner de petits dîners fins, monta sa maison de cent choses, et fit sertir de diamants deux louis pour les poser, en manière de bouclettes, sur de mignonnes pantoufles qu’il destinait à la courtisane.

Enfin le jour vint où, triomphant, il put aller chez elle, et lui dire : « c’est prêt. »

— Prêt ? vraiment ? dit Sarah avec un de ces regards et de ces sourires qui éveillaient en Château-Gaillard d’inextinguibles ardeurs. Prêt ?… vous vous êtes souvenu ? et vous avez eu la galanterie de rétablir tout cela ?

— Ç'a été pour moi un bonheur indicible… chaque détail me rappelait une joie… joie si rapide, que c’est comme un rêve dont j’attends maintenant la réalité. Hélas ! qui sera rapide encore, si vous devez partir avec le prince… Mais ne pensons pas au départ. Quand viendras-tu, Sarah ?

Elle se fit prier, elle énuméra les obstacles et prévit les empêchements.

— Le prince ne la quittait pas plus que son ombre ; il regardait Château-Gaillard d’un œil soupçonneux… Cependant elle tâcherait… voyons ? quand ? — le mercredi suivant vers trois heures peut-être… elle pourrait profiter de son heure de réception et partir comme pour une promenade au bois de Boulogne. Et le prince, ce jour-là, devait dîner à l’ambassade.

On était au samedi. Pendant ces quatre jours Jean ne vécut pas de la vie présente, mais d’une seule espérance avivée par toutes les fantasmagories de l’imagination. Justement, Sarah Bertin lui avait défendu de paraître chez elle durant cet intervalle.

Il reçut dans son nouvel appartement la visite de Valdeuil. Valdeuil arrivait de la campagne où, avant son mariage, il avait été invité à passer quelques jours auprès de Julie Hérouard et de sa mère.

— Eh ! bien ! dit-il, nous voici tous les deux dans la situation sociale qui nous convient. Tu avais raison, et je m’applaudis d’avoir suivi tes conseils. Ma future est ravissante ; j’en suis amoureux tout comme si… Et quant à Fanny, elle se résigne tant bien que mal ; enfin elle ne me fera pas d’esclandre.

— Et tu te maries, quand ?

— Mercredi.

— Déjà ?

— Le père paraît aussi pressé que moi, ma foi !

— Et la mère ?

— Oh ! mon cher ! quelle femme ennuyeuse ! une borne, une statue, un mannequin ! — Mon mari vous agrée, monsieur ? ma fille vous accepte ? C’est bien. Et pas un mot de plus. Mais, par moments, un air de mater dolorosa qui me donne sur les nerfs.

— Et après le mariage, vous comptez ?…

— Justement, c’est de cela qu’il s’agit. Me fais-tu toujours préfet ?

— Plus que jamais.

— Mais tu m’accorderas bien trois mois, pour faire avec ma petite femme le traditionnel voyage d’Italie…

— Euh !… Allons ! trois mois, pas plus.

— Ah ! j’en aurai besoin, vois-tu, car j’étouffe dans ce vieux château, où l’on va, je ne sais pourquoi nous faire signer le contrat et nous donner la bénédiction nuptiale dans la solitude et le silence. Nous partirons, après la messe, mercredi matin. Ainsi je te fais mes adieux, car j’ai peur que tu n’aies pas le courage de faire soixante lieues pour entendre une messe basse et t’en revenir aussitôt. Mais comment, au fait, n’es-tu pas invité par la famille ?…

— Grâce au ciel ! mon ami… J’ai ici cent choses à faire de la plus haute importance. Sans parler d’un rendez-vous d’amour pour ce même mercredi.

— À propos d’amour, qu’as-tu fait de madame Lehallier, en venant, ici, t’installer dans ce palais ? car c’est splendide, sais-tu ?

— J’ai caché Charlotte dans une maisonnette ignorée, où j’irai la voir.

— Est-ce d’elle, que tu as, mercredi, un rendez-vous ?

— Allons donc ! mauvais plaisant !… — Mais parlons d’autre chose. Combien recevras-tu de dot ?

— Deux cent mille francs seulement ; mais plus tard…

— Oui : oh ! ce sera toujours un beau mariage.

— Je suis étonné, pourtant, que M. Hérouard mette, à la fois, dans tout ceci, tant de précipitation et si peu de faste. Il semble vouloir bâcler et étouffer ce mariage…

— Que t’importe ? C’est peut-être parce que je lui ai fourni des raisons de marier sa fille qu’il te l’a donnée tout de suite et sans hésitation… ni informations…

— Ces raisons touchent la jeune persomme ?

