‹ Château-GaillardChapitre 31 sur 45 · 2 · 6

2 · 6

— Ma femme ?… ma femme est dévote ! répondit Valdeuil à Château-Gaillard, quand celui-ci qui, selon sa promesse, en retournant à Paris avec Minna Dydecker, s’était arrêté à Dresde, lui demanda ce qu’il faisait de Julie Hérouard.

En effet, Julie Hérouard, marquise de Valdeuil, était dévote, s’il faut entendre par cette expression la femme blessée et résignée, la femme qui, trompée dans ses aspirations vers le bonheur, cherche, plus haut que ce monde, son point d’appui.

Ce n’était point une dévote austère ; car elle avait trois enfants charmants qu’elle élevait avec amour ; mais elle donnait à Dieu ce coin du cœur de la femme, auquel la maternité ne suffit pas.

Mariée précipitamment à un homme qu’elle connaissait à peine, en un moment où, sans qu’elle pût deviner d’où venait l’orage, sa vie d’enfant heureuse avait été soudain bouleversée ; jetée brusquement par un père, jadis le plus tendre des pères, à une destinée imprévue, à laquelle sa mère n’avait pu que l’abandonner en pleurant, elle était entrée dans le mariage sous de douloureux auspices.

Le mariage d’ailleurs, on le sait, ne lui apparaissait depuis longtemps déjà, que comme un avenir de mélancolie. Pourtant Valdeuil ne lui déplaisait pas, et peut-être l’eût-elle préféré à un autre, si elle avait eu le temps de choisir. Mais il l’étonnait, et même elle ne quitta pas sa mère, pour le suivre, sans un secret effroi.

Quand madame Hérouard mourante lui recommanda, à travers de terribles réticences, de séparer, à tout prix, son mari de Château-Gaillard que jadis on lui avait permis d’aimer comme un frère, elle pressentit quelque redoutable mystère, et son cœur en reçut une nouvelle armure de défiance. Il ne s’était pas encore ouvert pour son mari. Instinctivement elle sentit qu’il ne s’ouvrirait jamais.

Valdeuil, d’ailleurs, ne fit aucun effort pour pénétrer dans ce cœur fermé. Il était, pour sa femme, un ami convenable ; rien de plus, rien de moins. Il vivait beaucoup hors du logis, et Julie n’en souffrait pas. Mais l’âme de la jeune femme eut besoin de se prendre à quelque chose.

Moment de crise celui-là ; et moment qui se présente, à une heure donnée, dans presque toutes les existences de femme… Oui, la femme, être flexible, — on l’a souvent comparée à la vigne s’attachant à l’ormeau, et pourquoi craindre cette comparaison, si elle est exacte ? — La femme, parvenue à une certaine altitude de sa vie, cherche son point d’appui : le tronc résistant autour duquel les aspirations de son être peuvent s’enrouler.

Aux unes, il faut l’amour… et malheur si elles entrent dans la carrière ! aux autres, la vanité fiévreuse, insatiable. Il y en a qui deviennent ambitieuses ; il y en a qui, éprises d’un art ou d’une étude, travaillent et s’acharnent à un but. Mais, pour les âmes tendres, pures et blessées qu’y a-t-il autre chose que le « par de là ? »

Dévote donc ! — Non ! c’est pieuse qu’il faut dire. Tel était le mot de la vie de Julie Hérouard, devenue madame de Valdeuil. Elle ne cabalait point pour l’église, elle ne faisait point de la foi une fronde politique, mais, quand elle avait consacré plusieurs heures à ses enfants, institutrice pour les uns, nourrice encore pour le dernier, elle aimait à chanter au piano un hymne religieux, ou à rêver au crépuscule dans les chapelles, ou à lire une page dans l’Imitation.

Le matin, elle se levait de bonne heure, et jamais ne manquait la première messe. Elle avait aussi ses pauvres, qu’elle visitait et consolait. Pas de bruit d’ailleurs, autour de ses bonnes œuvres ; nulle affectation dans sa mise, qui était celle d’une femme, prenant du monde ce qu’elle en devait prendre, étant donnée la position de son mari.

