‹ Château-GaillardChapitre 29 sur 45 · 2 · 4

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Sarah Bertin avait, à Vienne, une luxueuse installation, qui lui était commune avec Le Sourd. Naturellement, on disait, en parlant d’elle : « madame Le Sourd. » — L’entrepreneur n’avait jamais protesté. Pour Sarah, elle s’était trouvée trop heureuse de sa situation apparente, pour ne pas s’attacher au nom qu’on lui avait spontanément donné.

Jusques alors l’idée du mariage n’était pas entrée dans l’esprit de la courtisane. Jamais elle n’avait pensé qu’elle pourrait un jour être du vrai monde, avoir un mari, tenir le même rang que telle ou telle femme, riche et fière. Si elle avait dans le temps quitté un prince russe pour le gros entrepreneur Le Sourd, c’était simplement qu’elle sentait, en ce dernier, un amant plus solide. En effet, pour le grand seigneur elle n’était qu’un jouet temporaire ; ce qu’elle avait à attendre, de sa munificence amoureuse, était coté sur le marché de la galanterie européenne. C’était, en un mot, un amant dont une femme galante pouvait être orgueilleuse ; mais ce n’était pas l’amant qui fait, à jamais, à la femme qu’il protége, une situation indépendante. En Le Sourd, au contraire, elle avait reconnu le parvenu qui a soif des vanités sociales, autant que des jouissances de la vie ; qui serait magnifique, non seulement parce qu’il désirait, en elle, la femme de luxe, mais parce qu’il avait la gloriole de l’enlever à un prince.

Avoir, de lui, un hôtel et des chevaux, tel avait été son premier rêve. L’hôtel avait été acheté avant le départ pour l’Autriche ; les chevaux, traînant une calèche à huit ressorts, devaient être donnés au retour. Les bases du contrat n’allaient pas au-delà.

Mais quand, à Vienne, elle s’entendit appeler « madame Le Sourd » tout un nouvel horizon s’ouvrit à ses espérances. Il s’agit alors, pour elle, de conquérir, à tout jamais, l’entrepreneur. Flatter sa vanité et satisfaire à ses plaisirs n’était plus assez. Il fallait devenir, pour lui, la compagne utile et la femme unique : celle avec qui il pouvait penser tout haut ; et celle qui, seule, serait la dispensatrice des félicités intimes.

Intelligente, rusée, corrompue, elle en vint naturellement à bout. Bientôt elle sut la langue des affaires ; bientôt elle eut enveloppé son amant d’une atmosphère dont il ne devait plus pouvoir sortir.

Mais si le millionnaire était, sans l’avoir senti, devenu la proie de Sarah, encore ne pouvait-on espérer de l’amener au mariage sans bien des efforts, sans l’aide des événements ou la connivence de quelque allié puissant.

Sarah cherchait… et, à Vienne, ne trouvait pas. À Vienne elle vivait fort isolée, fort en dehors de tout. D’abord, elle n’avait pas su la langue ; et puis, si Le Sourd l’avait laissée porter son nom, il s’était bien gardé de la présenter nulle part. Elle avait étudié, pour passer le temps, et aussi pour se faire une éducation en rapport avec ses ambitions ; d’abord l’allemand, ensuite l’italien, le français qu’elle écrivait jadis incorrectement, l’histoire, la géographie, la musique. Elle avait lu. Que si, en dehors de ses études, elle cherchait des distractions, la facilité des mœurs viennoises ne lui marchandait pas les occasions ; et Le Sourd lui laissait la plus grande liberté.

Pourtant elle avait des heures de solitude, soit à la promenade dans sa voiture opulente, soit chez elle, dans des salons dorés, où Le Sourd n’amenait que quelques hommes d’affaires.

Elle se mettait au piano ; elle prenait un roman ; elle essayait une toilette nouvelle et se promenait devant les glaces. Et puis, après ?

Sarah avait alors trente-cinq ou trente-six ans, Elle était aussi belle que jamais. Sa taille ne s’était point alourdie. L’art de la toilette, se perfectionnant par l’usage, sertissait mieux le caractère de sa physionomie. Elle avait un grand goût. Sa beauté fulgurante, son train, ses parures, éclairaient pour ainsi dire son passage. Aussi, la connaissait-on bien à Vienne, comme l’avait dit à Château-Gaillard, Minna Dydecker.

Que fallait-il pour qu’elle eût un entourage de femmes et un salon ? Bien peu de chose peut-être, l’irrégularité de sa situation actuelle et les chevrons de son passé étant inconnus dans cette nouvelle patrie.

