‹ Château-GaillardChapitre 24 sur 45 · 1 · 22

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Une année s’écoula, dure et longue ! une seconde commença, plus pénible encore. Quelquefois Jean paraissait se trouver dans une aisance relative ; par d’autres périodes il semblait besogneux et ennuyé. Que faisait-il ? Je le répète, on ne pouvait guère former que des conjectures. À Paris, d’ailleurs, qui donc s’occupe des gens qui veulent disparaître ?

C’était encore dans le monde de la galanterie que Jean de Château-Gaillard faisait, de temps en temps, des apparitions depuis ses revers. On le vit même assez souvent, en compagnie d’une lorette alors assez en évidence, parce qu’elle passait pour moins bête et plus corrompue que ses pareilles. Château-Gaillard acheva sa réputation et la lança définitivement.

Elle se faisait appeler madame de Saint-Didier, n’était point jolie, partait de fort bas s’il fallait en croire ceux qui l’avaient vue, décoiffant à Mabille, son danseur du bout de sa bottine, et tirait toute sa valeur d’une certaine façon impertinente, qu’elle avait, de porter les modes. Quand on vit Château-Gaillard, toujours élégant malgré la misère, attaché au char de la Saint-Didier, elle en prit une sorte de valeur, et quand, un peu plus tard, on se fut raconté, à l’oreille, une aventure singulière qui mit le monde des cercles en émoi, et jeta la consternation dans celui des salons, elle se trouva célèbre, d’une célébrité qui a survécu à la jeunesse et duré jusqu’à nos jours.

Je crois avoir dit que Château-Gaillard songeait au mariage, alors que de Pézenas un désastre imprévu fondit sur lui. En vue, comme il était, il ne devait donc point se permettre d’éclatantes amours. Sa situation de député, ses ambitions d’homme politique, lui commandaient d’autre part d’être dandy. De là une vie d’homme à bonnes fortunes, en même temps cachée et connue. On ne prononçait point de noms ; mais on savait, j’entends, on tenait pour possible, et même probable, que, parmi les belles et les enviées, il trouvait peu de cruelles.

En effet, Jean, qui savait d’ailleurs combien sont utiles, à l’homme qui veut parvenir, les relations de femmes, avait été aimable pour deux ou trois belles dames, mariées, et mises en vedette, autant par la position de leurs maris, que par leur beauté. L’une était comtesse, de bon aloi. L’autre, femme d’un collègue à la chambre ; une troisième tenait à la cour.

Eh ! bien, on raconta, vers le printemps de 1847, que ces dames, depuis longtemps tranquillisées sur les suites d’une liaison assez ignorée en son temps, avaient successivement reçu de la Saint-Didier, une sommation d’avoir à racheter, entre ses mains, leurs lettres, pour une somme fort ronde…

Les maris ne surent rien, les amis et amies nièrent, les indifférents ajoutèrent une demi-douzaine de noms à ceux qu’avait véritablement compromis la Saint-Didier… et toutes les femmes du monde, qui avaient laissé de doux billets aux mains de brillants jeunes gens, furent en proie à une angoisse mortelle.

— Faut-il que ce Château-Gaillard soit fou, pour laisser la clé sur son secrétaire, quand il reçoit des créatures de cette espèce ! s’écrièrent les uns.

— Faut-il qu’il ait été amoureux… disaient les autres. Il n’y a que ces filles pour faire tourner la tête aux hommes !

— C’est peut-être la Saint-Didier qui aura été amoureuse de Château-Gaillard, murmura un jour le vieux Hérouard ; à moins que tous deux ne se soient associés pour l’affaire…

Mais le vieux Hérouard radotait. Aussi ne prenait-on pas garde à ce qu’il disait.

Il mourut, d’ailleurs, à peu de temps de là.

Quand l’hiver de 1847 arriva, Jean ne savait plus de quel bois faire flèche. Il avait épuisé toutes ses ressources, et se trouvait sous le coup de lettres de change exigibles. D’autre part, il commençait à perdre patience et à être dévoré de la rage de sortir de sa situation interlope, et d’en finir avec la gêne et les expédients.

