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Château-Gaillard avait donné des gages au parti de l’ordre ; il pouvait en donner encore ; la rue de Poitiers, alors toute-puissante, pensa qu’il serait bon de se l’attacher. En conséquence, on lui trouva un siége à l’Assemblée législative, quand la Constituante se fut dissoute, à l’invite de la proposition Rateau.
Pour cette fois, Jean était résolu à profiter de la situation, sans retard. Il chercha un parti.
Sa première idée avait été de s’allier à une famille ayant de fortes attaches sociales. Mais en réfléchissant, il se dit que cette famille ferait à sa femme une situation prépondérante dans le mariage, ou, au moins, inattaquable. Or, il fallait qu’un homme comme lui fût maître absolu de son entourage. C’était par lui-même qu’il devait se faire des alliés sociaux. Une fille bien dotée, mais isolée, ferait donc mieux son affaire…
— Voudrais-tu, lui dit un jour Paul de Malinvault, qui était devenu son collègue à l’Assemblée, grâce au scrutin de liste, et qui restait son ami malgré toutes les vicissitudes, parce qu’il le considérait comme un être supérieur, et professait sans doute que :
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des Dieux ;
» … voudrais-tu d’une Anglaise de vingt-cinq ans, jolie femme, ayant voyagé, orpheline de père et de mère, et douée de quatre-vingt mille livres de rente ?
— C’est à voir. — Intelligente ou sotte ? et quel caractère ?
— Romanesque.
— Euh ?
— Oui ; mais quatre-vingt mille livres de rentes, en terres… et en Angleterre.
— En Angleterre ? c’est bien loin. Et puis, je ne connais pas les lois anglaises… Quelque majorat peut-être ?… Décidément non.
— Diable ! tu es difficile !… Il y a bien encore la fille du vieux Dydecker, mais…
— Qui est-ce ?
— Le vieux Dydecker, ou sa fille ?
— Tous les deux.
— Le premier, un Juif allemand enrichi dans la banque usuraire, et baronifié depuis peu ; rivé à l’Allemagne par des affaires, d’ailleurs. — La fille, une Viennoise très-éveillée, très-coquette et résolue à se marier à Paris, pour briller au bois, aux courses, à l’Opéra…
— Tout-à-fait mon affaire, cela !
— Bah ?… Tu ne crains pas ?
— Quoi ?… le père sans doute donnera une dot argent comptant ?
— On le croit. Mais si ta femme dépense pour son train, sa toilette…
— Ça, c’est mon affaire. Mon intention est de laisser entièrement à ma femme l’intérêt de sa dot pour son luxe de maison et de toilette.
— Ah !… c’est différent.
Paul de Malinvault n’avait jamais pensé que ce fût là un des principes à poser pour faire ce qu’on appelait en Poitou « une bonne maison. » Mais, néanmoins, il s’inclina. Château-Gaillard avait des manières de compter qui n’appartenaient qu’à lui, mais qui, quelquefois, réussissaient.
— Seulement, hasarda-t-il, permets-moi un avis. Le père Dydecker étant Juif, et donnant la dot, tiendra probablement aux parchemins…
— Je me ferai aimer de la fille, répliqua Jean. — Où la rencontre-t-on ?
Ce fut à Carlsbad que Jean la rencontra. Elle y était la reine de la saison.
Jolie ? — Non, pas précisément : les yeux étaient petits, la bouche grande, le nez incorrect ; mais ces petits yeux étaient vifs et brillants, de longs cils les ombrageaient. Cette bouche trop grande était garnie de belles dents blanches, et bordée de lèvres bien rouges ; ce nez prenait tour à tour les expressions les plus diverses. Avec cela le teint était clair, la tête petite et bien attachée au col ; le corsage maigre mais souple, la tournure élégante, la toilette un peu excessive, un peu excentrique, mais de bon goût, pourtant. Le pied étroit, la main longue ; les cheveux, étrangement ébouriffés, étaient d’un ton chaud ; ni blonds ni bruns : tels que les artifices de la toilette pouvaient les faire, selon la mode ou selon les jours, blonds cendrés, blonds ardents ou châtains. Il y a de ces cheveux-là.
Àla promenade, le long des allées sinueuses qui grimpent parmi les sapins, elle avait une prestesse de démarche, une vivacité d’allures, que nos prudes femmes de province eussent redoutée, sans doute, dans une jeune fille dont elles eussent voulu faire la femme de leur fils, mais qui plaisait aux amateurs.
Le soir, à la Conversation, elle portait la robe basse avec un abandon, un meneho qui semblaient déceler une habitude des salons plus longue que ne le comportait son âge ; son ton était celui d’une Parisienne, femme du monde, et mariée depuis cinq ou six ans.
