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Cependant, à Pézenas, Corniquet se pourpensait.
Corniquet, jadis colporteur, aujourd’hui ayant fait fortune et possesseur d’une jolie maisonnette entre cour et jardin, dans un faubourg de Pézenas, était un vieux garçon de quarante-cinq ans, ayant bon pied, bon œil, plus d’idées que ses voisins, parce qu’il avait davantage vu le monde et souvent roué ses pratiques ; — et de l’activité à en revendre.
Il s’était dit jadis, en prenant la balle, qu’il se retirerait des affaires, et achèterait une jolie campagne aux portes de Pézenas, quand il aurait réuni vingt mille francs vaillants, et il s’était tenu parole. Certes s’il avait voulu prendre femme, les partis ne lui auraient pas manqué. Mais, tout roulant et piétinant, il avait contracté des habitudes voyageuses. Bref, c’était un luron, vous m’entendez bien. Et, dans sa jolie maison, entre un cellier bien garni et une bonne pipe, il menait joyeusement la vie, en se frottant les mains !
Il n’empêche que les journées et les veillées, pour passer sans paraître longues, avaient besoin d’être remplies. Corniquet lisait donc les journaux ; il les lisait comme on lit quand on tue le temps, depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur, et encore se promenait, par certaines heures, dans son domaine, comme les lions du jardin des plantes dans leur cage. Que ne reprit-il sa balle et son bâton dans le but de gagner vingt autres mille francs ? mais non !
Dans les journaux il trouva le magnifique éloge des mines d’Archiennes, et des promesses, en veux-tu et en voilà, à l’adresse des actionnaires.
— Sacredié ! se dit-il, en pensant qu’il avait dans un coin cinq cents francs d’économies, si je pouvais, tout de même, m’en faire soixante francs de rente ? —
Il prit une action.
D’abord beau dividende, puis appel de fonds. Bref, à la fin de la seconde année, ayant augmenté sa mise de deux cent cinquante francs, et touché vingt cinq francs seulement, il se demandait si ces mines d’Archiennes étaient bien un des plus riches gisements houillers de France ? Si elles étaient bien gérées ? Si les gérants de l’entreprise étaient, comme l’affirmait le prospectus, les plus honnêtes gens du monde ?
J’ai dit qu’il n’avait rien à faire, et que c’était une nature active. Ces questions une fois posées l’obsédèrent. Serait-il donc bien possible qu’on l’eût dupé, lui, Corniquet ? C’était invraisemblable ; néanmoins il partit pour Paris, à pied, afin de s’en informer.
Vous vous imaginez bien que, quand Corniquet, d’informations en informations, fut parvenu à savoir que « le baron de Château-Gaillard » était le véritable chef de l’entreprise, il s’en alla tout droit chez lui, pour lui demander des comptes. Un valet de chambre en habit noir et cravate blanche, rasé de frais et plus gourmé qu’un « milord » lui répondit que « monsieur le baron n’y était pas. »
Corniquet revint le lendemain dans la matinée. « Monsieur le baron reposait. »
Àmidi : « Monsieur le baron donnait ses audiences : — avait-il une lettre d’audience ? »
Dans la journée : « Monsieur le baron était à la chambre. »
Vers cinq heures : « Monsieur le baron était au bois. »
Àsix heures : « Monsieur le baron dinait en ville. »
Le soir, naturellement : « Monsieur le baron était au spectacle. »
« Ouais ! m’est avis que ce baron de Château-Gaillard se fait la vie assez douce avec mes cinq cents francs, qui d’ailleurs sont devenus sept cent cinquante francs, se dit Corniquet furieux. Mais nous allons bien voir ! »
Corniquet en homme qui avait fait sa fortune, et qui était venu de Pézenas à Paris à pied, ne doutait de rien. Ce fut cette disposition d’esprit, autant que les indices fournis par les commencements de l’entreprise, et autant que « le doigt de la Providence » sans doute, qui le conduisirent directement chez le vieux banquier Hérouard. Là, il fut reçu à son tour, bien qu’il n’eut pas de lettres d’audience et, sans ambages, conta son cas.
Pauvre vieux Hérouard !… Il ne vivait plus que dans ses bureaux, à l’heure des affaires. De dix heures à quatre, soutenu par une sorte de fièvre quotidienne, il donnait des ordres, combinait des plans, allait et venait d’un commis à l’autre, recevait les visiteurs. Le reste du temps, cassé, l’œil morne, le masque stupide, les mouvements automatiques, il se traînait comme une ombre dans la vie. Qui pourrait dire l’angoisse qu’il sentait tous les jours, au coup de quatre heures, quand la caisse faite et les affaires de la Bourse du jour réglées, il voyait ses commis, un à un, fermer leurs pupitres et gagner la porte ? Il se promenait alors de long en large dans ses bureaux déserts, comme une âme en peine, jusqu’à ce qu’un domestique vînt le prendre pour l’habiller, le faire dîner, le conduire au théâtre, et lui faire gagner ainsi l’heure du sommeil.
