‹ Château-GaillardChapitre 34 sur 45 · 2 · 9

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Dès que Château-Gaillard eut installé sa femme à Paris, un de ses premiers soins fut de se faire donner une liste des nombreux établissements religieux qui tiennent à la fois du couvent et de la pension bourgeoise et sont répandus sur Paris et la province. Il prit ensuite des informations sur deux ou trois qui lui parurent appropriés à ses intentions, et où, pour 60 francs par mois, une pensionnaire peut être entretenue.

Peu de temps après, madame Lehallier, qui attendait dans une petite ville frontière de l’Est, des nouvelles des démarches promises par Julie, reçut la lettre suivante, qui contenait une très-modique somme et ne portait pas de signature :

« La famille si cruellement frappée à laquelle appartenait autrefois madame Marius Lehallier apprend, par un intermédiaire, la triste situation de cette dernière. Elle ne croit lui devoir que des exhortations au repentir et à l’expiation et le conseil de se faire oublier ; toutefois elle engage madame Marius Lehallier à se retirer chez les dames servites de Sainte-Anne, à X., département de ***. C’est là qu’on lui fera connaître les résolutions définitives, prises à son égard. »

Que pouvait faire Charlotte ? Ce qu’elle fit. Elle obéit.

Deux mois après, environ, Château-Gaillard, de passage dans la petite ville de X., se présentait chez la « bonnemère » des dames servites de Sainte-Anne.

Il lui fit d’abord des compliments sur la fondation de son œuvre qui était récente, en approuva l’utilité, en vanta les bienfaits…

Cette « bonne mère » était une veuve, moitié paysanne et moitié bourgeoise, dévote, cela va sans dire ; active, entreprenante, travailleuse ; qui avait fondé une communauté pour mériter le Ciel après sa mort et pour occuper l’exubérance de ses forces durant cette vie, laquelle œuvre ayant pour but l’éducation et la moralisation des jeunes filles plus ou moins vagabondes, plus ou moins flétries, que l’on n’aurait pas reçues dans des maisons d’éducation destinées à la jeunesse innocente, et que l’on ne voulait pas, pourtant, envoyer dans une maison de correction. Elle recevait, en même temps, les vieilles femmes pauvres, malades ou repenties ; les libérées des maisons centrales qui, après dix, quinze ou vingt ans de captivité, n’avaient plus qu’à attendre la fin d’une vie brisée, déshonorée, sans avenir.

La mère Saint-Antoine, on le pense bien, fut ravie de l’approbation et des éloges décernés à sa fondation, par un député, dont elle avait entendu citer le nom chez son directeur.

Aux éloges, Château-Gaillard joignit les promesses : « Il s’efforcerait de faire établir une succursale dans son département ; il obtiendrait un chemin de la croix pour la chapelle. Quoi encore ? Il ferait patronner les sœurs servites de Sainte-Anne, par madame de Château-Gaillard, etc… »

Puis :

— Vous avez, dit-il, ma bonne mère, si je ne me trompe, parmi vos pensionnaires, une dame veuve qui arrive d’Allemagne…

— Oui, une nommée madame Lehallier ? bonne personne, que nous perdrons bientôt, je le crains.

— Serait-elle malade ?

— Non pas, mais elle attend, dit-elle, des nouvelles de sa famille qui la rappelleront dans son pays.

— Hum !… cette dame est digne d’intérêt, ma bonne mère, très-digne d’intérêt !

— Et que pourrais-je faire pour elle, monsieur le baron ?

— Mon Dieu ! à vous parler franchement, cette pauvre dame croit avoir une famille, et n’en a plus… Elle croit avoir de quoi vivre, modestement, et n’a rien au monde… Il faudrait donc m’aider à lui éviter des désillusions… Elle est ici, je voudrais, dans son intérêt, qu’elle y restât ; … qu’elle s’y plût… enfin, qu’elle ne courût pas, dans le monde, au-devant de tristes découvertes… Vos prix sont modestes… — Il faut faire un peu de bien, pécheurs que nous sommes ! pour plaider notre cause devant le Tout-Puissant… — Je paierai donc sa pension, et vous enverrai, bonne mère, une centaine de francs par trimestre, pour menus frais d’entretien, de chauffage, etc…

— Ce sera une charité de votre part, monsieur le baron ! Dieu vous en récompensera !

— La charité viendra de vous, bonne mère, si vous gardez la pauvre dame dans ce pieux asile, et l’empêchez d’apprendre de tristes vérités…

— Mais comment dois-je ?…

— Ah ! c’est bien simple !… vous direz à cette dame, dans quelques jours, que vous avez reçu, par l’intermédiaire d’une chancellerie étrangère, une lettre qui vous annonce qu’une pension alimentaire sera payée entre vos mains, pour madame Lehallier ; mais, à la condition qu’on n’entendra jamais parler d’elle… vous ajouterez que les parents qui consentent cette…

— Aumône ?

— Non, pour ne pas l’humilier, dites, « cette rente viagère !… » la considèrent comme morte… et font cette offrande à sa mémoire.

— Bien, monsieur le baron… Je ne voudrais pas faire de questions indiscrètes, mais enfin, cette dame est… une grande coupable ?

— Hélas !

— Si l’on pouvait l’amener au repentir… à l’expiation ?

— Ce serait une bonne œuvre de plus.

— Serait-elle libre d’entrer en religion ?

— Certainement.

— Mais… notre institut est pauvre… et, si elle ne peut espérer une petite dot… — Ah ! si elle voulait entrer en religion, et se faire votre collaboratrice, ma bonne mère, — quand elle en sera devenue digne, — je paierais bien volontiers la dot…

— Une dizaine de mille francs ?…

— C’est une somme !… Pourtant, ma bonne mère, faites pour le mieux ; j’essaierai de ne pas rester trop en arrière de votre zèle, de votre dévouement et de vos efforts !

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