Quand il l’eut vue, Château-Gaillard la trouva plus à son gré, encore, qu’il ne l’avait rêvée. Est-ce à dire qu’il en devint amoureux ? — Non. Château-Gaillard n’avait jamais été amoureux de sa vie, et ne devait pas l’être. Il avait désiré telle ou telle femme, avec plus ou moins d’intensité ; il était sous l’empire d’une passion pour Sarah Bertin que le temps et les obstacles cristallisaient au lieu de la détruire, mais de l’amour ? Comment un sentiment fait de générosité et de tendresse aurait-il pu naître en cette terrible nature ?
On ne saurait même dire qu’il désirât Minna Dydecker. Elle lui plut : c’était bien la femme faite pour la situation qu’il voulait prendre à Paris ; et il pensa que jamais un million de dot n’avait été mieux placé.
Lui plaire, à elle, s’en faire distinguer parmi les prétendants empressés sur son passage, ce ne fut pas affaire difficile pour Château-Gaillard qui n’avait jamais trouvé de cruelles. Il est douteux, pourtant, que s’il eût offert seulement, avec son cœur, une chaumière poétique, ou même une villa féerique accrochée aux flancs du Pausilippe, il aurait été agréé. Minna s’était dit depuis longtemps déjà, que, pour prix de sa personne et de sa dot, elle voulait un hôtel aux Champs-Elysées, une calèche menée à la Daumont les jours de courses, une loge aux Italiens, et une carte d’entrée dans tous les salons parisiens ; et ses idées sur la vie en général, et le mariage en particulier, ne permettaient pas de supposer qu’un amour romanesque pût, inopinément, naître dans son cœur.
Cela encore plaisait à Jean. « Elle ne me fera pas de coup de tête… elle ne s’affichera jamais comme font les sottes sentimentales, » se dit-il.
Et il en fut plus convaincu encore, après une conversation qui suivit la lecture d’une gazette.
C’était un matin. Dans un cercle de buveurs, assis sur la terrasse, on se passait un numéro de la Chronique de Paris : « Le faubourg Saint-Germain est en émoi, — disait la gazette. — On raconte qu’une de nos plus jolies Parisiennes, Mme 0. de L. aurait été rencontrée très-matinalement, par son mari, dans une rue du quartier latin. Explication conjugale. La dame aurait prétexté une visite de charité ; mais monsieur aurait découvert que la charité s’exerçait spécialement envers un jeune poëte, encore plus connu par sa chevelure abondante et soyeuse que par son talent.
» Le résultat final, c’est que madame a quitté le domicile conjugal, partant pour l’Italie avec le poëte, disent les uns ; se jetant dans un couvent, disent les autres. »
Les initiales désignaient, suffisamment, la femme pour les habitués du monde parisien. Chacun glosa. Une jeune fille française, en pareil cas, eût baissé les yeux et gardé une muette réserve. Minna éclata de rire, et dit très-haut, que la noblesse française ferait bien de moins médire des filles de banquiers, qu’elle recherchait d’ailleurs, car, certainement, elle ne connaissait pas de fille de finance capable de telles incongruités.
Le mot était cru.
— Mais si cependant elle est allée au couvent ? répliqua Château-Gaillard.
— Peuh ! l’Italie ou le couvent, le couvent ou l’Italie…
— Cependant…
— Épousez-vous donc une femme pour qu’elle vous fasse la fable des salons, à Paris et en Europe ?
— Non, certes !
Elle se leva délibérément, indiqua d’un signe à Jean qu’elle lui demandait son bras, et, marchant avec lui sous une des allées du parc :
— Je trouve d’abord qu’une femme doit garder son rang et sa situation sociale, dit-elle. Une femme qui s’en va, ici ou là, entraînée ou poussée par des passions, me fait l’effet d’une grisette.
— Vous avez raison.
— D’ailleurs, le mari est aussi sot que la femme, et mérite ce qui lui arrive.
— Ah !
— Qu’est-ce que c’est qu’un homme qui va, piteusement, faire le pied de grue dans une rue pour guetter sa femme ? On appelle cela un gentilhomme ! C’est un bourgeois ridicule !
— La jalousie…
— C’est le fait des petites gens ! Si le mari n’eût pas surveillé sa femme il n’aurait pas découvert l’intrigue, et pas fait de scène ;… sa femme n’eût été ni au couvent comme une repentie, ni en Italie comme une aventurière… La gazette n’aurait pas imprimé l’histoire, et… présentement nous en serions réduits à parler de la pluie et du beau temps. — Que vous semble de la toilette de M de R. que voici venant à nous ?
— Mais… fort jolie, répliqua Jean, distrait par la portée de la réponse de Minna… Non, je me trompe… trop voyante.
— C’est une grande affaire que la toilette !