Pour comble de malheur, l’affaire Teste, Cubières et Pellaprat qui éclata vers cette époque, loin de faire oublier l’affaire des mines d’Archiennes la remit en mémoire, et toute entreprise quelconque restait impossible au faiseur. Au milieu de l’hiver, la crise en vint à son comble : les gardes du commerce furent mis au trousses de Château-Gaillard, qui dut tenir, assidument, compagnie à Charlotte pendant le jour, ne pouvant plus sortir, avec sécurité, qu’après soleil couché.

Château-Gaillard eut bien volontiers quitté Paris ; mais c’était encore là que les décavés du grand jeu social avaient le plus de chance de trouver des gisements aurifères. Tant bien que mal, enfin, depuis deux ans passés, Jean y avait vécu sans moyens d’existence. — Et comment eut-il fait en province ou à l’étranger ?

Il sortait donc le soir ; et pour prendre sa revanche du calme de ses journées, passait les nuits dans les cafés, entre le jeu, les femmes de mauvaise vie, les hommes de débauche ; ou bien chez la Saint-Didier, où commençaient à se rencontrer quelques boursiers de haute volée, et quelques coupe-jarrets politiques.

Ce fut là, qu’il entendit se croiser les appréciations, les avis et les prédictions à propos de l’agitation parlementaire des mois de janvier et de février 1848.

Ceux-ci ne voulant voir dans la formule du jour : « réforme électorale » qu’un mot destiné aux échos de la presse, et, dans les banquets réformistes, qu’une machine de guerre contre le ministère Guizot, lequel, depuis sept ans, avait triomphé de bien d’autres ; ces autres, sentant là-dessous les premières oscillations des tremblements de terre qui renversent les monarchies.

Jean aspirait à un rôle politique ; mais, jusqu’alors, il ne connaissait, réellement, ni le jeu ni les hommes. Autant il était versé dans la bohême dorée, les coulisses de la galanterie et celles de la bourse, autant il était neuf dans celles de la politique, malgré son stage à la chambre.

La science de Machiavel, sous le gouvernement de juillet, lui paraissait d’ailleurs si simple, qu’en vérité, il avait peine à y appliquer son intelligence : Le pays légal à satisfaire, ce n’était pas la mer à boire. Les électeurs à deux cents francs vendaient leur vote au candidat, qui, pour une bourse au collège donnée à leur fils ; qui, pour une place de substitut donnée à leur neveu ; qui, pour un chemin vicinal tracé selon leur gré ; le député, à son tour, vendait le sien au ministère moyennant le total des bourses, places et chemins qu’il avait promis, et son bénéfice en sus. Un roi citoyen régnait sur tout cela, et la nation, désintéressée, regardait le jeu. Tout aussi peu digne de souci, lui semblait le mécanisme parlementaire. Rester au ministère était l’unique préoccupation des uns ; le renverser pour s’y mettre à leur place, l’unique travail des autres. M. Guizot chef des « satisfaits » d’une part ; M. Thiers chef des « impatients » de l’autre ; derrière, M. Odilon Barrot chef actuel des mécontents, peut-être chef futur d’un ministère de l’avenir ; — et c’était tout.

Car les figures isolées de Berryer et de Lamartine, la figure révolutionnaire de Ledru Rollin n’étaient pas parties dans la comédie, et, par conséquent, pour Château-Gaillard ne comptaient pas.

Au demeurant une assemblée d’actionnaires lui faisait l’effet d’être plus difficile à manier que « le pays légal» parce que les intérêts étaient plus directs et plus immédiats ; et, quant aux finesses de la fiction représentative et du jeu constitutionnel, il s’en souciait comme un poisson d’une pomme.

S’il avait jadis voulu être député, c’est que le député était l’homme puissant de la société ; et si député, il avait pensé à se faire une place individuelle à l’assemblée, c’est qu’il avait bien vu que, parmi les puissants, ceux-là qui se faisaient craindre étaient des tout-puissants ; c’est enfin qu’il chiffrait la dot et mesurait l’envergure sociale que valait la situation.