Que devint-elle un soir, quand Le Sourd lui ayant annoncé quelques convives, elle vit apparaître, parmi ceux-ci, Château-Gaillard ?

Château-Gaillard, avant le départ de Paris, avait eu soin de se renseigner sur les intérêts qu’y avait laissés l’entrepreneur, et de découvrir, parmi les travaux publics projetés, ceux qui pouvaient tenter son ambition.

C’était à lui qu’il voulait aller ; et non comme un indifférent ou un solliciteur, mais comme un homme : utile, un associé possible, une puissance sociale, en un mot, qu’il fallait ménager. C’était par lui qu’il voulait être amené à Sarah Bertin. À Sarah la rebelle, la décevante, l’invincible… — qu’il lui fallait désormais tenir pantelante dans ses serres et sous son regard.

Dès longtemps, il s’était promis de ne reparaître devant elle qu’en maître. Puisqu’il n’avait pu triompher de la passion, au moins fallait-il qu’il triomphât de la femme ; et il comprenait trop la nature de Sarah pour ne pas savoir qu’après sa fugue, à l’heure du rendez-vous, il devait s’en faire craindre, s’il ne voulait en être à jamais méprisé.

Les quelques paroles tombées des lèvres de Minna Dydecker, au hasard de la conversation, lui avaient appris que la fortune lui offrait l’occasion belle.

En effet, comme il la tenait maintenant, la terrible Sarah ! Et même, il la sentait si bien devenue sa proie, qu’il parvenait à n’être point pressé de l’étreindre. C’est ainsi qu’avant de se faire introduire auprès d’elle, par Le Sourd, il avait eu la patience de voir ce dernier trois ou quatre fois ; c’est ainsi qu’il en vint à se faire, pour comparaître devant elle, un visage à la fois aimable et froid ; un masque, dont l’expression indéchiffrable pouvait exprimer la haine dissimulée, l’indifférence méprisante, ou la passion discrète.

Elle portait ce soir-là, une robe de velours très longue, d’un rouge intense, comme ces rouges d’Orient qui n’éclatent pas à l’œil, qui ne sont jamais criards, mais qui semblent avoir une profondeur infinie et rehaussent l’éclat des peaux mates. Avec cela, une parure de rubis ; dans les cheveux, un simple nœud assorti. La robe était basse, et laissait voir des épaules et des bras de marbre dont les reflets du velours rasaient les contours. Naturellement pâle ; Sarah pâlit encore à l’aspect de Jean ; mais aux lumières cette pâleur rendait son étrange beauté plus éclatante et plus fascinatrice.

— M. le baron de Château-Gaillard, un de mes amis, lui dit Le Sourd, en lui amenant son nouveau convive. — Mais vous l’aurez peut-être vu dans le monde, à Paris, car, s’il m’en souvient bien, il était l’ami…

— Oui ! d’une de nos amies, interrompit vivement Sarah, qui ne se souciait pas d’entendre nommer, en ce moment, devant les autres convives, la danseuse Fanny, dont la réputation était européenne.

Car si, à Paris, Fanny n’acceptait pas volontiers, dans son salon, la présence de Sarah Bertin, à Vienne, Sarah Bertin n’acceptait pas la situation d’amie de Fanny.

— Alors la connaissance est faite ? Tant mieux ! — Demandez le dîner, ma chère, car ces messieurs et moi, en courant la ville, avons gagné un appétit d’enfer, reprit l’entrepreneur.

Sarah disparut comme pour donner des ordres ; contente de trouver un prétexte pour s’isoler un instant, car la vue de Jean l’avait stupéfiée.

Que venait-il faire ? Se venger ? ou bien la sommer d’une promesse de rendez-vous, qui avait plusieurs années de date ?

Elle secouait la tête : « Non ! non…, il serait venu plus tôt… sans doute sa passion est passée, bien passée… Et alors…

La courtisane pensa que peut-être Château-Gaillard avait besoin de Le Sourd, et voulait profiter, pour exploiter le millionnaire, de la situation que les circonstances lui faisaient vis-à-vis d’elle.

Que ne pouvait-il pas en effet ? un mot de lui, et tout le monde, à Vienne, savait ce qu’était « madame Le Sourd. »

Une préoccupation profonde, la plus tyrannique peut-être qui se fût jamais emparée d’elle, envahit Sarah. Elle rentra au salon, puis se mit à table, dominée par les questions qui l’agitaient. On ne vit rien, pourtant, qu’une maîtresse de maison parfaite, partageant également son attention entre tous les convives. Mais quand elle ne se sentait pas observée, ses yeux laissaient échapper des regards qui trahissaient son anxiété.