— Oui ? et il y a des femmes qui s’imaginent qu’avec de l’argent, et en s’adressant à la bonne faiseuse, elles sont sûres de devenir des modèles d’élégance !
— Nous sommes loin du temps où Marie-Antoinette imposait la simplicité à la cour de France, et inaugurait, chez vous, la mode des robes de jaconas ! Cependant il y a encore des femmes qui sont plus élégantes avec de simples robes d’organdi, que d’autres avec des robes de dentelle !
— Par exemple la charmante jeune fille qui me fait en ce moment l’honneur de s’appuyer sur mon bras.
— Oh ! je ne dis pas cela pour m’attirer un compliment. J’essaie d’avoir du goût… et c’est bien difficile, allez ! quand on n’a encore fait qu’entrevoir Paris.
— Il vous a suffi d’y passer…
— C’est la proportion qui fait tout. Il faut avoir l’instinct de la proportion : c’est-à-dire, savoir ne rien porter qui soit, au-dessous, ou au-dessus, de sa fortune et de son rang…
— Oui !
— … Ni au-dessus, ou au-dessous, de sa figure et de sa taille.
— Ah ! cela c’est difficile ! pour y arriver il faut plus que de l’esprit, il faut un tact poussé jusqu’au génie.
— Par exemple : voilà une femme jeune, gentille, mince et ayant une fortune et un rang universellement connus : elle peut coiffer cette toque à plumes et oser ce jupon rouge à bandes de velours noir. — Mais supposez la même, grasse, rondelette et à la tête d’un mari bureaucrate et de dix pauvres mille livres de rentes ?…
— Vous avez un esprit de démon, un tact de reine, et je vous adore !
Cependant, le papa Dydecker écrivit à Paris ; non, par malheur, à ses correspondants en banque ; parce que, sachant d’avance que le baron de Château-Gaillard n’avait pas de fortune acquise, et ne se doutant pas qu’il eut jadis été dans les affaires, il s’inquiétait peu des renseignements financiers ; mais, à des hommes du monde politique, dont Jean faisait partie, à des membres de l’Assemblée législative, ses collègues.
J’ai dit comment l’affaire des mines d’Archiennes, si flétrissante, n’avait atteint Château-Gaillard que dans le milieu parisien où l’on sait le dessous des choses, puisque son nom ne figurait pas dans le dispositif du jugement. — J’ai dit aussi comment « le parti des honnêtes gens » lui était devenu tout acquis depuis la révolution… Les renseignements furent excellents.
Si excellents que, l’engouement de sa fille aidant, M. Dydecker passa légèrement sur l’article du blason.
Il était certain, d’ailleurs, que par la situation politique de son gendre, et par la haute considération qu’avaient pour lui les hommes titrés de l’Assemblée, sa fille appartiendrait au grand monde parisien ; qu’elle était en passe de devenir ministresse ou ambassadrice… Et que fallait-il de plus ?
Il fut convenu que le mariage se ferait à Vienne, un mois après le retour des eaux.
— Connaissez-vous, à Vienne, demanda un jour Château-Gaillard à sa fiancée, un Français qui fait faire, je crois, des ponts, des canaux, des chemins de fer ? Un nommé Le Sourd ?
— Certainement ! il est en relations d’affaires avec mon père… Et même il a une femme bien belle et bien élégante !
— Ah ?… — une femme ?…
— Oui… et à laquelle je dois peut-être une partie du peu de goût que je possède.
— Vous la connaissez ?
— Oh ! de vue seulement. Elle n’est pas de ma société ; mais on se rencontre journellement au Prado et… quand on a des dispositions, il n’y a qu’à regarder pour comprendre !
· · ·
« Mon bon ami, » écrivit Jean à Horace, dès qu’il put revenir à Paris pour y préparer son installation, et arranger toutes ses affaires, en vue d’un prochain mariage, « Mon bon ami, je me marie ; j’ai trouvé mon idéal, dans une ravissante Viennoise, élégante, intelligente, spirituelle. Au reste tu en jugeras, car en revenant de Vienne, où j’irai l’épouser dans quinze jours, je compte bien passer par Dresde et la présenter à Julie et à toi. J’espère que nos deux femmes se plairont et se lieront.
» La fortune de ma future est convenable, bien entendu.
» Je viens de louer un petit hôtel, cour donnant sur le faubourg Saint-Honoré, jardin sur l’avenue Gabriel. J’espère bien aussi avoir le plaisir de vous y recevoir quand vous viendrez à Paris.
» Le journal et la correspondance marchent toujours, à souhait. Baudrillet s’en occupe et gouverne très bien le tout.
