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Moins d’un an après, on citait M. de Château-Gaillard parmi les cinquante députés les plus autorisés de l’Assemblée législative, et madame de Château-Gaillard comme une des élégantes de Paris. En même temps, on signalait le retour du riche capitaliste Le Sourd, qui s’était marié à l’étranger, et allait désormais habiter Paris.
Quelques viveurs reconnaissaient bien la courtisane, malgré des modifications importantes apportées à sa coiffure, à son visage, à ses ajustements : quelques femmes s’indignaient, et entreprenaient de faire fermer les salons au devant de Sarah… mais !
D’ailleurs, en ce moment, l’attention de l’esprit public était tellement absorbée par les incertitudes de la politique, qu’elle s’appesantissait peu sur toutes les choses de la vie privée ; et, ces surprises de salons, ces excentricités de mœurs qui, plus tard, devaient, publiées et commentées par la chronique, occuper l’Europe entière, passaient presque inaperçues.
On était à la fin de 1851 ; on voyait apparaître, à l’horizon prochain, cette échéance de 1852 tant exploitée par les partis ; les pouvoirs présidentiels allaient expirer ; l’Assemblée législative n’inspirait pas confiance. En revanche, sur tous les murs flamboyaient des affiches multicolores, qui proposaient des solutions pour tous les goûts.
De toutes parts, on avait peur. Les uns, de telle restauration monarchique qui leur déplaisait ; les autres, d’une sorte d’anarchie parlementaire qui nuisait à l’essor de la fortune publique ; presque tous, du spectre rouge qu’agitaient les ambitieux. Dans le monde spécial de la politique, on était attentif aux péripéties de la lutte entre le président et l’assemblée.
Château-Gaillard, qui pourtant « avait du flair » comme on disait dans les bureaux du palais Bourbon, prit parti pour l’Assemblée. Mais personne alors ne prenait parti pour le Président. Quatre années de pouvoir ne lui avaient pas donné, encore, de valeur propre devant l’opinion publique.
On s’en était pris de ses attitudes successives à ses divers ministres, et intrinséquement, il restait le héros de Strasbourg et de Boulogne. Aussi comprenait-on, à la rigueur, que ses ministres, soutenus par quelques députés dissidents de la rue de Poitiers qui voulaient faire échec à l’influence de M. Thiers, maintinssent son drapeau en face de celui de l’Assemblée, pendant un temps donné, mais ne se le figurait-on guère vainqueur, au cas où quelque jour il lui prendrait fantaisie d’entrer dans le Parlement, comme Louis XIV, un fouet à la main, ou comme Bonaparte au 18 brumaire à la tête de deux bataillons.
Et puis, il était de bon ton d’être du parti de l’Assemblée, et de traiter « Monsieur Bonaparte » avec une nuance de dédain. Le parti de l’Assemblée comptait, parmi ses chefs, d’anciennes célébrités parlementaires, des notabilités de la noblesse, tous gens dont la fréquentation était d’autant plus recherchée par Château-Gaillard, qu’il avait un nom moins légitime, un passé plus véreux et une fortune plus récente.
Le coup d’État eut lieu.
On se souvient de l’incertitude qui, pendant les premiers jours, régna parmi les ambitieux. Certes, le prince avait réussi, et l’on commençait, en conséquence, à lui reconnaître une valeur propre ; mais comment le pays prendrait-il ce succès ?
Dans l’entourage même du triomphateur on n’était pas tranquille ; et, c’était pour rassurer l’étonnement de la province, que le prince s’était hâté de combiner, sous le titre de commission consultative, une liste de députés qui étaient censés adhérer au coup d’État. Cette liste savante contenait en effet des noms d’adhérents, ou, du moins, d’hommes dont on était sûr pour un motif ou pour un autre. Mais elle en contenait d’autres choisis parmi les opposants de la veille. — Plusieurs protestèrent, on s’en souvient. Quelques autres feignirent d’ignorer la présence de leurs noms sur la liste, et se bornèrent à attendre l’événement, pour prendre parti avec éclat. Il y en eut, enfin, qui se tinrent à l’affût pour tirer bon profit de la situation.
De ce nombre fut Château-Gaillard.
Le Président tenait d’autant plus aux hommes, qu’ils lui avaient été plus opposés. C’est pourquoi il mettait surtout le prix aux conversions du lendemain : — ce dont, volontiers, s’ébahissaient les dévouements de la veille. — Ces conversions, en effet, ou lui apportaient une recrue importante qui l’autorisait devant le pays ; ou lui étaient une flatterie de haut goût, d’autant plus savoureuse, après des années de méconnaissance.
Château-Gaillard sut se rallier, à temps, pour sa fortune. Pas sitôt, qu’il risquât quelque chose ; pas si tard, qu’il cessât d’être une conquête enviée.
