‹ Château-GaillardChapitre 22 sur 45 · 1 · 20

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Deux ans après, Château-Gaillard était député.

Il avait d’abord vendu son journal au ministère, moyennant la préfecture de *** pour Valdeuil, devenu le mari de Julie Hérouard. C’était celle du département où étaient situées les fameuses mines.

Puis, par les efforts combinés de ses créatures, les employés de la compagnie des mines, de son journal qui n’était pas si complètement vendu qu’il ne conservât de l’influence, et du préfet Valdeuil qui ne songeait qu’à vite en finir avec son rôle, pour passer de l’administration dans la diplomatie, il avait été élu par les deux cent cinquante électeurs d’un arrondissement.

Il avait trente ans, et touchait le sommet de ses espérances… Un beau mariage, et il était maître de se tailler le royaume qu’il voulait, au milieu de la société française…

Quant à madame Hérouard, une fois Julie mariée, elle était allée s’enfouir dans un couvent ; et là, elle n’avait pas tardé à succomber aux étreintes de son désespoir. Ses fils aînés, douloureusement frappés par la soudaine dislocation de la famille, et ne sachant pour qui prendre parti, s’en étaient allés, l’un en Amérique, comme agent diplomatique ; l’autre en Angleterre comme correspondant de la maison de banque parisienne. Julie, par son mariage, avait été séparée de sa mère. Le monde, sans rien deviner, avait promptement oublié madame Hérouard. Elle était morte dans d’épouvantables tortures. La seule Julie, mandée à la hâte, avait assisté à son agonie … Et au milieu de la suprême lutte, la mère avait pu lui crier :

— Surtout ne revois jamais Jean… c’est un misérable… sépare ton mari de cet homme, à tout prix… je le maudis Julie… je le maudis… souviens t’en bien… »

Naturellement, par testament, madame Hérouard avait avantagé Julie de tout son pouvoir. Celle-ci se trouvait donc riche d’une soixantaine de mille livres de rente… et avait encore à attendre l’héritage de M. Hérouard.

Dans ces conjonctures, elle n’eut pas de peine à persuader à son mari de donner sa démission. Horace s’ennuyait à périr à *** et ne demandait qu’à s’en aller. Instinctivement aussi, il se sentait menacé par son alliance avec Château-Gaillard. Devenu riche, pourvu d’une situation honorable dans le monde, il se souciait peu de rester exposé aux aventures. Sa situation, dans l’affaire des mines, le gênait. Il n’avait qu’un minime intérêt à la conserver, et il redoutait toujours cette échéance, dont il avait été question avec Jean, et dont il fallait être averti à propos.

Il réclama donc la promesse de Château-Gaillard, dès que ce dernier fut député, fit agir ses influences personnelles, et obtint d’être nommé ministre dans une principauté d’Allemagne. Et avant de partir, il liquida sa situation avec la société des mines d’Archiennes.

Château-Gaillard fut légèrement contrarié de ce départ et de cette sorte de défection, qui lui laissait tous les embarras sur les bras. Mais il ne s’en préoccupa pas outre mesure, se croyant de force à tout porter, et en situation de tout conjurer.

M. Hérouard, désormais seul dans sa maison de banque, s’y enfermait comme un vieux loup-cervier, et continuait les affaires avec une sorte de rage maladive. Jamais, disaient les gens de bourse, on ne l’avait vu si âpre et si audacieux. Voulait-il s’enrichir ? cherchait-il un coup de dé qui le ruinât ? essayait-il seulement de s’étourdir ?…

Pour Charlotte… ah ! bon Dieu ! qui pensait à Charlotte ? ce n’était pas Château-Gaillard toujours !

Charlotte Lehallier lasse d’abandon, de honte, de misère, — car Jean oubliait souvent pendant des mois entiers de pourvoir à ses besoins, — s’était prise à penser, dans sa solitude. Tant qu’elle avait pu garder une illusion, elle s’était étourdie pour étouffer l’angoisse et le repentir. Le résultat du duel de Château-Gaillard avec son mari, elle avait voulu l’ignorer… tant elle était follement éprise. Le sort de son fils, elle ne s’en était point informée non plus. Abîme de démoralisation ! elle avait cessé même d’être mère, et n’avait vécu que pour attendre Château-Gaillard, en être rudoyée, humiliée, méprisée…

« Viendra-t-il aujourd’hui ? Viendra-t-il cette semaine ? Viendra-t-il ce mois-ci ? » Telle avait été l’unique préoccupation de sa vie depuis trois ans.

Mais enfin sous la torsion de la douleur, la conscience se révolta. Un immense repentir la saisit, sa faute lui fit horreur, et elle se trouva et elle se sentit la plus impardonnable des créatures. Toute une vie d’expiation ne lui parut pas suffisante à racheter le mal qu’elle avait causé. Un jour, elle alla se traîner sur les marches d’une église ; le lendemain, au seuil d’un couvent. Après quelques semaines de démarches elle se fit admettre, comme sœur converse, chez les Carmélites.

En quittant la petite maison de Château-Gaillard, elle lui écrivit un mot pour l’informer de sa résolution, pour le prier de l’oublier. Ah ! pauvre Madeleine, ce n’était pas la peine.

« Bon débarras, » se dit Jean, auquel le personnage de Charlotte n’était pas sans apparaître quelquefois comme une gêne.