« Il a une permission de dix heures du Père Lachaise » disaient entr’eux ses employés. Tous les jours pendant la bourse il revient ; et toutes les nuits il retourne à son caveau de famille.
Hélas !… peut-être !
Certes, si M. Hérouard avait voulu se venger de Château-Gaillard, le ruiner et le déshonorer cent fois il l’aurait pu. Mais jamais cette idée n’était venue au malheureux. Le coup reçu avait été trop soudain, et trop terrible. La victime était restée étourdie. Et puis à quoi bon ? Quelle vengeance eût égalé le mal ? Quelle vengeance eût vengé ? Il n’y en avait point. Des efforts de Titan n’eussent pas produit une revanche équivalente à la catastrophe accomplie, en une heure, par Château-Gaillard, dans la maison Hérouard.
Mais cette fois la vengeance venait s’offrir ; elle se faisait solliciteuse. Il aurait fallu résister à ses prières…
— Combien avez-vous d’actions des mines d’Archiennes ? demanda-t-il à Corniquet.
— Une.
— Hum ! cela ne vous donne pas seulement droit d’entrée à l’assemblée générale ! Il vous faudrait une soixantaine d’actions.
Corniquet bondit. — Aïe ! dit-il, tout mon bien y passerait, et plus encore ! S’il faut se ruiner pour n’être point volé je ne m’étonne plus…
— Que tant de gens mènent grande vie aux dépens des gogos ? — Mais un homme actif, entreprenant, pourrait se les procurer sans bourse délier ces soixante actions là.
— Et comment ? Ma foi ! s’il ne faut payer que de sa peine…
— Allons ! moi je vous y aiderai, reprit Hérouard. Sachez d’abord l’époque de l’assemblée générale…
— Dans vingt jours.
— Vous n’avez que le temps de vous mettre en règle ; car il faut déposer vos actions, quinze jours avant l’assemblée, au siége de la société. Maintenant une fois ayant voix au chapitre, ce sera affaire à vous de voir les livres… et de vous demander s’il y a lieu d’engager d’autres actionnaires dans votre parti…
— Suffit ! Corniquet saura faire valoir ses droits, et montrera un peu, à M. le baron, s’il est fait pour être berné ! s’écria le méridional, d’un ton qui ne laissait de doute ni sur sa résolution, ni sur l’âpreté qu’il mettrait à faire la besogne.
Et voilà comment un mois après, Château-Gaillard, en pleine prospérité, fut atteint par un procès désastreux qui devait le précipiter du Capitole à la roche Tarpéienne.
En assemblée générale, Corniquet avait réclamé l’examen des livres, et dénoncé un inventaire frauduleux et des dividendes fictifs. On apprenait, d’ailleurs, que les mines d’Archiennes rendaient peu ou point ; et que l’exploitation en serait plus coûteuse que profitable. De là, procès intenté par les principaux actionnaires — et débâcle financière.
Château-Gaillard n’avait pas commis la faute de rester directeur apparent de l’entreprise. Depuis longtemps, il avait placé au poste de la responsabilité son ami Baudrillet. Le nom de Château-Gaillard ne retentit donc pas dans tous les journaux de France, n’intervint donc pas dans des débats qui furent un des scandales de l’époque. Mais, sur l’asphalte du boulevard, il n’y avait pas un passant qui ne sût que Baudrillet était l’homme de paille de Château-Gaillard.
Celui-ci d’abord essaya de payer d’audace ; mais on n’était pas alors, comme on l’a été depuis, accoutumé à certaines impudences. Un mot, jeté par des collègues dans son oreille, au détour d’un couloir, lui fit entendre que sa démission était impérieusement exigée par l’opinion… Dans les salons officiels on lui tourna le dos ; les amis qui le tutoyaient, la veille, ne le reconnaissaient plus quand ils le rencontraient. Bref, pris sans vert par ce Corniquet imprévu, il se sentit rouler au fond de l’abîme, sans pouvoir se prendre à rien pour se retenir.
La partie, quelque bien engagée qu’elle eût été, se trouvait perdue.
Alors, toute cette brillante existence fut comme un château de cartes qui s’écroula. Il n’y eut plus ni appartement somptueux, ni laquais ni voiture…
Mais peuh ! qu’était-ce que tout cela ! Il y eut en revanche, impossibilité de se montrer, soit à la Bourse, soit chez Tortoni, soit au club, soit dans les théâtres fashionables ; nulle part, enfin, où fréquentait le « tout Paris » dont Château-Gaillard faisait auparavant partie. Il fallut descendre de deux ou trois milieux sociaux, dans ce Paris où tant de cercles superposés coexistent sans se mêler, où tant de « mondes » divers ont leurs usages, leur code tacitement accepté, leurs cafés, leurs restaurants, leurs théâtres…
Et puis, autant il était facile de se procurer dix mille francs auparavant, autant il devenait difficile de se procurer deux cents francs maintenant.