Elle avait, pour la Vierge, un culte doux et profond, qu’elle enfermait dans l’intimité de sa vie avec une sorte de pudeur. Que si parfois, malgré cela, on surprenait quelques menues pratiques, qui rappelaient davantage la dévotion italienne que la piété française, elle avouait, en baissant les yeux.

— Que voulez-vous, disait-elle, si Marie n’existait pas, il faudrait l’inventer… C’est une amie pour les femmes qui n’ont ni mère ni sœur.

Quand Julie apprit, par son mari, le mariage de Château-Gaillard, elle éprouva comme une satisfaction amère. Souvent, bien souvent, en se ressouvenant des années de la première jeunesse, elle avait laissé échapper des soupirs de vague regret. — Non pas que son premier rêve d’amour eut laissé dans son cœur autre chose qu’une trace fugitive, non pas qu’il en subsistât plus qu’une ombre à demi effacée ; — mais, pour sa délicate conscience, c’était trop encore. Le Jean qui habitait ce passé, pur et doux, n’était certes pas le Château-Gaillard d’aujourd’hui que sa mère avait maudit ; et cependant, en apprenant le mariage du second, il lui sembla qu’une dernière pelletée de terre fermait la tombe où elle avait enseveli le premier.

Quand, à cette nouvelle, succéda celle de la prochaine visite du baron de Château-Gaillard et de sa jeune femme, un grand trouble s’empara de madame de Valdeuil. Elle voyait, avec déplaisir, le recommencement d’une liaison entre son mari et Jean ; elle se sentait embarrassée de recevoir ce couple auquel il ne fallait faire, ni fête, parce que c’eût été travailler elle-même au rapprochement, ni froid accueil, parce que c’eut été, peut-être, autoriser Jean à la croire jalouse.

Elle se prépara néanmoins à les recevoir, mais non sans inquiétude, sur le résultat de ses efforts. Le caractère primesautier de Minna, heureusement, simplifia les choses en rompant la glace d’emblée, et en plaçant la situation sur un terrain si mondain, que Julie se trouva sauvée de tous les embarras de l’intimité.

D’abord, quand la baronne de Château-Gaillard apparut, ce fut une nouvelle dans la ville ; les journaux annoncèrent sa présence, et peu s’en fallut qu’on ne signalât ses faits et gestes, comme les évolutions d’une comète. Jamais gravure de mode, plus réussie, n’avait attiré les lorgnettes des hommes et les critiques des femmes. Mademoiselle Minna Dydecker avait déjà une notoriété dans le monde des eaux ; on comprenait, à première vue, qu’elle allait en avoir une, à Paris, et serait une des merveilleuses de l’enceinte du pesage.

Valdeuil lui donna une fête, et ce fut un signal dans la ville. Tous les hôtels de la diplomatie s’illuminèrent en son honneur, et, dans chacun, elle parut avec une toilette imprévue. Sa mise, ses façons, ses mots, servirent de textes à mille commentaires.

Jamais Julie n’avait été emportée dans un tel tourbillon.

Pauvre Julie !…

Elle ne se scandalisait pas, mais elle était comme épouvantée. Ce Château-Gaillard toujours beau, élégant, dominateur, mais dont le tranquille sourire et le caressant regard lui semblaient cacher des abîmes : cette brillante Minna à l’audacieuse désinvolture, à l’insatiable coquetterie, la jetaient dans des inquiétudes étranges. Julie, chez sa mère, avait vu le monde parisien, et même le grand monde ; depuis des années déjà nombreuses, elle voyait, à Dresde, la haute société européenne. Ce n’était donc pas une pensionnaire qui s’ébahissait. Mais, avec ces deux êtres, Jean et Minna, elle voyait apparaître toute une société nouvelle qui n’avait point d’analogue dans le passé français, dont le dix-huitième siècle même ne pouvait donner l’idée.