Mais quand, sortant du domaine des faits pour s’élever à celui de la spéculation, il considérait un roi qui n’était pas le maître et qui subissait son ministère ; des ministres qui se donnaient la peine de faire des députés, à l’aide d’une armée de fonctionnaires, et en se débattant dans un inextricable réseau de lois libérales, puis, d’acheter ensuite ces mêmes députés pour se maintenir au ministère, — il haussait les épaules. Cette politique n’était point son fait.

La grosse machine de guerre contre le ministère Guizot, en janvier et février 1848, était l’accusation très motivée, de corruption électorale : au cours des dernières sessions, plusieurs élections avaient été cassées : celle de M. Grandin, celle de M. Boutmy. Enfin, on se répétait avec scandale le mot de M. Guizot aux électeurs de Lisieux : « Vous sentez-vous corrompus ? »

Quant à Château-Gaillard, ce n’était que depuis le discours de Lisieux qu’il se sentait quelque estime pour M. Guizot.

Quelle devait être la réforme ? abaisserait-on le cens de cinquante francs ? ou de cent ?

— C’est une question de budget, répondit Jean. Vous avez un budget de 1200 millions ; si vous abaissez le cens à 150 francs, c’est une augmentation d’un quart au budget ; si vous le réduisez de moitié, c’est une augmentation du double. S’il y a de vrais amis du peuple, ils ne doivent donc pas vouloir l’accroissement du pays légal, puisque le résultat serait un accroissement de charges pour la masse.

— Mais la nation n’est pas représentée !…

— Sottise !

— Mais l’impôt n’est pas voté par ceux qui le paient.

— Fadaise !… est-ce que ce n’est pas toujours et partout Jacques Bonhomme qui paie, et est-ce que c’est, quelque part, Jacques Bonhomme qui vote ?

Les radicaux d’alors demandaient « le suffrage universel ». Mais cela semblait si-énorme, si révolutionnaire, si absolument impraticable qu’on haussait les épaules à ce mot-là. Odilon Barrot lui-même bondissait, quand on parlait de suffrage universel. Autant vaudrait, disaient les plus flegmatiques, parler d’organiser le phalanstère.

— Il n’y a pourtant que cela, s’il y a quelque chose, reprenait Jean : une nation ne pouvant s’acheter elle-même… Et puis cela seulement donnerait un réel intérêt à la question gouvernementale. Quel coup pour l’ignoble et mesquine bourgeoisie !… Quand je pense que, pour être éligible, j’ai dû faire, par devant notaire, deux ou trois acquisitions simulées avec contre-lettres et… C’est pitoyable ! avec le suffrage universel nous cesserions d’être une nation d’épiciers.

— Nous tomberions dans la république, et bientôt les hommes de 93…

— Peuh !… jusqu’à ce qu’un Bonaparte…

— Allons donc ! le prince Louis, peut-être ?

— Qui parle de ce pauvre garçon ? Les Bonapartes, comme les Césars jadis, n’ont pas de dynastie !

— Point tant pauvre garçon, dit un financier décavé qui avait connu le prétendant à Londres.

Ces discussions platoniques, et peu platoniciennes, retenaient quelquefois Château-Gaillard, assez avant dans la nuit, chez la Saint-Didier. Quand il faisait une petite gelée sèche, il les continuait sur le boulevard. Tout son intérêt du moment semblait être de tuer le temps, et de ne retourner qu’au premier blanchissement de l’aube, rue Rousselet Saint-Germain.

Mais on ne parlait pas toujours politique chez la Saint-Didier. Château-Gaillard y apprit, un soir, le retour de Sarah Bertin avec son protecteur Le Sourd.

Ils venaient à Paris pour deux ou trois mois seulement. Lui, pour régler quelques affaires ; elle, pour se remettre au niveau des modes et se montrer au bois, en calèche, côte à côte avec le millionnaire. En effet, Le Sourd promenait publiquement Sarah et l’avait installée dans la même maison que lui, au même étage. À peine gardait-il le décorum d’avoir un appartement séparé. Encore recevait-il chez sa maîtresse les trois quarts du temps, et y traitait-il les affaires les plus importantes.

