‹ Château-GaillardChapitre 32 sur 45 · 2 · 7

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Château-Gaillard et sa femme restèrent, de fête en fête, près d’un mois, à Dresde.

Un matin, pendant la dernière semaine de leur séjour, la femme de chambre de Julie vint lui dire qu’une dame française la demandait, et la priait, instamment, de la recevoir en particulier.

— Cette dame, ajouta la femme de chambre, est déjà venue hier ; mais, en apprenant que madame avait de la compagnie, elle est repartie en disant qu’elle ne voulait pas déranger madame, et que, cependant, elle désirait lui parler seule.

— Mais s’il s’agit d’affaires… et si cette dame ne me connaît pas, peut-être ferait-elle mieux d’aller à la Chancellerie.

— C’est ce que j’ai répondu hier, madame ; mais cette dame a dit : « Non, c’est madame de Valdeuil que je voudrais voir. Elle est bonne et pieuse ; j’ai besoin de sa protection ; dites-lui cela seulement. »

— Faites-la entrer dans mon oratoire, dit Julie.

L'oratoire était un peu sombre ; madame de Valdeuil, en invitant l’étrangère à s’asseoir, la regarda comme pour essayer de la reconnaître, ou pour se faire une première impression. Elle ne se souvenait pas de l’avoir jamais vue ; mais la première impression ne fut pas mauvaise.

Elle se trouvait en présence d’une femme qui lui parut avoir une quarantaine d’années, et être violemment émue ; qui était vêtue modestement, en voyageuse, très-enveloppée d’ailleurs, et qu’il devait être impossible de reconnaître, lorsqu’elle rabattait sur son visage un voile anglais bleu, qu’elle venait, en entrant de jeter sur ses épaules.

— Madame, lui dit l’étrangère, j’ai d’abord mille excuses à vous faire… sans votre réputation de bonté et de charité… sans l’excès de mon malheur, je n’aurais jamais osé cette démarche. Il n’est pas dans mon caractère, ni dans mes habitudes, hélas ! de prendre des témoins de ma honte… ni d’implorer personne pour des misères que j’ai méritées… Voilà près de quinze ans que je souffre… que j’expie… L’expiation, sans doute, n’est pas encore à la hauteur des fautes !… des crime… — mais… mais… oh ! c’est trop souffrir, madame, et je ne peux plus…

— Parlez, madame, et ce que je pourrai faire pour vous, certainement je le ferai.

— Je ne viens pas seulement à vous comme Française ; je sais qu’alors c’est à monsieur votre mari ou à son chancelier que j’aurais dû m’adresser… et je les fuis… et je m’en cache, pour que ni eux ni vos hôtes ne me reconnaissent… C’est à la femme, à la chrétienne, que j’ai recours ; à la sainte !

— Madame !

— Oh ! c’est que j’ai une confession cruelle et honteuse à vous faire… Madame, j’étais comme vous une femme pure, honnête, issue de bonne famille ; et j’avais moi, pour mari, le meilleur, le plus digne des hommes… Enfin, moi, madame, j’étais heureuse… la vertu m’était facile… je n’avais qu’à marcher droit devant moi, aux côtés d’un noble ami, en serrant dans mes bras un enfant déjà intelligent, déjà tendre autant que beau… Eh bien… un inconcevable vertige m’a jetée aux bras d’un misérable… Oh ! il est beau, riche, triomphant… mais c’est un misérable, entendez-vous… Oui ! oui !… un misérable !

— Cette confession, madame, est-elle nécessaire ?…

— Oui. — Quel philtre m’a fait prendre M. de Château-Gaillard…

Àce nom, Julie sursauta, un frisson parcourut tout son corps. Elle aussi, avait, non pas bu… mais respiré un instant le philtre empoisonné, et c’était assez pour que cette sombre effluve, en traversant son atmosphère, eut desséché sa jeunesse et flétri son avenir… Et puis, les terribles paroles de sa mère mourante flamboyèrent devant ses yeux… Madame Hérouard aussi à l’heure suprême, où toutes les passions humaines sont éteintes, où la conscience prononce sans être influencée par les ressentiments, lui avait crié : « c’est un misérable !… »

— Quel philtre a fait de moi, en quelques jours, une femme perdue ? la dernière, la plus avilie des créatures ? Je ne sais !… mais la folle passion qu’il avait jetée dans mon cœur et dans mes veines m’a conduite au comble de la honte et du crime… Je ne me suis pas arrêtée au déshonneur secret, j’ai couru au devant du déshonneur public. J’ai quitté mon mari, mon fils, pour aller à Paris, chez mon amant… qui déjà me repoussait du pied !…

» Et, tué en duel par cet homme, mon mari est mort… et… sans mère, laissé à des mains mercenaires, comme une épave du désastre, mon enfant est mort !…

Julie eut une exclamation de douleur… mais, dans son âme, il y avait plus de pitié que d’indignation.

