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Quinze jours après la révolution de Février, Château-Gaillard installait, dans un superbe appartement de la Chaussée-d’Antin, les bureaux du Nouvelliste.
Le Nouvelliste était né, simple canard, imprimé en têtes de clous sur une feuille volante, le 26 Février. Présentement, il en était à son douzième numéro et occupait déjà une légion d’employés et de rédacteurs ; et il avait son imprimerie à lui, ses porteurs, ses correspondants… que sais-je ?…
Château-Gaillard, en se couchant le 24 février, s’était d’abord senti débarrassé des gardes du commerce et des créanciers, pour un laps de temps plus ou moins long, et en avait éprouvé un premier soulagement. Puis, il s’était dit que la révolution, en faisant table rase, ouvrait à son activité un champ sans limites. Enfin, il avait compris que le premier point d’appui, la première base d’opération, en temps révolutionnaire, était le journalisme.
Il n’avait pas le sou. Et cette expression triviale doit être prise, ici, à la lettre. Outre que ses ressources diverses étaient arrivées à épuisement pendant les semaines précédentes, il avait été tellement surexcité, qu’il en avait oublié les nécessités les plus urgentes de la vie. Pas le sou, donc. — Et, pour imprimer son premier numéro, il vendit le fameux pistolet arraché aux mains de Sarah Bertin, et qui avait tiré le coup de feu du boulevard des Capucines.
Il s’agissait donc de vendre ce numéro… pour payer le second.
Aussi, en outre des décrets de l’Hôtel de Ville parus et à paraître, le Nouvelliste contenait-il les nouvelles à sensation les plus extraordinaires. « Résurrection du duc de Praslin. » « Trahison manifeste de Guizot-Duchâtel et Hébert. » « Les ministres du tyran mis en accusation. » « Découverte d’une nouvelle armoire de fer aux Tuileries. » « Réouverture du club des Jacobins. » « Complicité de Louis-Philippe et de madame de Feuchères. » « Nouvelle émigration des aristocrates, etc., etc… »
Ce sommaire, à faire dresser les oreilles et à tirer deux sous des poches les plus récalcitrantes, était crié, à tous les coins de rue, par de pauvres diables que Château-Gaillard avait recrutés lui-même, dans les manifestations qui partaient de tous les coins de Paris, pour converger vers l’Hôtel de Ville, et auxquels il avait promis 25 p. 0/0 de bénéfice.
Le premier numéro du Nouvelliste se vendit à 50 mille exemplaires. Autant le second, autant le troisième. Dès le quatrième, Château-Gaillard comprit qu’il ne s’agissait plus de servir aux badauds des contes à dormir debout, qu’il ne s’agissait pas encore d’agir sur l’opinion par des articles de fond, mais qu’il fallait donner, à tous, des informations. Il se multiplia ; il s’adjoignit trois ou quatre bons coureurs, qui assistèrent à l’ouverture de tous les clubs, se procurèrent, avant personne, toutes les propositions étranges, toutes les adhésions inattendues qui tombaient, dru comme grêle, sur l’Hôtel de Ville. Et dès son sixième numéro, le Nouvelliste fut la feuille la plus lue de Paris.
Alors tout devenait facile, et Château-Gaillard trouva, d’emblée, un imprimeur qui risquait cent mille francs ; un agent d’annonces, qui affermait fort cher la quatrième page ; un propriétaire, qui fut heureux de lui louer un appartement vacant ; un tapissier, qui meubla des salons de rédaction, une chambre à coucher, un cabinet de travail et un fumoir pour le rédacteur en chef.
Château-Gaillard, en ne visant qu’aux informations rapides, avait tout simplement découvert une nouvelle source de fortune et de puissance pour la presse. Il n’avait songé d’abord qu’à se faire lire, sans s’ engager dans une voie politique quelconque, avant que les choses fussent assez dessinées, pour qu’il vit quelle voie serait la plus favorable à son ambition. Mais, il ne tarda pas à pressentir le parti qu’on pouvait tirer d’un véhicule de publicité très-lu. À son journal quotidien, il joignit bientôt une agence de correspondances autographiées pour les journaux de province. — C’était encore une innovation ; et, d’autant plus heureuse qu’il se trouvait ainsi prendre la suite des affaires du bureau de l’Esprit Public au ministère de l’intérieur, supprimé par la révolution de février. L’agence réussit comme le journal, et, au point de vue matériel, Château-Gaillard se trouva, en peu de semaines, hors d’embarras. Premier point.
Toutefois, pour bien établi qu’il fût, dans un cabinet de travail capitonné, entouré de trois ou quatre valets et d’une centaine de flatteurs, habillé par le bon faiseur, la main largement ouverte pour recevoir l’or et le semer, Jean ne se dissimulait pas qu’il avait trente-six ans, que les cheveux se faisaient rares sur le sommet de sa tête, que s’il avait encore bon pied, bon œil, néanmoins il ne supporterait plus volontiers les fatigues de la vie de soldat en Algérie ; … et que, pourtant, sa carrière était à recommencer, sa position à faire ; et que, pourtant, il était tout juste aussi avancé que le jour où se regardant au miroir, et se souvenant de l’émoi causé la veille, chez madame Hérouard, par ses attentions pour Julie, il avait pour la première fois soupçonné son origine.