Àla nouvelle du retour de Sarah, un bouillonnement de sang chaud monta au cerveau de Jean, avec une telle violence qu’il eut peur de lui-même. Ce n’était plus, comme jadis, lors de la rencontre de la courtisane chez Fanny, un envahissement général de l’être par le désir ; c’était un de ces mouvements terribles de la nature, d’où sortent les crimes soudains qui épouvantent et consternent les natures sereines.

Il lui fallut toute sa volonté, toute sa présence d’esprit, tout son empire sur lui-même pour ne pas courir jusque chez Le Sourd, pénétrer chez Sarah, la saisir comme une proie.

Mais il sentait trop bien, avec une clairvoyance impitoyable, que la courtisane le ferait jeter à la porte, avec esclandre, par ses laquais, et saisirait cette occasion d’offrir un holocauste à son protecteur.

D’autre part, se présenter devant Sarah, humblement, en amoureux discret, mendiant la pitié… — d’abord, cela était impossible à sa nature ; ensuite, il connaissait assez celle de la courtisane pour savoir que, ce serait un moyen certain, de s’en faire mépriser.

Non ! désormais, il ne devait plus paraître devant elle qu’en maître, ou, du moins, en homme puissant, dont l’alliance ou la haine ne sont pas à dédaigner.

Et qu’il était loin, alors, d’une telle situation !… Aussi lui fallait-il renoncer à voir Sarah Bertin, pendant ce séjour et savoir attendre !

Mais qui l’aurait pu croire ? lui-même se révoltait contre lui-même… et pourtant, le soir, en s’échappant de la maisonnette de la rue Rousselet, il courait sous les arcades de la rue de Rivoli, pour regarder de loi… sa porte ! (Elle demeurait rue du 29 Juillet.) Il regardait pendant des heures, malgré la pluie, malgré la bise, la lumière à travers les persiennes de ses fenêtres !

Et bien souvent, sortant d’un enfer, revenant à des heures indues de chez la Saint-Didier, il passait et repassait encore, vingt fois, cent fois, dans la rue déserte, en proie à une fièvre intense et à des transports alternés de passion, de jalousie, de haine.

Oui, ce fol amour était fait de haine, et voilà ce qui le rendait brûlant et corrosif comme une tunique de Nessus !

La situation dans laquelle il se débattait en vain, et qui devenait de jour en jour plus pressante ; l’ardeur inassouvie de ses nuits, le mortel ennui de ses journées, surexcitaient en ce moment Château-Gaillard, au-delà de toute expression. Il rêvait des entreprises impossibles, il lançait des imprécations vers le Ciel, la Fortune ou l’Enfer, qui ne faisaient point de miracle en sa faveur, qui ne broyaient pas les hommes, qui ne retournaient pas la face de la terre, à son profit.

Arrivèrent les 22 et 23 février ; l’interdiction des banquets réformistes, les protestations des députés, les résistances, puis les concessions du roi.

Jean, qui d’abord avait regardé toutes choses comme une de ces comédies, sans grand intérêt, qu'on écoute et regarde en songeant à autre chose, se réveilla tout à coup, quand il entrevit que ces prodromes pourraient amener des événements sérieux ; qu’ils entraîneraient sans doute un bouleversement quelconque. Tout changement, tout écroulement, tout cataclysme même, devaient être pour lui comme la perche tendue au naufragé. Quoi qu’il advînt, les événements ne pouvaient lui apporter rien de pire que sa situation présente… Et de combien d’occasions ne seraient-ils pas gros, peut-être !

Il attendit donc avec angoisse, et suivit pas à pas la marche de la crise.

Mais comment, pendant de telles heures, rester claquemuré rue Rousselet ? Il coupa sa moustache et sa royale, se ternit un peu le teint avec du café, salit ses cheveux, chargea Charlotte de lui procurer une casquette et une blouse, et se lança par la ville et les faubourgs.

En ce temps-là, il y avait encore des faubourgs à Paris. Et l’on se demandait : « Les faubourgs descendront-ils ? ne descendront-ils pas ? »

C’est qu’en effet, toute la question était là ; les faubourgs ne descendant pas, ce n’était qu’une échauffourée ; les faubourgs descendant, c’était une révolution.