Prise à l’improviste par cette présence inattendue, par l’espèce d’intimité qu’elle voyait régner entre Le Sourd et son adversaire, l’habile Sarah Bertin était toute désemparée ; et, malgré ses efforts pour remplir son rôle avec désinvolture, elle ne parvint pas à dissimuler ses angoisses à Château-Gaillard. Il prit alors soin de la troubler davantage, par des mots jetés, çà et là, dans la conversation.

Elle apprit ainsi, successivement, que son adversaire était à Paris dans une situation forte et brillante et qu’il venait à Vienne pour se marier. Le nom de la fiancée, même, ne tarda pas à être prononcé et, en tombant dans la conversation, augmenta la préoccupation de Sarah.

C’était un des beaux partis de Vienne, et on savait les prétentions de mademoiselle Dydecker. Sarah ne douta plus que Château-Gaillard ne fût, tant par sa liaison avec Le Sourd, que par les relations que son mariage lui apportait dans la société viennoise, l’arbitre de sa destinée.

L’aimait-il encore ? Toute la question était là. S’il l’aimait, c’est-à-dire s’il la désirait, elle n’avait rien à craindre ; un peu d’adresse, et elle contiendrait ou dominerait cet homme redoutable, qui pouvait, même, devenir, pour elle, un allié. Mais si le futur de Minna Dydecker était épris de sa fiancée ? s’il ne gardait plus que le souvenir du mécompte infligé, par une fille, à un vertige de passion ?…

Et d’autre part, Château-Gaillard avait-il besoin de Le Sourd, ou bien était-ce Le Sourd qui avait besoin de l’influence de Château-Gaillard à Paris ?

Dix fois, vingt fois ces alternatives se représentèrent à l’esprit de Sarah Bertin pendant le dîner. Et comme elle n’osait trop regarder Château-Gaillard, ses yeux fouillaient le visage de Le Sourd.

Ce dernier était fort gracieux pour son nouveau convive ; et Sarah comprit qu’elle le reverrait au logis.

Alors, à son tour, elle s’efforça d’être aimable. Mais comment aimable ? comme une maîtresse de maison avenante, ou, comme une hétaïre qui se souvient et qui attend ?…

Le visage de Jean était si singulièrement impassible sous d’affables sourires, qu’elle ne savait quoi risquer.

Sarah, la terrible Sarah, était timide… et Jean, qui lisait en elle, savourait l’indicible volupté de la sentir pantelante sous cette pensée : « M’aime-t-il encore ? »

Après dîner, quand on fut rentré au salon, pour y prendre le café, elle s’approcha de lui, tenant la tasse, et, de son bras blanc, effleura la main de cet homme que, jadis, sa seule présence faisait pâlir… Et il crut entendre un battement de cœur… Et il crut deviner qu’elle attendait, avec angoisse, de savoir si ce contact rapide amènerait un frémissement !

Il la regarda d’un regard clair et interrogateur. Elle baissa les yeux.

Plus tard elle revint près de lui, ne le regardant pas, mais essayant de ses ondulations les plus félines, l’enveloppant pour ainsi dire d’un magnétisme voluptueux.

Dieux ! quelle joie de tigre et quelle fébrile surexcitation montaient au cerveau de Jean, tandis qu’à l’extérieur il restait calme, galant, de cette galanterie banale qu’il se pouvait permettre même devant Le Sourd, soit qu’il se posât en ancien amant de la courtisane, soit qu’il feignit de prendre Sarah Bertin pour la vraie femme d’un de ses amis.

L’ivresse était si capiteuse, l’orgie secrète de son cerveau effleurait de si près le vertige, qu’il eut peur, plus d’une fois, de se trahir, tandis que Sarah, de vingt façons discrètes, semblait lui dire : « Veux-tu ? »

Sur les onze heures, deux ou trois invités disparurent. — Le cercle se trouva réduit, la conversation devint générale. On avait, jusqu’alors, parlé d’affaires par petits groupes de deux ou trois convives ; on parla de choses et d’autres : de l’opéra en vogue, des chanteurs, des plaisirs de Vienne ; des récentes anecdotes, puis des grandes fortunes et des beaux équipages…

Sarah fit ressortir le luxe de Le Sourd, l’étala pour ainsi dire, sans mauvais goût cependant ; elle savait ainsi faire plaisir à l’entrepreneur ; et en même temps, pour Jean cela voulait dire :

— Je suis riche, vous le voyez ; j’ai un des plus beaux hôtels d’une grande capitale ; ma loge à l’Opéra, des chevaux de prix, comme j’ai des diamants, des rubis et des perles ; ce n’est donc pas l’intérêt qui me pousse vers vous… et même, pour vous, je risque tout cela !

