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Comment Julie aurait-elle pu croire son mari capable de livrer à Château-Gaillard le secret de la pauvre Charlotte ? Telle intimité qui existât entre eux, il y a de ces choses qu’on respecte, et le malheur d’une femme abandonnée est de celles-là. Mais, d’ailleurs, madame Lehallier n’avait aucun projet hostile à Château-Gaillard. Elle ne demandait qu’un morceau de pain dans la retraite ; pourquoi Valdeuil aurait-il été, en la nommant, rappeler à son ami, pendant la lune de miel, un souvenir toujours pénible ? N’ayant pas à le mettre en garde, il ne devait pas avoir à le troubler. Et puis, et puis, la candide Julie remua-t-elle toutes ces pensées ? Sans estimer beaucoup Valdeuil, elle ne le mésestimait pas, n’ayant jamais rien su de ce qui pouvait le flétrir. C’est pourquoi, sans plus attendre, elle lui parla de la visite qu’elle avait reçue, et le pria d’écrire secrètement au pays de Charlotte Lehallier, pour savoir ce qu’on pouvait espérer de sa famille.
Horace promit de le faire, et vraisemblablement ne songeait pas alors à parler de cette démarche à Jean. Mais, quand il fut devant son papier, il se demanda « à qui écrire ? » Il ne savait pas même le nom de la famille propre de Charlotte. — Écrire à des maires ? à des juges de paix ? l’information pouvait être longue… et pouvait ébruiter dans le pays des choses que peut-être cette famille avait tenues cachées. N’était-il pas plus simple, puisque Jean se trouvait là, de lui demander, à lui-même, des renseignements ?
Et puis, sans se l’avouer, Horace avait une certaine crainte de Château-Gaillard, et il n’osait pas intervenir dans n’importe quelle affaire le concernant, de près ou de loin, sans son aveu.
— Tu ne sais pas ? lui dit-il donc un jour, en fumant un cigare, après déjeuner, Charlotte se plaint de sa nouvelle situation ; elle veut retourner en France.
— Ah ! bah ?… il ne faut pas qu’elle y retourne ! Écris-lui de prendre patience ; elle s’accoutumera.
— Mais, c’est qu’elle a quitté sa place de son propre mouvement.
— Charlotte ?
— Oui, qu’elle est même venue ici… qu’elle a vu Julie…
— Ah !… c’est donc elle qui… — Je ne lui croyais pas tant d’audace ! ajouta-t-il avec une rapide contraction des lèvres.
De tout ce que pouvait faire Charlotte, rien ne l’eût atteint comme l’atteignait cette visite à Julie… et, il eut, en songeant au personnage qu’il avait joué entre ces deux femmes, un mouvement de colère intérieure dont les signes fugitifs n’échappèrent point à Horace.
— Ah ! reprit-il, ma femme aurait pu la rencontrer !
— Julie veut que je prenne des informations sur la situation actuelle de sa famille, que je lui obtienne un morceau de pain. Alors j’ai pensé…
— Alors, tiens-toi tranquille ; dis-moi où est Charlotte, et laisse-moi faire. Tout me regarde.
Il y eut un silence.
— Mais que dirai-je à Julie ?
— Que… que tu as reçu cinq cents francs de la famille de Charlotte, pour ses premiers besoins, et qu’on va s’occuper de régler sa situation. Voici les cinq cents francs.
Avant de partir, Château-Gaillard ne négligea pas de jeter dans une autre conversation intime qu’il eut avec Valdeuil :
— Tu ne devinerais jamais qui j’ai trouvé à Vienne, installée dans une situation de femme du monde ? Sarah Bertin !
— Allons donc ! Le Sourd a eu la faiblesse de lui laisser porter son nom ?
— Parfaitement. Et tu comprends si elle a usé de la situation ! Elle passe maintenant, là bas, pour madame Le Sourd.
— Et elle est reçue ?
— Reçue.
— Mais il ne va donc pas un Parisien, à Vienne ?
— Mon cher, voilà tout à l’heure huit ou dix ans qu’elle a quitté Paris.
— C’est vrai, le temps marche !
— Les modes changent… on oublie… enfin, que sais-je ? Le fait est, qu’elle nous a donné un beau bal.
— Tu as mené, ta femme chez Sarah Bertin ?
— Que veux-tu ?… Refuser l’invitation eût été remarqué… dans ma situation vis-à-vis d’elle, ce n’est pas à moi à la décrier…
— Sans doute !… mais tu pouvais t’abstenir… ou, du moins, y aller seul.
— Minna, tu le sais, aime le bal ; elle n’aurait pas compris la privation que je lui aurais imposée… Et puis… n’avait-il pas fallu lui faire notre visite de noce ?
— Par exemple !
— Mon cher… il y a cent femmes dans le monde parisien, — est-ce à moi de te l’apprendre ? — qui ne valent pas mieux que Sarah Bertin.
— Mais elles ne sont pas des filles affichées, tarifées !
— Oh ! oh !… Et puis, j’ai une grande affaire avec… son mari… une affaire colossale… Tiens, tu devrais tâcher d’y entrer… Tu ne connais pas Le Sourd ?
— À peine !
— Tant pis ! si tu trouves une occasion de le connaître, de lui être agréable, profites-en : c’est un conseil d’ami que je te donne. Et tu comprends que si j’avais fait quelque impertinence à Sarah, qui le tient en sa puissance, à un point que tu n’imagines pas… cela pouvait me coûter quelques centaines de mille francs.
— Mais est-il marié ?… Et s’il ne l’est pas, et si quelque jour il renvoie Sarah, quelle position cela te fera-t-il vis-à-vis de ta femme ?
— Minna connaissait « madame Le Sourd » avant notre mariage. Je lui dirai, ma foi !… que je ne savais pas… que je la croyais mariée… Minna d’ailleurs n’est pas bégueule. Et enfin, si Sarah n’est pas mariée, ne crains rien, elle trouvera bien moyen d’attraper un mariage quelque part… C’est une maîtresse femme ; et qui, tu le verras, plantera son pavillon sur le monde parisien ; aura une maison, un salon, une puissance… Je placerais beaucoup, moi, sur la tête de cette femme-là.
— Tu me confonds.
— Et moi tu m’étonnes… — Voilà ce que c’est, mon cher, tu restes trop longtemps éloigné de Paris… tu perds le diapason… Ah ! il se prépare en France, et à Paris, vois-tu, une manière d’orgie du bas-empire qui sera curieuse…
Cette semence jetée en bon terrain, Château-Gaillard partit tranquille sur le résultat des démarches de Sarah, si elle avait besoin de Valdeuil, pour légaliser son mariage, à Dresde.
Il va sans dire que les deux amis avaient beaucoup causé de choses et d’autres pendant ce mois ; et, en particulier, de la situation politique en France, et des probabilités de l’avenir. — Mais les événements avaient marché ; le passé était déjà loin ; nul éclaircissement ne survint, qui remit en mémoire la longue lettre écrite jadis par Château-Gaillard à Valdeuil, et que, par malheur, Baudrillet avait lue un jour qu’il était de mauvaise humeur.