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Elle se souvenait, la courtisane, de l’empire étrange qu’elle avait eu sur ce Jean de Château-Gaillard, qui passait, dans le monde de la galanterie, pour savoir soumettre et assouplir les plus rebelles : pour avoir trouvé souvent des affolées, jamais d’indomptables ; et, en voyant de quelles armures sociales le paladin revenait couvert, en reconnaissant, en lui, un des maîtres de son époque, elle éprouvait un impérieux besoin de ressaisir cet empire, de posséder cet homme et d’en faire son serviteur. Mais comment le reprendre, alors qu’il avait eu, depuis plusieurs années, tant d’occasions de connaître de nouvelles ivresses ? Alors qu’il allait épouser la jeune fille la plus séduisante de Vienne ?
Toutes les habiletés de son esprit rompu à l’intrigue, toutes les recherches de sa science de courtisane, elle se résolut de les employer pour faire à Jean une fête de royale volupté. De même qu’il avait jadis si longtemps gardé un souvenir brûlant de l’unique matinée de plaisir qu’elle lui eût donnée, de même il fallait qu’à plus de quinze ans de distance, elle lui jetât sur les épaules une tunique de Nessus que nulle rivale désormais ne pourrait plus ôter.
Et puis, il y avait encore, au fond de ses résolutions, l’infernale coquetterie de la femme de plaisir. Eh ! quoi ! faudrait-il donc qu’après tant de désirs, entés sur le souvenir, qu’après cette lutte entre deux champions dignes de se combattre, Jean pût sortir d’un rendez-vous avec elle, en se répétant le terrible mot de Lovelace vainqueur de Clarisse ?
Ah ! si elle avait su quels puissants alliés ses projets rencontraient dans les dispositions de Jean !
Mais elle le comprit et le devina, seulement, dans les transports qu’elle faisait naître.
Aussi, tandis qu’en quittant Sarah pour retourner à Vienne, Jean disait : « Il me la faut, à moi, toujours… » la courtisane d’autre part pensait : « Je le tiens !… désormais chaque rendez-vous sera le prix d’un service rendu ; chacun de ses plaisirs me sera un échelon ! »
Trois jours après, Château-Gaillard rendait à « madame Le Sourd » une visite officielle, entre trois heures et six.
Elle était seule.
— Sarah, lui dit-il, en promenant, autour de lui, un regard circulaire, qui embrassait, en même temps que les objets matériels, tout un ensemble de situation, — il faut « régulariser, » comme on dit à Paris. Traduction : il faut être sérieusement « madame Le Sourd. »
— Oui, dit-elle.
— Le Sourd doit vous aimer assez pour faire tout ce que vous voudrez ?
— Le Sourd ne m’empêchera jamais de me faire appeler, par mes gens, « madame Le Sourd ; » de faire graver mes cartes à son nom. Il me laisse libre de mes allures, comme de mes dépenses ; ne me demande pas, quand je m’absente, où je vais ; quand je reste au logis, qui je reçois. Mais, pour le conduire à la mairie et à l’église, ce n’est pas si facile que vous croyez.
— Pourquoi ?… des scrupules ?
— Euh ! peut-être. Et puis, il faut faire des démarches personnelles, que jamais il ne fera, sans une pression quelconque.
— Mais, cette pression-là, vous pouvez l’exercer.
— J’aurais besoin d’être aidée par les circonstances et par un ami.
— Ah !
Il y eut un silence. Sarah reprit :
— Par exemple, si je me trouvais introduite dans la société viennoise…
— Eh bien ?
— Ce serait un pas dans la voie. Le Sourd ne m’y introduirait jamais, quant à lui ; mais si, d’ailleurs, j’entrais dans le monde, il laisserait faire.
— J’entends.
— Et, à un moment donné, il serait dominé par la situation.
— Et, obligé de « régulariser. »
— Précisément.