— Eh ! quoi ? poursuivit Charlotte Lehallier, je ne vous fais pas horreur ?… on me l’avait bien dit que vous étiez pleine de miséricorde !

— Et alors ?… demanda Julie, qui pourtant tremblait.

— Alors… — et c’est ici que je mérite plus de mépris encore ! c’est ici que je voudrais pouvoir, moi-même, me fouler aux pieds ! — alors, madame, j’ai vécu avec M. de Château-Gaillard, tant qu’il a voulu de moi !

— Oh !… s’écria Julie… Et cette fois sa voix trahit la révolte de son cœur.

— Tous ses amis m’ont vue sa maîtresse… d’abord étalant avec impudence les toilettes qu’il payait ; puis, attendant, au logis commun, ses mépris, et ses insultes… Quand je l’ai gêné ensuite, quand j’ai été un obstacle ou un ennui, il m’a déportée dans une maisonnette solitaire ;… et là encore je l’ai attendu… j’ai reçu mille coups pour un baiser… Ah ! mais je ne veux pas vous dévoiler jusqu’au bout mon avilissement. Qu’il vous suffise de savoir qu’il a touché les dernières limites…

— Assez !

— Enfin un jour le repentir est venu. Était-ce le repentir ou le désespoir ?… le besoin d’expiation, ou la lassitude de la douleur ?… Bref, j’ai été m’agenouiller aux pieds d’un prêtre, je lui ai demandé protection, et par les soins de femmes pieuses, j’ai pu entrer, comme sœur converse, dans un couvent.

» J’y vivais en repos… oh ! Dieu m’est témoin qu’alors, en vérité, je recouvrais la paix ; que, peu à peu, la lumière rentrait dans mon esprit ; que je détestais le passé ; que je me complaisais à vivre dans la retraite, vouée aux plus humbles travaux… Mais, un jour, cet homme est revenu… il m’a dit : « J’ai besoin d’une ménagère pour cacher ma misère ; d’une esclave dévouée pour me servir. Viens !… » Et j’ai quitté le couvent, j’ai repris mon collier de honte…

» Des années encore se sont écoulées. M. de Château-Gaillard est redevenu riche et heureux. C’est vous dire que j’ai de nouveau été abandonnée, dans la petite maison où il m’avait ramenée… J’y vivais encore il y trois mois, partie de ses aumônes, partie de mon travail, lorsqu’il m’est venu annoncer son mariage ; et, en même temps, apprendre que sa maison était vendue, et que je devais, sous peu de jours, la livrer à l’acquéreur… — Quel acquéreur !… — Enfin, laissons ; ceci n’a point de rapport avec mon malheur.

» Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de mon sieur votre mari — un de ses anciens amis, comme vous savez, qui jadis m’a bien connue, alors que j’étais sa maîtresse avouée. — Dans la lettre de M. de Valdeuil, il y avait une annonce, coupée d’un journal étranger. On demandait à X…, une dame de compagnie française, pour y vivre dans une famille. À l’envoi de cette annonce, M. de Valdeuil ajoutait l’offre de donner les références, dans le cas où la position me conviendrait.

» Je compris bien que M. de Château-Gaillard, voulant se débarrasser de moi, avait prié son ami de l’y aider. D’autre part, que m’importait d’aller là ou là ? Nul intérêt, nulle affection, ne m’attachait à la patrie… Je ne savais pas les amertumes de la terre étrangère ! — Et puis, avais-je le choix ? Que faire ? Retourner au couvent ? Il n’y avait pas apparence qu’on voulût, désormais, me recevoir dans aucun couvent ! D’ailleurs j’étais accablée sous une sorte d’affaissement insurmontable. J’attendais ma destinée ! Elle me poussait là ; j’y allai… Mais, madame, il est vraiment des épreuves que notre faiblesse ne peut endurer.