En effet, la présence dans une maison lui appartenant, de cette femme jadis enlevée, de cette femme au mari tué en duel, pouvait entraver un beau mariage. On se souvient que l’aventure avait fait du scandale ; et, si fort dans l’ombre qu’il eût depuis tenu Charlotte, ses amis ne laissaient point que de lui en demander des nouvelles. Il répondait alors qu’il l’avait établie aux environs de Paris, dans un cottage. Quand il la sut au couvent, un beau soir, à souper, entre hommes, il plaça le récit d’une aventure arrivée à un de ses amis.

Il s’agissait d’une femme aimée, cachée par son amant dans un délicieux oasis de fleurs et de verdure. Un soir, l’amant arrivait sans être attendu et trouvait la belle en joyeuse compagnie… Une vibration émue passa dans la voix de Château-Gaillard, qui interrompit l’anecdote et tendit son verre en s’écriant : « Bah ! messieurs ! buvons frais ! »

De ce jour tout fut dit. On ne douta point que l’histoire ne fut celle de Jean et de Charlotte… et le silence se fit sur le souvenir de cette dernière, comme sur la tombe d’un voyageur qu’un même jour aurait vu passer et mourir.

Pour Jean, il ressentit un soulagement complet. Désormais, table rase. Nulle gêne, nulle entrave. Il ne s’agissait plus que de s’installer dans cet empyrée social où il n’était encore entré qu’en conquérant heureux.

Mais il fallait s’établir ; car, en allant au fond des choses, sa position ne s’étayait sur rien de solide. Se faire de larges revenus dans une entreprise dont le fond social payait les dividendes, ce n’était pas la fortune ; un journal, auquel le succès ou l’insuccès d’un roman donnait ou prenait des milliers de lecteurs, pouvait compter comme un instrument, mais non comme une forteresse. Quant à la députation, c’était assurément la plus belle situation que pût avoir un homme qui voulait parvenir ; mais, à la condition de savoir s’en servir. Il fallait donc au plus vite… se bien marier.

Premier point : la fille devait être riche et avoir sa dot en terres ou maisons au soleil. Second point : elle devait être bien apparentée, d’abord parce que Jean était dépourvu du côté de la famille ; ensuite parce qu’il avait besoin de l’honorabilité incontestée de toute une famille pour couvrir son passé ; enfin, parce que les familles bien placées dans le monde apportent avec elles tout un cortège de relations sociales, qui valent bien une seconde dot. Troisième point : elle devait être jolie et élégante, parce que, toute femme sans charme et sans grâce est un paquet qui embarrasse la vie d’un homme. Et, quatrième point : elle devait avoir assez « d’esprit » pour être formée, ou assez peu, pour être exploitable.

Une telle compagne n’était pas facile à trouver. Et puis, encore, fallait-il donner à la famille des garanties ; par exemple, s’être fait à la chambre une situation qui rendit la réélection probable, et montrât, à l’horizon, le ministère possible.

Jean y songeait et cherchait son chemin dans les allées sinueuses de la politique. Il aurait voulu faire quelque discours qui le posât et ne l’engageât pas. Malheureusement la parole ne lui était pas encore familière, et les choses d’État ne lui étaient que très imparfaitement connues.

Il en était là vers 1846, guettant le moment et l’heure du dernier triomphe ; fouillant de ses investigations l’aristocratie et la finance, pour y découvrir la femme de son choix. Beau toujours, j’allais dire plus que jamais ; recherché, envié, en passe d’escalader toutes les cimes !

Les amis du passé avaient oublié les fredaines de la jeunesse ; Paul de Malinvault, qui n’avait pas manqué de prendre des actions des mines d’Archiennes, était au mieux avec Jean ; il le menait dans sa famille et lui cherchait une femme.

Mais que parlé-je donc des amis de la jeunesse ? Il ne restait plus, sauf Paul et le vieux Hérouard, que ceux qui avaient connu Jean, à la surface, seulement. Mort, Marius Lehallier ; mort Mériot, le pauvre père, qui, lui, avait horriblement vu ; morte la mère qui n’avait reçu qu’un coup, mais le coup suprême… et au couvent, enterrée vivante, Charlotte.

Leurs spectres, d’ailleurs, ne hantaient point le sommeil de Jean. Il n’y a point de spectres pour qui n’a pas de conscience. Et si parfois une ombre passait dans ses pensées, c’était l’ombre de Sarah Bertin, belle, invincible et décevante. Le souvenir de la courtisane l’irritait. C’était un mécompte, une déconvenue en même temps qu’un désir inassouvi. Il avait été roué, par elle, et ce seul fait la lui rendait plus désirable…

— Mais comment, se demandait-il, a-t-elle quitté pour ce gros Le Sourd, le prince qui est bien aussi riche, et qui lui faisait une autre situation dans le monde de la galanterie ? Comment pouvait-elle s’exiler, depuis plusieurs années, pour tenir compagnie à l’entrepreneur qui surveillait en Autriche l’exécution d’importants travaux publics ?

Un jour il posait cette question devant Paul, et ce dernier, pour peu clairvoyant qu’il fût, lui répondit :

— Peut-être bien qu’elle espère se faire épouser ?

Et cette explication laissa Jean songeur.

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