» Quant à moi, j’ai paru quelques jours à la Chambre et demandé un nouveau congé. Rien de neuf dans la politique ; pourtant il se pourrait bien que les choses se gâtassent entre le Président et l’Assemblée. Le perroquet mélancolique a des velléités d’indépendance ; l’Assemblée, j’entends la majorité dont je fais partie, est peu disposée à le laisser gouverner à sa guise, et trouve, avec raison, qu’il ne doit pas se permettre de prendre ses ministres en dehors d’elle. Si on le laissait aller, en effet, nous verrions quelque jour Ratapoil lui-même aux affaires ; et, de bonne foi, nous n’avons pas nommé le prince Louis pour ça.
» Revenons aux choses sérieuses. Je t’avais parlé dans le temps, ce me semble, car peut-être bien l’intention sera-t-elle restée au bout de ma plume, du désir qu’avait cette pauvre madame Lehallier de trouver à l’étranger une situation d’institutrice ou de dame de compagnie. Dans les circonstances actuelles, tu comprends combien je serais désireux de lui être utile. Occupe-toi donc d’elle sérieusement, et écris-lui directement (rue Rousselet Saint-Germain). Je ne serai pas à Paris ; je ne tiens pas non plus à me donner un rôle vis-à-vis d’elle. Fais mettre une annonce dans l’Indépendance belge : indique les références chez toi ; enfin, fais tout pour le mieux. Je m’en rapporte à toi. »
D’autre part, il avait fait l’effort d’aller rue Rousselet, où, depuis le rétablissement de ses affaires, il n’avait pas mis les pieds, et il y avait trouvé Charlotte devant une corbeille de laines, faisant de la tapisserie. Il oubliait, souvent, de lui envoyer la petite somme mensuelle qui devait pourvoir aux principaux besoins de la vie. Charlotte ne demandait rien et travaillait.
Sa visite fut un grand événement. Je ne dirai pas une fête, car depuis longtemps l’abandon, la souffrance et le remords avaient tué l’amour dans le cœur de Charlotte.
« Pourquoi vient-il ? » se demanda la pauvre créature, qui savait bien que Jean ne pouvait venir sans un but d’intérêt personnel.
Pourtant il parla de choses et d’autres, comme s’il lui faisait une visite d’ami. En prenant congé seulement, il l’avertit que la maisonnette de la rue Rousselet était vendue, et devrait être, prochainement, livrée à ses acquéreurs.
— Ah ! dit-elle, émue, cette maison où… — alors je dois la quitter ?
— Si je me mariais, ajouta-t-il sur le seuil de la porte, vous comprenez combien la possession, dans un quartier éloigné, de cette maisonnette habitée par une femme, pourrait me mettre dans une situation délicate…
Il disparut, cette flèche de Parthe lancée. Et la pauvre Charlotte retomba brisée sur son fauteuil, oubliant sa tapisserie cette fois, pendant que deux grosses larmes roulaient dans ses yeux.
— Ah ! je croyais que je ne pouvais plus souffrir ! se dit-elle ; je m’étais trompée !
Et des sanglots s’échappèrent de sa poitrine, frappant les échos mornes de la maison vendue.
Avant de partir pour Vienne, Château-Gaillard fit une autre visite. Il alla voir la Saint-Didier, chez laquelle, d’ailleurs, il n’avait pas cessé d’aller de temps en temps finir ses soirées.
— Je me marie, lui dit-il, délibérément. Et tu es la première à savoir la nouvelle.
— Mon compliment, seigneur ! Et il va sans dire que tu épouses gros ?
— Assez. Aussi t’apporté-je un petit cadeau… Tu as été gentille, autrefois, et je te dois bien quelque chose ! Il s’agit d’une gentille maisonnette, au diable Vauvert, c’est vrai ; mais cela peut être arrangé ; il y a un jardinet. Enfin, ma petite, c’est, en bon bien au soleil, tout ce que j’ai vaillant. Or le plus bel homme du monde… c’est comme la plus jolie fille, tu sais.
— Merci toujours, mon petit Jean.
— C’est un abri, une retraite, une cachette, quoi ? ce que tu voudras, selon les cas. Il est bien évident que tu n’habiteras pas cela… Il te faut, au contraire, garder un appartement au premier, dans le centre de Paris. Pour mon compte j’y tiens fort, car je compte toujours bien rester au nombre de tes amis.
— Certainement. Et les affaires ? le journal ?
— Tout va bien.
— Dis donc, dans le feuilleton de théâtre, tu ne pourrais pas me faire recommander…
— Une bonne amie ?…
— Non. Un jeune homme qui débute mardi aux Délassements-Comiques.
— Ah ! très-bien. Si, vraiment ! donne son nom, pour que je le recommande chaudement à Baudrillet, qui le recommandera au feuilletoniste de théâtre… Adieu, mignonne… — Ah !… attends quelques jours avant d’aller visiter, ta maison. — Autre chose : les chemins de fer américains font prime et monteront encore ; achète et revends dans quinzaine.