— Nullement ! Le père seul. Et je ne t’en dirai pas davantage… Julie t’aime-t-elle ?

— Elle m’accepte. Maintenant, si je tiens à être aimé d’elle… — je vais voir cela, pendant la première quinzaine de la lune de miel, — ce sera mon affaire !

— As-tu vendu tes actions ?

— Oui ; et touché ma prime. Nos vendeurs des mines d’Archiennes sont aux anges.

— Je le crois bien ! on leur a payé leur méchante houillère, au triple de sa valeur.

— Mais alors ?

— Alors quoi ? Serais-tu niais ? Prends garde ! tu finiras actionnaire. Qu’importe d’ailleurs ce que vaut l’objet de la spéculation, pourvu que la spéculation soit bonne ? Ne demande pas combien valent les mines ? mais, combien les actions font de prime ?

— Très-bien ; seulement un jour viendra, où…

— Certes ! mais en attendant nous avons le versement des actionnaires pour payer leurs dividendes… Tant qu’il y aura de beaux dividendes les actions monteront… et nous ne devons laisser venir le jour de la baisse que quand nous n’aurons plus ni actions, ni responsabilité… Sois tranquille, je t’avertirai.

Valdeuil devait rester deux jours à Paris pour régler diverses affaires et acheter la corbeille que, grâce à ses bénéfices dans l’affaire des mines, il pouvait offrir à sa fiancée. Ce fut fortune pour Château-Gaillard, dont l’impatience cérébrale et nerveuse atteignait le paroxysme, et qui ne savait comment tuer le temps, pendant les quatre mortels jours d’attente que la courtisane lui avait imposés. Il fut entraîné partout par Horace ; il choisit les étoffes ; il s’entremit auprès de Fanny, négocia la séparation des intérêts et mit du baume sur la blessure du cœur.

Et tout cela ne l’empêchait pas d’aller deux fois par jour surveiller la confection d’un certain déshabillé qu’il avait commandé pour Sarah. Enfin quoi ! il fit tout pendant ces quatre jours : des affaires, des folies, des orgies, tout, sauf pourtant qu’il n’alla pas voir Charlotte, dans l’ermitage où la pauvre créature attendait, d’heure en heure, pleurant et se roulant de désespoir.

Ce mercredi, dès deux heures, il était au rendez-vous, arrangeant les fleurs, respirant leurs parfums enivrants, caressant le peignoir qui était de cachemire comme l’autre, mais du plus beau, du plus souple cachemire de l’Inde, relevé de broderies féeriques ; contemplant les bouclettes qui, dans le nœud des pantoufles, brillaient comme une escarboucle, regardant sa montre, et se regardant lui-même au miroir… avec doute… en se disant, lui l’Apollon, le don Juan, le Brummel de Paris :

— N’ai-je pas bien changé depuis mes vingt ans ? me trouvera-t-elle toujours beau ?

Dieux ! que cette heure fut longue… — Une, deux, trois… elle sonna pourtant ! Château-Gaillard se précipita dans l’antichambre, pour renouveler à son groom des instructions déjà dix fois redites.

Une, deux, trois !… Personne. « Mais quoi ! une femme peut elle donc toujours être exacte ? Elle aura été retenue par une visite, une couturière… qui sait ? par le prince peut-être ? Ou bien, elle se complaît, la coquette ! à décupler mon impatience… Ah ! comme je lui ferai payer… »

Et, cette fois, immobile, muet, l’œil sec, il comptait les minutes qui tombaient, lentes et sourdes, dans le clepsydre du temps.

Qui l’eut pensé ? qui l’eut pu croire parmi ses compagnons d’affaires ou de plaisir ? Château-Gaillard faisant le rôle d’amoureux transi ? attendant une femme avec des trépidations de nerfs et l’angoisse au cœur ? possédé par une passion ou un désir à ce point, qu’en ce moment rien n’eut pu le distraire, l’arracher de là, lui donner le change. Et quelle femme encore ? Une hétaïre qu’avaient eue tous les hommes assez riches pour aller à Corinthe ; une courtisane aussi connue sur le turf des villes d’eaux qu’à Paris et à Londres !

Et pourtant c’était vrai ; et pourtant il était là tremblant et haletant, cet homme dont tout l’amour de Charlotte Lehallier n’avait pu émouvoir le cœur.