Le Président appréciait encore cette opportunité. Les hommes qui ne voulaient rien compromettre, n’étaient-ils pas ceux qui avaient une situation politique et sociale ; soit, une dot, qu’ils apportaient au nouvel ordre de choses ? — Et combien ne devaient-ils pas lui être plus utiles que les hommes qui se précipitaient à la curée ? Ceux-ci, associés aidant, par leur apport, à constituer l’avoir commun ; ceux-là, filles entretenues, à la charge, comme à la merci, de tous les pouvoirs triomphants.
Le nom du baron de Château-Gaillard demeura donc sur la liste de la commission consultative, et prit place sur celle des premiers sénateurs, créés en vertu de la constitution du 14 janvier. Pour la première fois ce titre de « baron de Château-Gaillard » lui était reconnu par un document officiel. Quelques semaines après un décret constituait la dotation du Sénat. Du seul fait de son attitude précédente, dans les couloirs de l’Assemblée législative, de son inaction pendant la crise de décembre — et d’une visite à l’Élysée faite au moment propice, Jean se trouva donc en possession d’un titre, et de trente mille livres de rente.
Le titre, il est vrai, avait besoin d’une sanction ; mais Château-Gaillard sut bien vite l’obtenir du Conseil d’État ; — et il eut dix fois moins de peine à se faire baronifier alors, la situation étant acquise par décret, qu’il n’en avait eu jadis à se faire attribuer, comme nom patronymique, sans particule, son nom d’enfant trouvé, quand il s’était agi de prendre place, pour la première fois, à la Chambre des députés.
L’homme, d’autre part, ne tarda pas à être apprécié par le prince, de même que le prince, par le fait du coup d’État, était devenu un génie aux yeux de Château-Gaillard. Ce dernier se reprochait presque de n’avoir pas, plus tôt, deviné ou pressenti le prince Louis. Il en ressentait une sorte d’humiliation, et, pour s’en consoler, avait besoin de se dire qu’après tout, c’était faute de l’avoir pris au sérieux.
Telle est en France l’influence des petits journaux : tant qu’ils prirent le prince Louis pour cible, nul ne chercha le personnage réel sous le fantoche. Mais en tournant en ridicule le neveu de l’Empereur, ils avaient aidé à sa fortune, parce qu’ils empêchèrent l’attention de s’éveiller sur sa valeur.
Au demeurant donc, tandis que Château-Gaillard reconnaissait un nouveau Bonaparte dans le prince président, celui-ci trouvait, en Château-Gaillard, un instrument qui n’était pas à dédaigner. — Le baron fit partie du second ministère du prince, avec le porte-feuille des travaux publics, du commerce ou de l’agriculture, je ne sais plus.
Ci :
Dot de madame...............50 mille livres de rentes.
Dotation du sénat...........30 mille fr.
Indemnité ministérielle.....100 mille fr.
Le journal et la correspondance allaient toujours, dirigés par Baudrillet. Château-Gaillard disait volontiers qu’il les lui avait abandonnés. On ne doutait pas, cependant, qu’il n’en fût et n’en restât le patron politique. Mais, pour la propriété matérielle, on ne savait trop.
Les « on dit » des coulisses politiques parvinrent-ils jusqu’aux oreilles de Baudrillet ? Pensa-t-il tout seul que, parvenu à une assez belle fortune, son ancien camarade aurait pu — ou dû — en lui abandonnant journal et correspondance, lui constituer une position indépendante, et des instruments de travail ? Quoi qu’il en fût, il éprouva un assez vif mécontentement vers cette époque, en voyant qu’il n’avait, pour sa part du succès de Château-Gaillard, qu’une augmentation d’appointements, et de temps, en temps, quelques actions industrielles.
Poussé par sa femme peut-être, il tenta une démarche auprès du ministre, comme il en avait, autre fois, tenté une auprès du journaliste influent.
— Vous voilà au pouvoir. — Qui nous eût dit, il y a trois ou quatre ans, que votre fortune serait aussi rapide ? Enfin, vous le savez, tout n’est qu’heur et malheur ; il faut profiter d’une situation pendant qu’on la tient !
— Soyez tranquille ; maintenant je suis à l’abri de certains revers…
— Les destins sont changeants ! — et puis il y a vos amis !
— Ah ! vous voudriez que je fisse quelque chose pour vous ?
— Sans doute.
— Eh bien : quoi ?
— Vous disposez — par vous-même aujourd’hui — de bien des places…
— Comment, pauvre garçon, vous voulez « une place ? »
— Eh bien ?
— Mais il faut laisser cela aux mortels déshérités, qui sont nés pour s’incruster en province, et y vivre, eux, leur femme et leurs enfants, avec six mille livres de rente.
— Mais !