— Mais… n’êtes-vous pas d’avis que… c’est à Paris, surtout, qu’il faut être « madame Le Sourd. »
— Sans doute.
— Paris est l’unique capitale faite pour des gens comme nous… Moi, c’est à Paris que je vous vois maîtresse d’un hôtel comme celui-ci, régnant par votre beauté et votre intelligence sur un monde qui ne demande guère aux millionnaires ni des titres de noblesse, ni même des certificats de bonne vie et mœurs,… formant, autour de vous, un cercle d’hommes et de femmes inattaquables, quant aux apparences, et sans préjugés, quant au fond…
— Et gardant mon boudoir toujours ouvert pour Jean de Château-Gaillard ?
— Vous avez de l’esprit comme un démon… Les anges sont bêtes, vous savez ?
Tout en causant, Sarah jouait avec un éventail, et Jean, irrésistiblement, regardait fuir son bras blanc dans sa manche de velours. Quelle ligne onduleuse et attrayante que celle de ce bras en mouvement ! et au bout de ce bras, quelle main !
Cette main était blanche, molle, souple, élégante et agile ; au bout des doigts, en fuseaux, brillaient des ongles roses aux chatoyants reflets.
— Quand ramenez-vous Le Sourd à Paris ? demanda Jean, d’une voix où la courtisane perçut la vibration du désir.
— Dès qu’il aura « régularisé. »
— J’ai, reprit Jean, un ami ministre à Dresde. Vous savez que nos chanceliers à l’étranger, sont à la fois, pour leurs nationaux, notaires et maires… Au besoin, avec une bonne recommandation… il serait possible de se marier au Consulat de Dresde, pour éviter la « régularisation » tardive à Vienne, et pour échapper, à Paris, à la langue et à la plume des nouvellistes… — Mais j’y pense ! Vous le connaissez bien, notre ministre à Dresde : c’est Valdeuil.
— Ah ! votre ami Valdeuil, qui a quitté Fanny pour épouser mademoiselle Hérouard ?
— C’est moi qui ai fait son mariage.
— Alors il vous doit bien quelque chose, et je compte sur vous, auprès de lui, au moment opportun.
— Hâtez-le, Sarah, ce moment-là.
Il prit le bout de ces doigts roses qui le fascinaient, et il lui sembla que de chacun d’eux partait une étincelle électrique.
— Aidez-moi, dit Sarah ; vous pouvez beaucoup sur l’esprit de Le Sourd ; et puis…
En ce moment un coup de cloche annonça une nouvelle visite.
Jean se leva, porta la main de Sarah à ses lèvres qui brûlaient, et murmura :
— Quand… irez-vous encore à votre maison de campagne ?
Et Sarah, qui s’était levée aussi, se pencha vers Jean, l’effleura de ses cheveux et de son souffle, et répondit, lentement, tandis qu’on montait :
— Quand donc votre mariage ?
— Eh !… je ne sais… dans huit jours, peut-être ; mais…
— Eh bien !… dans une quinzaine, après vos visites de noces.
Dans la lutte de ces deux amours, faits de haine, l’avantage était revenu à la courtisane.
Et quinze jours après, en effet, Jean de Château-Gaillard avait payé un second rendez-vous, d’une visite de sa jeune femme à « madame le Sourd. »
Le mariage fut l’occasion de quelques fêtes, dans le monde de la finance, à Vienne. « Madame Le Sourd, » femme d’un ami du baron de Château-Gaillard, et qu’on avait rencontrée chez la jeune baronne, se trouva naturellement invitée.
Le Sourd ne parut pas dans les salons avec sa femme. Mais on ne l’avait jamais vu qu’aux cercles et dans les réunions exclusivement masculines.
Désormais sans l’avoir voulu, sans l’avoir su, peut-être, il était engagé. Et Château-Gaillard aussi était engagé : il fallait que l’un épousât Sarah Bertin, et que l’autre la lui fit épouser.