— Que vous a-t-on fait ?

— J’ai pu être la servante de M. de Château-Gaillard ; j’ai pu, dans une communauté chrétienne, me soumettre avec une résignation, qui même n’était pas sans douceur, à des fonctions serviles. Mais, être traitée brutalement par des maîtres insolents et durs ; recevoir les mépris de madame et les grossièretés de monsieur ; subir les mille tourments que vous infligent des enfants autorisés par l’exemple de leurs parents ; vivre avec d’autres domestiques… — les femmes vous abreuvant de dégoûts ;… les hommes osant… — oh ! c’est trop !

— Pauvre femme !

— J’ai quitté cette géhenne ; je suis venue jusqu’ici, comme j’ai pu, avec les quelques francs qui me restaient. Je voulais voir M. de Valdeuil, le prier de m’aider à retourner en France ; puis, de vouloir bien écrire dans mon pays, où j’avais une famille, afin de voir s’il ne serait pas possible de recueillir, pour moi quelques ressources. En arrivant, j’ai appris la présence ici de M. de Château-Gaillard et de sa femme… il suffisait pour que je renonçasse à mon projet ; pour que même je dissimulasse ma présence ! Ah ! madame, je ne me défie pas de votre mari ; je veux le croire généreux et bon ; dupe de M. de Château-Gaillard ; mais, sous la domination de ce dernier, il aiderait à tout, contre moi. C’est ma conviction. Heureusement qu’en même temps, madame, j’ai entendu parler de vous. Alors je suis venue… j’ai pensé que vous auriez pitié ; et que vous me feriez partir secrètement.

— Vous ne vous êtes pas trompée. Oui, madame ; votre rapatriement n’est qu’une question d’argent, et il me sera possible de vous donner une petite somme qui vous permettra de retourner en France, et même d’y vivre quelque temps.

— Merci.

Charlotte saisit la main de Julie et la baisa.

— Laissez !… dit celle-ci en se dérobant, qu’est-ce donc qu’un peu d’argent !…

— Ah ! l’argent !… ce n’est pas cela, bien qu’à de certaines heures, l’argent aussi soit un bienfait ! Mais, savez-vous bien, madame, que depuis quinze ans… oui,… il y a quinze ans, que je n’ai entendu une parole de sympathie… que je n’ai vu, sur un doux visage de femme, l’expression de la compassion vraie…

En ce moment quelqu’un frappa.

Julie crut que c’était sa femme de chambre : « Tout à l’heure, Mary, » répondit-elle.

Mais la porte s’entr’ouvrit doucement.

— C’est moi, ma chère Julie, qui viens troubler votre recueillement ; je suis envoyé par Horace, qui… — Tiens ! pardon ! vous n’êtes pas seule !

Château-Gaillard était sur le seuil… Par un mouvement plus prompt que la pensée, Charlotte se retourna, ramena son voile, tomba devant le prie-Dieu, à genoux, et cacha dans ses mains son visage baigné de larmes.

Julie se sentit blessée de l’audace de Château-Gaillard, qui pénétrait, presque malgré elle, dans sa retraite la plus intime, dont la présence, en ce moment, était une sorte de bravade au respect humain, d’insulte à la justice divine. Et puis, bien des sentiments secrets, bien des douleurs refoulées et comprimées, venaient d’être remuées dans l’âme de la placide Julie. Une sorte d’écume de colère bouillonna en elle et, pour se contenir, elle eut besoin de se ressouvenir qu’après tout, Jean de Château-Gaillard était son hôte.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle.

— Vous proposer une chevauchée autour des remparts avec votre mari, Minna et moi, par ce beau soleil. Il fait bon vivre, aujourd’hui !

Un sanglot étouffé s’échappa de la poitrine de Charlotte ; des larmes ruisselèrent abondantes, entre ses doigts.

— Jean, dit Julie d’une voix vibrante, et avec un léger tremblement, il ne fait pas bon vivre pour tout le monde ! Il y a des malheureux… et des malheureuses… Il y a, ici-bas, des bourreaux ; et des victimes… des gens pour lesquels, toujours, il fait bon vivre… et d’autres… pour lesquels la providence a la main rude ;… d’autres qui, dès ce monde, sont bien cruellement châtiés de leurs fautes !