Parfois… — oh ! si on l’eut surpris !… il baisait la pantoufle à la bouclette étincelante ; parfois il passait sa main dans la doublure soyeuse du peignoir avec un frémissement comme si le beau corps de la femme attendue était là.

Quatre heures sonnèrent pourtant.

Quatre heures ! n’aurait-elle pas pu s’échapper ? ne viendra-t-elle pas ?

Quatre heures un quart.

— Elle ne viendra pas !…

Alors Château-Gaillard sentit à la fois du désespoir et de la colère.

— Cette fille ! se dit-il, cette misérable fille ! je la battrai !… après !

Tout-à-coup un coup de sonnette retentit :

— Ah !… la divine créature !…

— Monsieur, vint dire le groom, c’est un commissionnaire qui apporte ceci.

« Ceci » était une lettre et un cadre.

Il fit sauter le cachet, vit la signature : « Sarah, » tomba sur un siége, et lut :

« Combien je suis peinée, mon aimable ami, de vous donner une déception ! mais l’inconstante fortune vient, tout inopinément, de disposer de ma destinée. Je pars dans un quart d’heure. Quand vous lirez cette lettre, vers trois heures, je suppose, le galop d’une chaise de poste m’entraînera loin de Paris. Mais les destins sont changeants et divers, nous nous retrouverons quelque jour, j’en ai l’idée.

» Vous aviez raison de me dire, l’autre nuit, au milieu de ce bal chez Fanny : « parmi tous ces hommes qui sont riches, qui sont célèbres, je suis le seul qui vous vaille… » En effet, je crois que nous sommes de même race, n’est-ce pas ?

» En attendant ce revoir souhaité, voici mon portrait. J’ai voulu vous venir, au moins en effigie ; d’ailleurs il était, ce portrait, — vous en souvenez-vous ? dans ce petit salon cerise dont nous avons, tous deux, gardé si bon souvenir. En cherchant bien peut-être, retrouverez-vous dans la muraille le clou qui le portait. Remettez-le à sa place, et regardez-le quelque fois, en pensant aux jours de la vingtième année.

» SARAH. »

Dire le bouillonnement de colère, l’épouvantable rage qui montèrent au cerveau de Château-Gaillard est impossible. Un moment il resta sans mouvement et sans voix. Puis, il eut peur de lui-même. Tout briser autour de lui, tout fouler aux pieds, ne lui eût pas suffi. Ce n’étaient pas des objets inanimés qu’il fallait à sa fureur : c’était un être humain, une femme, Sarah qu’il voulait déchirer et anéantir.

Mais elle était partie !

Était-elle bien partie ? Ne saurait-il la rejoindre ? Il avait de l’or ; il ne savait ce que c’était que de compter avec le mot : « impossible. »

D’un bond il s’élança dehors pour courir chez la courtisane.

Sans s’arrêter aux cris du concierge, il monta jusqu’à l’appartement. Là, personne ; des débris jonchant le sol ; les portes et les fenêtres ouvertes.

— Où est-elle ? demanda-t-il alors, tout effaré, au portier qui l’avait suivi.

— Eh ! je ne sais pas, monsieur ; madame est partie ce matin, à dix heures, avec M. Le Sourd… qui est si riche. — Monsieur connaît ?

— Avec… Le Sourd ?… et le prince G…  ?

— J’ai fait porter une lettre au prince, aussi…

— Aussi ? — Ainsi c’est vous qui…

— Madame m’a dit, comme cela, en partant, et me remettant la lettre de monsieur… — Car je suppose, que monsieur est bien M. de Château-Gaillard ? — « Pour celle-ci, vous la ferez remettre sur le coup de quatre heures… pas avant… pas après. » Le prince avait été servi le premier, et, dès onze heures, il était ici… comme voilà monsieur.

Jean avait envie de se jeter sur l’homme pour l’étrangler. Mais il se sentit ridicule, et, sans répondre ni questionner davantage, il quitta la place.

Sur sa rage, venait de tomber comme une douche d’eau glacée.

— Où la chercher ? se dit-il. Sept heures d’avance ! Et l’or de Le Sourd, pour payer les guides des postillons…

Mais :

— Oh ! oui ! nous nous reverrons, Sarah, ajoutait-il en marchant devant lui, d’un pas fiévreux et saccadé. Oh ! oui ! un jour quelconque, et n’importe où ! Et ce jour-là, je ne serai plus mordu par un désir insensé… Tu ne me posséderas plus, et je me vengerai !

« Savoir ! » semblait lui siffler à l’oreille une voix railleuse.

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