— Vous devez ici donner de belles fêtes, dit Jean, sans avoir l’air de prendre garde aux secondes intentions de Sarah. Quelle enfilade de salons superbes !

— N’est-ce pas ? répondit Le Sourd, tout joyeux. Voyez, nous sommes ici dans un salon blanc et or. Quand il est illuminé… — remarquez que les cristaux sont magnifiques, c’est resplendissant.

— Oui ; et le salon suivant ne me semble pas moins beau.

— Il est vert. À la lumière il est moins éclatant, mais voyez les tons émeraude du velours des tentures ? Et puis voyez cette guirlande d’appliques en verres de Bohême représentant des bouquets de fleurs multicolores ?

— Comme goût, c’est délicieux ; et cette spirituelle décoration qui forme comme des girandoles de fleurs s’irradiant sur un tapis de gazon anglais doit être unique.

— C’est madame qui l’a fait exécuter, reprit Le Sourd avec orgueil. Le salon suivant est rouge, comme vous voyez. Il est sombre aux lumières, mais décoré de plantes des tropiques, bordé de divans d’Orient, et éclairé par ces nègres aux panaches éclatants qui sont des torchères vénitiennes…

— Les toilettes des femmes y doivent admirablement ressortir ! s’écria Jean. Et je suis sûr que les belles Viennoises se disputent les invitations à vos bals ? N’est-ce pas, madame ?

Sarah fléchit sous ce coup droit, qui la frappait en plein cœur. Ah ! que n’eût-elle pas donné pour recevoir là, dans ce luxe qui était le sien, des femmes, des femmes du monde !

Jean avait bien choisi la place pour enfoncer le fer aigu.

Sarah balbutia, tandis que ses paupières s’ abaissaient sur ses yeux et qu’elle tâchait de se ressaisir, devant cette conclusion qui répondait enfin à ses incertitude : « Il vient en ennemi. »

Pour l’entrepreneur, il était absorbé dans ses jouissances de vanité. Ne s’étant point attendu d’ailleurs à recevoir la société viennoise, il n’était point blessé par les mots qui lui rappelaient qu’il ne la recevait pas ; mais, vaguement, cette pensée lui vint, qu’en effet, dans de pareils salons, il faudrait donner un beau bal.

— Voici le boudoir de madame, reprit-il, en ouvrant une porte qui donnait sur un délicieux retiro pompadour, tendu en satin bleu de ciel, parsemé de bouquets de roses.

— Quoi ! et pas de salon cerise ? Le cerise, va délicieusement à madame, dit-il, en se tournant vers Sarah, qui eut un rapide frisson en recevant ce second coup.

— C’est vrai, pourquoi n’avez-vous pas de salon cerise, Sarah ? demanda le millionnaire. Il vous faut un salon cerise : tenez ! avec des applications de guipure de Venise…

— Oui, dit-elle machinalement.

— Mais, reprit Château-Gaillard, ce qu’il faudrait surtout… ce que je voudrais, du moins, moi, ce me semble, si j’étais à la place de madame, ce serait cet hôtel et ces salons à Paris. Il n’y a que Paris après tout ! Et, si gaie que soit la vie viennoise, j’aimerais mieux, pour mon compte, un cinquième étage capitonné, rue de Rivoli, que le plus bel hôtel à trois cents lieues de là.

— Il faut avoir hôtel à Vienne et hôtel à Paris, répondit l’entrepreneur en se rengorgeant. Et si l’affaire dont nous nous occupons réussit, j’aurai, dans un an, l’équivalent de ceci au faubourg Saint-Honoré.

— Nous serions voisins : je vais habiter l’avenue Gabriel.

— Ah ! se dit Sarah, ils ont quelque grosse affaire ensemble… Ainsi Château-Gaillard peut non-seulement me perdre, mais encore me ruiner !… Il peut faire naître dans le cerveau de Le Sourd, cette idée que dans de pareils logis il faut une femme du monde, pour en recevoir d’autres !… Qui sait ? il a un parti, peut-être, à lui proposer ? Quand deux hommes sont associés, il faut que leurs femmes se voient, et soient comme les doublures de l’association.

Au moment où Château-Gaillard allait prendre congé, Sarah trouva moyen de l’attirer dans un encoignure, et là, courtisane plus que jamais elle ne l’avait été, de murmurer à son oreille :

— Non, je n’ai pas ici de salon cerise, mais à une demi-heure de Vienne, sur la route de Schoenbrun, j’ai une maison de campagne délicieuse… ignorée… une ile enchantée…

— Et vous y allez ?…

— Quand je veux.

— Et vous voudrez ?…

— Quand tu voudras !

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