Il récapitula sa vie. — D’abord la première période de sa jeunesse : ses appétits dégagés de scrupules, ses audacieuses fredaines d’amour… ses imprudentes… « habiletés » au jeu. Puis la seconde période, celle qu’il avait d’avance raisonnée, et qu’inaugurait, pourtant, une folie insigne : la séduction de Charlotte Lehallier. C’était la seule chose qu’il se reprochât. Non certes qu’il se repentît d’avoir volé la femme de son ami, d’avoir tué Marius ;… le remords était un sentiment à jamais inconnu, à jamais impossible pour cette nature ; mais parce que l’ivresse obtenue ne valait pas pour lui l’embarras causé par toute cette affaire ; parce qu’il s’était trouvé englué dans un drame, alors qu’il ne cherchait qu’un passe-temps ; parce qu’enfin, plus il avait usé et abusé de Charlotte, plus il lui en voulait d’être dans sa vie.
Il revit ensuite son intrigue d’un jour avec Annette, et il en sourit encore ; sa foudroyante visite à M. Hérouard, et, à l’entour de cela, ses entreprises et ses plaisirs. Un pli de rage plissa ses lèvres quand l’image hautaine et décevante, invincible et implacable, de Sarah Bertin lui apparut ; et une malédiction lui échappa quand la fatalité lui rit au nez sous la stupide figure du colporteur de Pézenas.
Pourquoi, diable ! cet être grotesque était-il tombé comme un aérolithe sur sa tête ? et que faire contre de tels coups ? Rien !… il n’y avait pas de calculs qui pussent les prévoir. La nécessité de payer le cens électoral, n’avait pas permis à Château-Gaillard de dégager assez vite sa responsabilité dans l’affaire des mines d’Archiennes. Il avait pu échapper à l’application de la loi, mais non pas à la flétrissure morale…
Il resta en échec devant ce souvenir. Ce coup bête de la destinée l’irritait. Il se dit enfin :
« J’ai trop compté sur moi-même, et rien qu’avec moi-même. Ma chûte n’est pas venue d’une faiblesse, ni d’une imprudence que j’eusse pu éviter… elle est venue de mon isolement. Il ne suffit pas à l’homme d’être fort de sa propre force, il lui faut l’être encore d’un certain nombre d’autres forces, venant de l’extérieur. En un mot, il faut des alliances, des amarres sociales. Si j’eusse été l’homme d’une caste ou d’un parti, on m’eût tendu la perche, et je ne me serais pas noyé… Désormais, il ne me faudra pas oublier que je dois surtout étendre ma surface sociale… On a besoin des autres… et non-seulement comme matériaux pour l’édification de sa propre fortune, mais comme associés, que la force des choses condamne, solidairement, aux dépens des procès perdus. »
Mais s’il fallait s’appuyer sur quelque chose, encore fallait-il bien choisir son, ou ses points d’appui. Château-Gaillard ne pouvait s’appuyer sur une caste ; il chercha parmi les partis.
Bien que la république fût proclamée, Jean flaira vite qu’elle n’était pas née viable, et que la réaction l’emporterait. Les doctrines socialistes effrayaient trop les esprits, et elles étaient trop discordantes et trop affolées pour avoir chance de conquérir la partie sensée de la nation ; d’autre part, la république indépendante du socialisme, la république libérale et doctrinaire du National, ne pouvait réunir, çà et là, qu’une poignée d’hommes d’exception.
Il commença par chanter dans son journal les louanges de Lamartine, ce qui était le premier quart de conversion vers la réaction naissante ; puis il insinua que le danger venait de Ledru-Rollin et de Louis Blanc. Le 15 mai ouvrit une carrière plus vaste aux diatribes de la presse. Les affaires de juin furent décisives, et le Nouvelliste cria, plus fort que tout le monde : « Vive Cavaignac ! Cavaignac for ever !… » au lendemain de la répression. Deux ou trois mois après, il était l’organe attitré de la réunion de la rue de Poitiers.
C’en fut assez ; désormais les feuilles démagogiques seules firent allusion de temps en temps aux mines d’Archiennes. Mais il ne fut plus jamais question de cette vieille histoire parmi les « honnêtes gens » défenseurs de l’ordre de la religion, de la famille et de la propriété.
Il va sans dire que le Nouvelliste approuva l’expédition de Rome, et que, vers l’époque de l’élection présidentielle, il se rallia, selon le mot d’ordre de la rue de Poitiers, à la candidature de Louis Napoléon Bonaparte, que tous les partis monarchiques soutenaient alors, dans l’espérance de faire « du prince Louis» un précurseur du rétablissement de la monarchie, un gardien du trône en attendant que « la fusion » fut réalisée.