‹ Château-GaillardChapitre 25 sur 45 · 1 · 23

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Qu’allait-il faire ? Il n’en savait rien et ne formait pas de projets. Pourquoi avait-il pris cette arme ? — Par inspiration, par tentation, par folie ?… Il n’aurait pu le dire : une impulsion soudaine et spontanée avait conduit sa main. Mais, quoi qu’il en fût, depuis qu’il tenait ce pistolet, sa position lui semblait changée. Tel, un homme à cheval, n’est pas le même qu’un homme à pied.

Après avoir ouvert la boîte et contemplé sa proie, il marcha devant lui, suivant la foule peut-être. Le courant le conduisit au boulevard. Là, devant le ministère des affaires étrangères, situé alors boulevard des Capucines, stationnait un immense rassemblement.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il à ses voisins.

— C’est une charrette, chargée de cadavres ramassés sur les barricades, qu’on promène.

— Comment ? il y en a beaucoup ?

— Il n’y en a qu’un. Cette mise en scène a été organisée aux bureaux de la Réforme, et le cortége, parti de la rue Jean-Jacques Rousseau, d’abord très peu nombreux, s’est grossi le long du chemin. À présent, vous voyez, il y a beaucoup plus de curieux que de meneurs…

Et le fait est, qu’en quelques minutes, la foule s’était assez augmentée autour de Château-Gaillard pour qu’il s’y trouvât pris. D’ailleurs, il restait là volontiers.

— Nous voulons Guizot ! disait un homme à côté de lui. — Guizot, Guizot ! l’assassin du peuple, le patron de tous les satisfaits, le bourreau de Buzançais !

Il s’élève des foules une fermentation capiteuse. Bien des gens venus là « pour voir » sentaient une sorte de communication électrique, s’établir entre eux et les autres ; et d’aucuns, qui seraient sans doute rentrés tranquillement chez eux, s’ils ne s’étaient trouvés englobés dans le rassemblement, se prenaient à crier : « Guizot ! Guizot ! la Réforme ! la Réforme ! »

La nouvelle qu’un régiment arrivait pour charger, augmenta les dispositions hostiles des badauds qui, agglomérés, se sentaient devenir peuple.

Quelques uniformes brillaient sur les terrasses du ministère ; quelques alarmistes répandaient le bruit que le roi venait de mettre Paris en état de siége, et de donner le commandement des troupes à Bugeaud.

La foule grossissait toujours et frémissait de plus en plus.

Jean écoutait les propos d’une oreille avide, et, de temps en temps, avivait les colères d’un mot froid et acerbe. Ses yeux profonds et troubles regardaient partout, comme pour embrasser l’ensemble de la scène, et saisir l’instant où le plus léger choc devrait faire jaillir l’étincelle. Sur ses lèvres errait un mauvais sourire.

Enfin un officier parut, en avant du régiment de cavalerie qui s’avançait pour faire les sommations d’usage. Un sourd grondement lui répondit.

Jean ’avait le pistolet dans sa poche, et le palpait d’une main impatiente.

L’officier commanda la charge ; le premier rang des soldats s’élança. La foule fit, en rugissant, un mouvement de recul…

En même temps un coup de feu retentit.

— On tire sur le peuple ! crièrent à la fois cent voix ; mille voix. Les unes effarées, les autres furieuses.

Alors, ce fut un désordre et un bruit indescriptibles. Tous ceux qui avaient des armes tirèrent ; les autres, en cherchant à s’enfuir, se heurtaient à la charrette qui promenait le mort. Quelques soldats, entendant des coups de feu partis du sein du rassemblement, tirèrent à leur tour. En un instant, le boulevard fut plein de clameurs. Les officiers n’avaient pas d’ordres ; les soldats se débandaient ; les badauds cherchaient des issues, les meneurs ralliaient les fuyards et les appelaient aux barricades.

Tandis que, du boulevard, se précipitaient des bandes furieuses vers les rues adjacentes, débouchaient, de ces mêmes rues, des cohortes de curieux et d’inquiets. La garde nationale se mêlait à tout cela, s’interposant entre les exaltés qui appelaient aux armes et l’armée, démoralisée par l’incertitude et l’inaction.

En un instant, la masse humaine qui stationnait tout à l’heure sur le boulevard, se trouva divisée en une multitude de courants qui, emportant avec eux l’électricité révolutionnaire, se répandirent sur Paris comme autant de torrents de lave…

Et, au petit jour, tandis que dormaient, dans les quartiers retirés, les bonnes gens qui s’étaient couchés le soir sur cette conviction que « tout était arrangé », les faubourgs descendaient. Ils trouvaient çà et là, partout, des barricades élevées ou ébauchées…

On sait le reste. À midi, Louis-Philippe quittait les Tuileries ; la révolution était faite. À deux heures, la régence ne conservait plus d’espérance. Le soir, la République était proclamée, et le lendemain elle décrétait le suffrage universel.

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