Et, pendant toute la journée du 23, les faubourgs restèrent en expectative. Quelques zélés essayaient bien des barricades au coin des rues ; mais il n’y avait, derrière, rien de sérieux pour les défendre. C’est une parade, disaient les sceptiques des quartiers élégants qui regardaient, puis se détournaient et continuaient leur promenade.

Mais, quelques vieux loups de mer qui se souvenaient de 1830, et d’Audry de Puyraveau, faisant la révolution à lui tout seul, hochaient la tête. Ils savaient bien, qu’à Paris, une révolution ne se fait pas en trois jours, mais en trois heures. Les trois jours sont la période d’incubation.

Le soir, vers huit ou neuf heures, on apprit le changement de ministère, et, de toutes parts, dans la bonne bourgeoisie, on s’écria : « Tout est fini, tout est arrangé ; Odilon Barrot arrive aux affaires… »

Mais, si cela contentait, par à peu près, le Parisien bénévole, cela ne contentait pas les partis ; cela contentait, moins encore, Jean de Château-Gaillard et divers autres chevaliers de sa catégorie, qui ne voyaient pas bien comment, ce changement de ministère en apporterait un dans leur situation.

Enragé, battant le pavé d’un pied fiévreux, impuissant à tout, par sa position absolument nulle dans le monde de la politique, absolument compromise dans celui des affaires, Jean aurait voulu qu’il y eût, en ce moment, dans une des anfractuosités quelconques des dessous parisiens, une soute aux poudres. Avec quelle joie il y eût jeté, lui inconnu, lui perdu dans la foule, l’allumette enflammée qui aurait fait sauter la ville, dussent sauter avec, non-seulement une dynastie, mais une société, une nation, un monde !

Que lui importait ? Que pouvait détruire le cataclysme à quoi il tînt ? Mais, sur les débris fumants ne pouvait-il pas, en revanche, se trouver debout ? et, dans les décombres, ne pouvait-il pas ramasser des trésors ?

Pourtant Jean de Château-Gaillard n’était pas socialiste. Il ignorait le nom de Cabet et faisait peu de ças de celui de Proudhon. Quant au phalanstère, il le considérait comme une des plus colossales cocasseries qu’eût inventées la folie humaine.

Mais il n’y avait pas jusqu’à son sarrau de voyou, qui ne lui fût tunique de Nessus.

Ses pas le portèrent rue du 29 Juillet, et tandis qu’il levait les yeux vers les fenêtres de Sarah Bertin, les souvenirs attachés au nom de la rue l’obsédaient. Un mélange d’effluves passionnées et d’effervescences révolutionnaires lui courait dans les veines.

Pas de lumière aux fenêtres. Sarah était sortie. « Où pouvait-elle être allée par cette soirée tumultueuse ? » Il attendit et, protégé par son déguisement, osa se ranger presque sous la porte de la maison meublée qu’elle habitait.

Vers dix heures, une voiture à deux chevaux arriva : la sienne. Il la connaissait bien. Il ouvrit la portière, comme un vagabond, qui, passant là, par hasard, aurait saisi l’occasion de gagner deux sous.

Le gros Le Sourd descendit le premier. Du fond de la voiture, Sarah tendit, à Le Sourd, divers paquets. L’un d’eux affectait une forme particulière, qui frappa l’entrepreneur :

— Eh ! qu’est-ce que c’est que cela, Sarah ? dit-il.

— C’est un pistolet américain, que j’ai acheté pour vous. — Qui sait ce qui va arriver ? Vous avez de l’argent, et pas une arme pour vous défendre si…

Elle n’acheva pas. Une main vigoureuse, qui n’était pas celle de Le Sourd, lui arracha l’arme des mains, et l’homme qui avait ouvert la portière, prit la fuite dans la direction de la rue Saint-Honoré.

— Au voleur ! s’écria-t-elle.

Le Sourd essaya de courir ; le concierge s’élança. Mais ce soir-là, on n’arrêtait pas ceux qui prenaient des armes. Ils s’en souvinrent à temps, et restèrent court, tandis que, brandissant le pistolet au coin de la rue du 29 Juillet et de la rue Saint-Honoré, l’homme s’écriait d’une voix retentissante :

— Citoyens !… la Patrie est en danger !

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