— Comparez donc, je vous prie, l’existence que vous auriez là, votre femme n’ayant pas de fortune, avec celle que vous avez à Paris, avec la direction des journaux ? — Douze cents francs par mois, votre voiture payée, sans compter les billets de spectacle, les primes à toucher, quand on lance une affaire, etc., etc.
— Sans doute ; mais tout cela peut, d’un jour à l’autre, disparaître.
— Et votre place ? Supposez un changement de gouvernement ?
— Il y en a d’inamovibles.
— Les recettes générales ou particulières, par exemple ?
— Juste.
— Mais une recette particulière ne vous rapporterait pas l’équivalant de votre position actuelle. Et quant à une recette générale…
— Ce serait mon affaire.
— Il n’y en a en France que 86. Elles sont occupées… et d’avance promises… On ne peut pas tuer les titulaires, et ce n’est pas si facile que vous croyez, même pour un ministre, d’en arracher une.
— Enfin…
— Ce n’est pas là votre affaire ! Ayez donc confiance en moi.
Au fond, Château-Gaillard voulait bien être utile à Baudrillet. Il n’avait pas assez peu de sens pour penser qu’il exploiterait à perpétuité un homme, sans lui faire une part quelconque du gâteau. Mais Baudrillet, à la tête du journal, rendait de véritables services ; et, pour lui faire une position, Château-Gaillard ne voulait pas se mettre dans l’embarras.
— Ce qu’il vous faut, mon cher Baudrillet, reprit-il, c’est de l’argent. Avec de l’argent, voyez-vous, on a toujours une position, et l’on garde sa liberté. Eh bien, vous allez voir les affaires prendre un essor jusqu’alors inconnu ; des institutions de crédit se fonder, des chemins de fer, des exploitations de tout genre, se multiplier. Trouvez quelque bonne concession à me demander ; présentez-moi des capitalistes, et vous aurez moins de peine à empocher un demi-million, qu’à ramer sur les galères administratives, ou même financières, de l’État.
Baudrillet s’en alla, pas content, pas fâché ; il ne remportait pas ce qu’il était venu chercher, mais il remportait des rêves dorés. Comme l’avait fait observer Château-Gaillard, le présent était brillant et facile ; l’avenir plein de promesses. Baudrillet se laissa vivre, et attendit.
De temps en temps, sa femme le stimulait à nouveau, rappelant les revers du passé, faisant tinter la cloche d’alarme à propos de l’avenir. Baudrillet répondait alors, en remontrant combien il serait imprudent d’impatienter de ses obsessions un protecteur aussi sûr que M. de Château-Gaillard, et qui devenait, de jour en jour, plus puissant ; — il ajoutait que d’ailleurs il cherchait « une affaire » mais qu’il la voulait bonne, et ne voyait pas la nécessité de se jeter sur la première venue.
Et il cherchait en effet. Les inventeurs, les inventions, les spéculateurs, les lanceurs d’entreprises ne manquaient pas. Et, précisément parce que le champ était vaste, Baudrillet réfléchissait sans se décider.
Mais la destinée voulait, par de légers chocs, l’éveiller de sa quiétude.
Château-Gaillard avait assigné à la caisse du journal le paiement de certaines créances, et les papiers, relatifs à celles-ci, passaient naturellement entre les mains de Baudrillet. — Un jour son attention fut arrêtée par la quittance d’une fort modique somme, marquée, à l’angle droit, du chiffre de Jésus et Marie.
« Pour le trimestre de la pension de madame *** 200 fr., » disait la note, qui était acquittée, et portait la signature d’une religieuse.
— Qui a présenté cela ? demanda Baudrillet au caissier.
— Une femme, qui avait l’air d’une béguine quelconque.
Baudrillet se demanda quelle pouvait être madame ***. Tout précisément il avait eu à s’occuper du changement de propriétaire de la maison de la rue Rousselet, et il s’était posé une question touchant la position faite à madame Lehallier. — Baudrillet, compagnon et associé de Château-Gaillard pendant les jours de misère, connaissait bien madame Lehallier. Il trouva intéressant de savoir comment son dévouement avait été récompensé. Le post-scriptum de la lettre adressée à Valdeuil lui revint en mémoire. Bref, armé de la quittance, il se mit en campagne.
« Madame*** ne serait-elle pas la pauvre Charlotte ? Et si, oui, où diable et comment diable Château-Gaillard l’avait-il mise en pension, au prix de 800 fr. par an ? »
Le résultat de ses investigations le fit remonter jusqu’à la maison des dames servites de Sainte-Anne ; et il n’eut pas grande peine à savoir, avec certitude, que la pensionnaire au profit de laquelle il avait soldé les 200 fr. était bien madame Lehallier.
— Ah ! se dit-il ; voilà ce que fait Château-Gaillard des amours, et des dévouements dont il n’a plus besoin ?… Ne nous amusons plus à ses promesses… Et vite, les fers au feu !