Château-Gaillard eut d’abord un regard étonné ; puis un léger froncement de sourcils : « qu’était-ce que cette homélie ? » Bien qu’on fût dans un oratoire, il ne comprenait pas la raison d’être du sermon. Puis, la présence de la femme agenouillée lui parut le commentaire des paroles de Julie. Il crut alors devoir se mettre en diapason et reprit d’un ton composé :

— Sans doute. Mais, faut-il vraiment déplorer le sort de ceux qui expient dès cette vie ? et, ne devons-nous pas considérer les châtiments reçus, dans le temps, comme un gage de miséricorde pour l’éternité ? Bien plus à plaindre, peut-être, l’impie qui promène orgueilleusement de par le monde ses vices impunis, que le pauvre pécheur frappé par les conséquences mêmes de sa faute…

Àson tour, Julie regarda Jean avec étonnement, stupéfaction, stupeur. « Quelle était donc son audace ou son hypocrisie ? »

— Ah ! vous croyez ? dit-elle.

Il y eut un court silence. Julie voulait contenir l’éclat d’une indignation violente, d’une colère soulevée par le souvenir et de la mort de sa mère et de ses douleurs de jeune fille, avivée par l’indignation contre le séducteur de la malheureuse qui agonisait là, pantelante et sacrifiée.

Puis, se retournant vers Château-Gaillard et, le regardant, en face et dans les yeux, avec un regard étincelant :

— Si c’était vrai ? pourtant ?

— Mais c’est vrai, ma bien chère amie, balbutia Jean démonté par l’expression nouvelle et imprévue qui transformait Julie. — La justice du Très-Haut ne perd jamais ses droits…

— Dieu vous entende ! s’écria madame de Valdeuil d’une voix éclatante.

Elle parlait haut, pour que sa voix couvrit les sanglots étouffés de madame Lehallier.

— Oui, poursuivit-elle ; que la justice de Dieu fasse son œuvre ! qu’elle écrase les êtres malfaisants qui sont, parmi les autres, comme des vampires ou des tigres !… que leur insolent bonheur cesse de scandaliser le monde !

Elle était pâle et frémissante. Ses yeux noirs flambaient ; ses cheveux soulevés semblaient parcourus par des lueurs de phosphore : on eut dit un archange, posant le pied sur la tête du dragon.

— Dieux ! que vous êtes belle ! exclama Jean. Julie ! vous seule, seule, vous êtes belle ! et je l’ai toujours pensé !

Soudain, la femme agenouillée bondit, comme poussée par un ressort. Plus vite encore, Julie s’élança entre elle et Château-Gaillard.

Jean regarda un moment les deux femmes : l’une terrible comme une Euménide ; l’autre muette et voilée comme un fantôme. Des pensées complexes et opposées se succédèrent, en lui, et passèrent comme des nuages et des éclairs sur son front et dans ses yeux.

Enfin, le besoin de sortir de cette atmosphère et de cette scène inexplicable l’emporta, sans doute, sur toute autre idée, car il prit un accent contrit pour dire :

— Maintenant, ma chère Julie, en face de ces tristes âmes du Purgatoire qui traînent dès ce monde le poids de leurs fautes, il y a les anges comme vous, et les pauvres humains comme moi. Les anges demandent des prières et des secours ; nous tendons notre bourse, nous offrons nos services… Avez-vous quelque protégé ou protégée pour qui je puisse quelque chose ? Commandez !

Et Château-Gaillard accompagna ses paroles d’un regard d’une suprême grâce ; plein de soumission et de caresses en même temps.

— Allez-vous en ! cria Julie révoltée, hors d’elle-même, en imposant silence, d’un geste suppliant, à Charlotte qui allait éclater ; et, montrant à Jean la porte, d’un geste impérieux :

— Allez-vous en ! répéta-t-elle, quand Château-Gaillard eut repassé le seuil. J’ai ici quelqu’un à consoler, à contenir peut-être… Allez ! et montez à cheval, avec votre femme et mon mari. Cavalcadez au soleil… Pour vous trois il fait bon vivre !

Elle poussa la porte, et ce fut la seule explosion de douleur, le seul mot amer, qui jaillirent jamais hors de son âme close, recueillie, voilée, inconnue de tous.

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