Ainsi, parfois, elle surprenait, dans les conversations de Jean avec Horace, de ces mots qui la faisaient frissonner par la corruption profonde qu’ils révélaient, par la complète absence de sens moral qu’ils annonçaient, par le féroce égoïsme qu’ils trahissaient, par je ne sais quel mépris souverain du juste et de l’injuste, du droit d’autrui, de la vérité indiscutable qu’ils affichaient ; et, pourtant, elle voyait Jean paraître assidûment le dimanche à la grand’messe, s’y comporter irréprochablement. Elle l’entendait, chaque fois que l’occasion s’en présentait, déplorer les malheurs du pape, soutenir les prétentions de l’église, se targuer d’appartenir « au parti des honnêtes gens. »

Ainsi elle trouvait en Minna, — israélite par le hasard de sa naissance, mais profondément ignorante et dédaigneuse des choses de sa religion, et indifférente en même temps au christianisme, — le type singulier d’une femme sans foi quelconque, comme sans incrédulité raisonnée ; point philosophe non plus ; pas davantage passionnée ; mais uniquement frivole de goûts et indépendante de caractère ; d’une femme, également résolue à prendre sa part de la vie, et à ne pas aller au delà de certaines convenances sociales, dans une société facile. Allant à la messe d’ailleurs à l’occasion, et non moins bien disposée en faveur du pouvoir temporel, que son mari.

Jadis elle avait connu des croyants et des incrédules ; des chrétiens et des voltairiens. Mais ici, qu’était-ce donc ? — des hypocrites ? Pourtant Minna n’était point hypocrite certainement ; et, quant à Jean… s’il l’était, son hypocrisie se donnait peu de peine pour sauvegarder les apparences !

Où allaient donc ces gens-là ? Que cherchaient-ils ? Avaient-ils une âme ?…

Et Julie de Valdeuil, cœur simple, esprit de bonne foi, demeurait en échec devant cette question étrange qu’elle se posait à elle-même.

— Quand vous aurez des enfants… dit-elle un jour à Minna, au cours de la conversation.

— Miséricorde ! ne me portez pas malheur ! répliqua vivement madame de Château-Gaillard.

— Malheur ?… en quoi ?… N’en désirez-vous donc pas ?

— Mais non certes !… Enfin, je me résignerai à en avoir un, s’il le faut… mais vous mettez cela au pluriel, et pour un peu vous m’en souhaiteriez toute une nichée…

— Enfin ?… reprit la candide Julie…

— Ma chère, cela ne se porte plus. Trois enfants, par exemple, c’est six ans de malaise, de privations, que sais-je ? enfin c’est rester six ans à l’état de chenille ou de chrysalide.

— Et vous ne voulez être que papillon ?

— Certes ! tout le temps de ma jeunesse ; — et je la ferai longue ! — D’ailleurs, entre nous, est-il bien nécessaire de perpétuer la race des Château-Gaillard ?

Julie regarda Minna avec stupéfaction. Quoi ! à peine un mois de mariage, et voilà le cas qu’elle faisait de son mari ; de cet homme étrange, qui, fût-il un démon, était au moins un être au-dessus du vulgaire ; de cet homme pour lequel, jeune fille, elle, Julie, avait failli s’ensevelir dans un cloître !

— Pourquoi, demanda-t-elle simplement, l’avez-vous épousé ?

— Parce qu’il m’apportait la position sociale qui me convient.

— Ah !… c’est un mariage de raison alors ? et non pas un mariage d’amour.

— L’amour et le mariage sont deux choses si absolument différentes…

Cette fois Julie ne répondit que du regard, et dans ce regard il y avait un mélange d’épouvante et d’interrogation.

Minna vit bien qu’elle avait scandalisé Julie. Alors, comme pour rassurer la conscience timorée de son amie :

— Je ne sais, reprit-elle, avec une sorte de hauteur, si jamais je me prendrai d’amour, mais, en tout cas, cela n’a rien de commun avec la question qui nous occupe. J’ai mes principes aussi — et, si j’ai des enfants, ils seront, en vérité, ceux de M. de Château-Gaillard.

Encore cette fois Julie ne répondit pas. Elle pensait que l’involontaire sentiment exprimé par sa physionomie avait blessé Minna, et ne voulait pas la blesser.

Et pourtant, plus elle entendait l’incroyable langage de la jeune femme, plus elle s’indignait d’une indignation qu’elle avait peine à contenir, — et qu’elle aurait eu au moins autant de peine à exprimer.

Ce soir là, Julie, au retour du bal, pria plus longtemps que de coutume. Et même, à genoux dans son oratoire, elle pleura.

« L’âme ?… où donc était l’âme, encore une fois, dans tout ceci ? »

Page 1