Le journal, placé aussi sous la raison sociale Baudrillet et C avait été vendu, par suite de la faillite générale, et pour donner satisfaction aux pauvres actionnaires, que l’issue du procès laissait en même temps triomphants et ruinés.
Cette époque de la vie de Château-Gaillard est restée assez obscure. Quelques-uns ont prétendu que Valdeuil, tout en cessant des relations ostensibles, lui envoyait quelque argent. D’autres, que de concert avec son ex-gérant responsable, il usa successivement de tous les procédés connus et inconnus, dont usent à Paris, pour vivre, les gens qui n’ont pas de moyens d’existence avouables : du crédit, de l’emprunt, de l’usure, de la lettre de change, du billet de complaisance… du jeu !…
Mais Château-Gaillard savait, par expérience, le danger de ce dernier moyen. Il ne voulait, à aucun prix d’ailleurs, tomber dans la bohême… ni se faire des compagnons de misère et d’intrigue de bas étage, qu’il aurait fallu plus tard remorquer… car il commençait à savoir la vie, et n'ignorait pas de quel poids est le lest de certains passés et de certains entourages. Il se disait, aussi, que le procès des mines d’Archiennes, bien qu’il eut fait grande esclandre, serait oublié dans un temps donné, ou du moins que les faits s’estomperaient par la perspective, en s’éloignant, et en laissant le premier plan à d’autres scandales. Il comptait bien enfin reprendre sa place dans l’empyrée parisien.
C’est pourquoi il cachait sa vie en attendant l’occasion de remonter en selle.
Il sentit alors de quelle utilité pouvait être la petite maison du faubourg Saint-Germain, et regretta Charlotte, qui, si humble et si inconnue dans cette retraite, pouvait lui faire une femme de charge accomplie.
Avant de l’aller reprendre à son couvent — il ne doutait pas, hélas ! d’y réussir au premier appel, — pourtant, il hésita. C’était toujours embarrasser son avenir de quelque chose… si peu que fut Charlotte ! Toutefois, comme il en avait un besoin actuel, et que l’ embarras n’était que pour l’avenir, il alla reparler d’amour à la sœur converse.
D’amour ?… Elle eut pourtant la clairvoyance de ne pas se laisser prendre à cette comédie, ou le courage de résister. Un pressentiment peut-être l’avertissait qu’elle devait rester à l’humble port où elle trouvait la paix, et puis, le mortel amour qu’elle avait ressenti pour l’homme funeste qui la rappelait s’éteignait, sans doute, étouffé enfin par le remords.
Cette résistance inattendue étonna Jean, puis l’irrita. Eh ! quoi ? cette femme n’était donc pas sa chose ? Il ne pouvait donc pas, à son gré, en user et en abuser ? Il faisait un signe, et elle ne laissait pas là, immédiatement, sa coiffe de chanvre et sa robe de serge noire ?
La douleur, la solitude, le service dur du couvent avaient bien changé Charlotte. Ah ! que loin il y avait de la nonne au visage flétri, à la taille lourde et aux mains noueuses, à la jeune mère de Mario Lehallier, assise sous les berceaux de roses de Saint-Symphorien !
Toute jeune encore par les années, elle était vieillie par la souffrance et par cet abandon d’elle-même qui saisit les femmes de province, dès qu'elles n’ont plus dans la vie un intérêt d’amour. Donc, elle n’était plus séduisante. Pourtant, par cela seul qu’elle ne répondait pas au premier appel, Château-Gaillard eut pour elle un regain de désir.
Cette cornette de toile, il eut envie de la jeter au vent, et de dérouler, d’une main hardie, les cheveux enroulés dedans ; cette robe de serge, il pensa la déchirer pour voir si, dessous, le cœur frémissant de sa maîtresse ne battait plus.
Charlotte pâlit sous un certain regard qui la traversa, de part en part, comme un trait. Pourtant elle répondit :
— Laissez-moi, Jean, je ne veux pas vous suivre !
Et, pour l’entraîner, il fallut que le séducteur descendit jusqu’à dire :
— Charlotte, je suis malheureux, et j’ai besoin de vous !
Alors elle quitta le toit protecteur qui l’abritait, l’humble costume qui jetait, sur sa coupable vie, comme un voile d’oubli et de respect, et dit : — Allons !
Quelques jours après, elle avait réinstallé, dans la maisonnette de la rue Rousselet Saint-Germain, le ménage interlope des années précédentes. Comprenant la gêne de Jean, elle se fit sa gouvernante, et, moyennant la plus modique dépense, organisa une existence possible dans une retraite sûre.
Château-Gaillard, bien entendu, avait réservé toute sa liberté, et ne disait rien de sa vie extérieure.
Selon ses convenances, il rentrait ou ne rentrait pas au logis. Pour Charlotte, il avait « des affaires ; » pour les connaissances qu’il rencontrait, çà et là, « il demeurait à la campagne » et ne se trouvait à Paris que par occasion. Et, par ainsi, il demeurait dans une indépendance absolue et à l’abri de toutes les investigations de la curiosité.